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Depuis quelque temps, il se doute que quelque chose cloche. Il oublie où sont ses lunettes, il ne sait plus à quel jour de la semaine on en est, ce qu’il est en train de faire. Pas toujours, mais cette sorte d’égarement est nouveau. Il n’aime pas se retrouver perdu, même si sa tête revient assez vite.

Il s’est vraiment inquiété quand il a loupé la foire. En soixante-dix ans, cela ne lui était jamais arrivé, mais celle de lundi dernier, il l’a manquée et il n’y est pas descendu. Il ne s’en est aperçu que le mardi, en voyant la date du journal que le facteur venait de déposer. Il n’avait rien de spécial à y faire, mais c’est sa promenade mensuelle. Il peut voir, croiser, toutes les connaissances, avoir des nouvelles des uns ou des autres, même si, de plus en plus souvent maintenant, c’est l’annonce d’un décès. Il serre les mains, grommelant un bonjour, dans son accent rocailleux, tel un roulement lointain de tonnerre. L’autre répond de même. Il remonte, après le traditionnel petit apéritif partagé avec le dernier rencontré. Comment a-t-il pu rater ce jour ?

***

Le vendredi avait été une rude journée avec la sépulture pour le Pierrot. Ils se côtoyaient et se chamaillaient depuis tout le temps ! Tout était prétexte, surtout de la part de Pierrot. Lui ne pouvait pas tout laisser passer non plus. Ils se sont énervés, plus souvent qu’à leur tour, mais jamais vraiment fâchés. Il fallait faire semblant quelquefois. Le Pierrot, il le connaissait depuis les premiers embêtements à l’école puisqu’ils avaient été dans la même classe, même avant. Il n’était pas méchant, le Pierrot, juste exaspérant, sans doute un peu jaloux de lui. Sa disparition l’avait chamboulé et expliquait bien la raison de son oubli pour la foire. Leurs disputes l’exaspéraient, encore plus quand, après avoir ressassé la vexation, il trouvait la réplique qu’il aurait dû lancer pour bien le moucher. Mais réfléchir rapidement, d’un coup, il ne savait pas faire. En retour, quand il apprenait qu’à la prochaine réunion, Pierrot serait là, il anticipait ses réponses, essayant de deviner comment le Pierrot allait venir lui chercher des poux sur la tête. Ça ne marchait pas du tout, car Pierrot l’attaquait ailleurs, l’obligeant la fois suivante à composer autrement, sans de meilleurs résultats. Quand même, il allait lui manquer. Pierrot, comme lui, avait toujours vécu seul. Ils auraient pu être copains, amis, au lieu d’être en querelle permanente. C’est bête la vie !

Il y a beaucoup trop de sépultures en ce moment. Beaucoup trop de ses connaissances partent, son monde se rétrécit. Déjà, quand ils ont tous arrêté de travailler, ils se sont vus moins souvent. Il faut se déplacer exprès. Il ne sait pas trop débarquer chez l’un ou l’autre pour taper la discussion. Pour certains, c’est plus facile et ce sont eux qui montent le voir. Ils étaient tous au syndicat, à la coopérative, dans leur jeunesse. Ça discutait dur, ils voulaient changer les choses et ils y étaient parvenus. Sur la commune, ils sont encore une dizaine de son âge, ils ont tous vécu les mêmes choses. La moitié avait trouvé une épouse, l’autre moitié, était restée célibataire.

À entendre certains mariés, il est difficile de savoir qui avait eu le meilleur sort. Il n’empêche ! La solitude lui avait pesé. C’est mieux d’avoir quelqu’un à qui parler, même si une compagne n’est pas agréable tout le temps. Il avait bien supporté cet isolement, dans l’ensemble. Il se souvient de certaines périodes où il en a souffert considérablement, douloureusement. Pas tellement à Noël, ou aux fêtes : généralement, il était invité dans la famille. Cela surgissait quand il avait eu une peine, une contrariété, sans personne pour lui dire que cela allait passer, que ce n’était pas grave.

De toute façon maintenant, il descend à la foire par habitude. Là encore, ce n’est plus les mêmes qu’avant.

Le premier lundi de chaque mois, depuis toujours, la fièyro à Bramont est l’évènement ! Il se revoit la première fois qu’il a accompagné son père ; il devait avoir huit ou neuf ans. Ils s’étaient levés avant le soleil, car il fallait faire les sept kilomètres à pied, avec les bêtes. À cette époque, le foirail des veaux, le principal, s’étendait sur un bout du tour de ville : de simples cordes accrochées aux murs. En arrivant, avant d’attacher le licou, on leur mettait un bandeau sur les yeux, pour qu’ils ne soient pas énervés par les mouches. Cela n’empêchait pas un broutard de s’enfuir de temps en temps, en ruant, semant la panique dans toute la localité. C’était la rigolade pour ceux qui n’avaient pas été bousculés. Les maquignons passaient dans leur blouse noire, sérieux et silencieux, avec leur grand chapeau, leur canne sous le bras, marquant d’un coup de ciseaux le cul de la bête qu’il venait de négocier.

Quand tous les veaux étaient vendus, lui et son père traversaient un peu plus loin les marchés des bœufs de Salers, celui des porcelets, des moutons, et enfin celui des volailles place des Conques, devant le café.

Après s’être réchauffés et avoir discuté, s’être plaints du cours des bêtes, ils allaient sur le boulevard extérieur et dans le bourg pour faire les achats. Les étals se pressaient, sur lesquels on trouvait tout, des légumes, des outils, des vêtements, des casquettes, du vin, des cuves, des tonneaux. On regardait la petite liste, pour ne pas oublier et ne pas trop dépenser.

Puis, il y a eu les camions. Il a fallu alors construire le nouveau foirail en bas de l’agglomération. Maintenant, les gondoles n’occupent guère que la moitié du tour de ville et chaque année, la foire se resserre. Ce n’est pas une raison pour la manquer !

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