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Une fois, un des camions devant avait sauté sur une mine. Le chauffeur avait pu s’éjecter, juste à temps, car il transportait un chargement de munitions. Il avait eu la trouille de sa vie quand tout a explosé. Son camion avait été touché, mais il ne s’en était aperçu qu’à l’arrivée.

Une autre fois, un sous-lieutenant voyageait à côté de lui, un étudiant blondinet et maigrelet, avec de fines lunettes et un grand sourire juvénile, trimbalant une allure de premier communiant. Avec la longueur de la route, ce tout jeune homme, ce dounzèl, comme on disait en patois, se mit à causer, sans doute pour exorciser ce qu’il avait vécu et ce qu’il vivait encore. Il avouait sa terreur permanente, en expliquant que celui qui a été vraiment au combat a eu forcément peur, sinon il s’agissait soit d’un menteur, soit d’un fou furieux ou alors d’un inconscient. Il livrait sa honte de ce qu’ils étaient forcés de faire, cette brutalité que subissaient les villageois, femmes, enfants, vieillards. Il confiait sa maladresse entre l’angoisse qui les tenaillait et les actions violentes envers ces pauvres paysans. Il parlait de la mort, en confessant son soulagement de n’avoir jamais eu à tuer un homme en face. Il avait participé à des combats, tiré sur des rebelles, après lesquels on ramassait des morts, ennemis et quelquefois chez nous, sans jamais avoir à dire avec certitude : « Celui-là, c’est moi qui l’ai tué ». Il était pied-noir. André apprit ainsi que beaucoup d’entre eux étaient des Alsaciens qui avaient fui les Prussiens en 1870 et étaient venus s’installer en Algérie. Il était d’Alger, de beaux quartiers. Il n’avait rien contre les musulmans, n’en pensait rien. Il voulait rester dans son pays, continuer à vivre comme avant. Il ne comprenait pas pourquoi ces gens espéraient les chasser. Ils se côtoyaient depuis si longtemps. André se souvenait avec attendrissement de ce jeune frère d’armes, paumé dans ses incompréhensions et obligé de faire des gestes que sa morale rejetait. Ils n’avaient pas fait le retour ensemble. Il ne demeurait que ces brèves heures d’intimité quand on dénude entièrement son âme devant un inconnu. Oui, c’était bien de la tendresse qu’il avait ressentie pour ce petit d’homme perdu dans un conflit qui le dépassait.

Pendant ces opérations, il avait pris l’habitude de jouer au bourru. Il se réfugiait de l’autre côté de son camion, attendant la fin. C’était la guerre, la vraie, avec ses atrocités, les maisons incendiées et les rafales contre les rebelles ou les paysans. Sous les crépitements, on entendait les cris apeurés des fellahs, les hurlements angoissés des soldats, chacun dans sa peur de l’autre. Pour fuir, il observait alors la campagne alentour, essayant de deviner comment les hommes d’ici travaillaient et vivaient sur ces sols arides, pentus. Des agriculteurs, comme lui, attachés à leur terre, l’aimant. Qu’est-ce qu’on leur voulait ? Il aurait souhaité discuter avec eux, les connaitre.

Il fallait parfois ramener des corps de camarades, des prisonniers. Ces souvenirs, il aurait préféré qu’ils s’effacent de sa mémoire.

Entre deux missions, la vie était facile. Il ne se passait rien et il n’y avait que le temps à tuer, à part lire Le Bled. Il avait refusé la première cigarette et il en était content quand ils voyaient ses copains en allumer l’une sur l’autre pour s’occuper. Ils n’avaient pas toujours le droit de sortir. Heureusement, il y avait une bibliothèque à la caserne et il en avait lu pratiquement tous les livres, surtout des romans. Il avait découvert ainsi un moyen de s’évader de l’ennui, de la guerre, des angoisses sur sa mère et sa sœur restées seules au pays. Ce gout de la lecture est une des bonnes choses qu’il rapportera de cette guerre.

Comme tous ses camarades, il ingurgitait une quantité phénoménale de bière quand il casernait. Les chambrées étaient couvertes de photos de filles dénudées, ce qui l’avait mis mal à l’aise pendant plusieurs mois, le temps de ne plus les regarder. Les discussions entre mecs, les fanfaronnades et les récits des exploits sexuels de chacun le laissaient dans le même état, redoutant qu’on lui demande de détailler ses conquêtes. Il se rendit vite compte qu’en tête à tête, chacun s’abandonnait à la tristesse de l’isolement. Parfois, son copain avouait qu’il n’avait jamais touché une fille ; pourtant, en groupe, il n’avait pas été le dernier à se vanter. Il devait avoir le don d’attirer les confidences, taiseux comme il était, car il connut rapidement le nom de la mère, de la fiancée, de la sœur de chacun. Ces faux durs, à peine encore des hommes, jouaient les machos, perdus loin de leurs attaches, pleurant les aimées de l’autre côté de la mer.

Il revoyait cette ville simple, la caserne, la plage aisément accessible. L’endroit était calme, les musulmans accueillants, la vie facile. Le contraste avec la violence des opérations restait inexplicable.

Le souvenir de Noël lui revient. Le capitaine avait déniché quelques francs et ils avaient pu faire une petite fête entre eux, avec de modestes cadeaux. Ils avaient trouvé un arbuste vert qui avait fait office de sapin, avec des décorations de fortune. Quand ils ont chanté Il est né, le divin enfant, il n’était pas le seul à avoir les yeux mouillés et toutes les voix chevrotaient. Ils n’étaient que des hommes.

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