Chapitre I

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… d’une veine béante au ciel s’écoule le sable du sommeil.

Les grains s’amoncellent sans cesse depuis des siècles ; ils recouvrent désormais l’univers entier.

Les dunes ondulent et fracassent les quelques vestiges de civilisation qui traversent le paysage désolé. Au milieu de cet océan ocre, la pointe d’une tour surplombe toutes les ruines. Son horloge, montée sur un clocher visible de tous les coins du Désert du Sommeil, sonne sans repos les heures d’un même jour éternel, pas même troublé par la nuit. Le ciel n’est qu’un entrelacs de veines pâles qui pleurent dans un silence parfait.

Soudain, l’une d’elles se grippe.

Le flot se tarit. La veine se contracte, tousse, convulse. Un spasme douloureux traverse les cieux. L’entrelacs tout entier s’embrase d’une lumière blanche et froide.

Les habitants du désert lèvent les yeux, illuminés par cet éclat nouveau, et ils sont pris d’une migraine subite. Dans leurs esprits, se mettent à résonner quelques notes d’un chant ancien.

Dans le même temps, à l’intérieur de la veine étranglée, un caillot se forme et dans ce caillot, des pupilles s’ouvrent.

La première pensée de cette nouvelle âme va à un sablier vide. Le fœtus frappe des pieds et des poings contre les parois granuleuses, de plus en plus fort, jusqu’à ce que la veine cède enfin.

Un bloc compact de sable et de chair est expulsé. Il tournoie longuement dans le vide avant de s’écraser sur la pente d’une dune. Le cocon se disloque en roulant, libérant un corps qui dévale jusqu’au creux du vallon.

Le sable autour de lui crépite, noircit, fume comme du bitume brûlant.

Puis le silence retombe, l’horloge retient son souffle.

Une touffe de cheveux blancs émerge du sol. Elle tremble. Se soulève.

Surgissant de la bouche du nouveau-né, une inspiration brise la quiétude du désert. Le jeune homme au visage d’enfant, assailli par la lumière, respire par à-coups ; ses poumons sont transpercés par l’air chaud.

Il cligne des paupières, chassant les grains collés à ses cils. Ses yeux, immenses, découvrent le désert ocre. Un sourire étire lentement ses lèvres.

Le garçon se redresse d’un bond. Son corps long et frêle est couvert par un pantalon bleu et une chemise blanche trop lares qui claquent au vent ardent. Il observe un instant l’empreinte de son corps moulée dans le sable, puis lève la tête vers le ciel strié de veines.

Le tic-tac incessant de l’horloge lointaine est le seul bruit qui règne. Le jeune homme se tourne vers la dune d’où il pense l’entendre venir.

Il saute d’un coup sur la pente à gravir, progresse en petits bonds sur cette colline qu’il compte bien conquérir. Ses bras et jambes partent dans tous les sens.

Il pousse des rires qui font frissonner les dunes et il laisse dans son sillage des traces de pas qui assombrissent le sable.

Il ne les voit pas le ronger, comme s’il y avait sur la plante de ses pieds un acide qui dévore le sol.

Arrivé au sommet de son ascension, sa joie s’amplifie face au paysage. Au loin, l’horloge le toise avec ses grandes aiguilles. Ces dernières lui rappellent l’heure de sa naissance : onze heures quinze.

Trente-six secondes pour être précis.

S’en souviendra-t-il ?

Non, c’est déjà oublié.

Il penche la tête, puis sourit plus largement, comme si tout cela était une excellente plaisanterie.

« Bon… plus qu’à trouver du sable ! »

Il saute sur la pente qui s’offre à lui. Ses pieds glissent, il se laisse porter par les flots, court à vive allure, respire l’air chaud et chargé de particules. Passé la minute à se précipiter comme un forcené, il s’écroule au sommet d’une dune et la dévale jusqu’à ce que sa tête se plante dans le sol.

Le visage à nouveau dans le sable, il découvre sa première douleur aux lombaires. Il entend des frémissements venir de sous la surface, comme si les abysses parlaient d’un concert de voix anonymes. Le garçon pose ses mains sur le sol, grogne et tire d’un coup sur sa tête avant de l’extraire.

Les sourcils et les lèvres couverts de sédiments, il se redresse et considère un moment le sol, avant de s’ébrouer et se relever. À présent, il prend garde de marcher plus lentement, ses pieds s’enfoncent avec plus d’adresse dans le sable.

La douleur le harcèle encore, mais ses yeux continuent de pétiller.

Il marche un bon kilomètre, scrute les moindres choses, s’amuse à chercher les nuances de coloris dans chaque grain qui passe sous ses yeux. Il trouve un petit tas plus sombre que le reste et s’abaisse pour le prendre dans sa paume. Sa trouvaille lui chatouille la peau, il secoue sa main pour laisser les particules s’écouler entre ses doigts.

Plus elles passent de temps au contact de sa peau, plus elles noircissent et se disloquent.

Dans son regard périphérique, un éclair passe au-dessus de lui. Regardant à nouveau au sol, il voit une tache sombre qui ronge le sable et le fait frémir comme une eau bouillante. Levant la tête, il découvre la gueule d’une veine d’où s’écoulent quelques rares gouttes d’un liquide azur.

De la fumée se dégage de chaque gouttelette.

Il s’avance sous le flux, tire la langue et en attrape une.

Au contact de sa langue il ressent une vive douleur.

C’est âcre, et la matière ronge sa pulpe. Il fait une grimace de dégoût et recrache le liquide sur le sol qui s’y dissout comme du verre en fusion.

Mais le goût qui lui reste est familier. Sa langue le chatouille, la saveur se diffuse et traverse les parois de sa bouche, il finit par la sentir jusque dans son cerveau. Sa frimousse remue quand un frisson l’électrise. Les veines sur ses bras palpitent, comme des petits serpents excités.

Agréable, pense-t-il en tirant à nouveau la langue.

Mais un bruissement lui chatouille l’oreille.

Il s’interrompt et cherche la source du son. Le garçon entend un frottement de plus en plus audible.

Le ciel s’assombrit.

Il lève la tête pour découvrir qu’une ombre furtive lui cache les cieux, il n’a même pas le temps de reconnaître la forme de ce qui file au-dessus de lui.

Se rappellera-t-il la leçon précédente, en avançant lentement vers l’objet de sa curiosité ?

Non.

Il se rue et gravit la dune. Parvenu sur les hauteurs, il peut voir ce qui arpente le désert.

Un mât dressé, une voile tendue et bombée, un frêle char à voile file sur le sable. Long de trois mètres, séparé au centre par son mât, sa forme évoque celle d’une libellule. L’esquif est dirigé par une silhouette aux courbes effacées par des vêtements amples et dorés.

Cette scène ravit le nouveau-né : il veut être de la balade. L’enfant commence à sauter et balancer ses bras vers le navigateur. Malgré tous ses efforts, le pilote poursuit son chemin. Le garçon se met alors à pousser des cris qui l’assourdissent lui-même. Le pilote, bien loin de s’attendre à entendre quelqu’un, cherche autour de lui, décontenancé. Il aperçoit le jeune homme au sommet de la dune, et décrit immédiatement un demi-tour avant d’ajuster sa trajectoire d’un coup de gouvernail.

Le garçon voit approcher le véhicule à si vive allure qu’il s’abaisse, mains sur sa tête. Le navire le frôle et projette un mur de sable sur lui. Il sent la vague le percuter et résiste sous cette pluie de particules. Ses épaules couvertes de sédiments, il se redresse, tout sourire.

Un chèche placé devant la bouche, on ne voit de l’inconnu que ses yeux d’un brun si clair qu’ils paraissent orangés. Une capuche protège la tête du navigateur. Le pilote au manteau doré retire enfin son voile, révélant un menton fin et une mâchoire ronde qui entourent une bouche en cœur.

La dame au teint foncé a les yeux grands ouverts devant le jeune homme. Elle reste dans son navire, sans prendre la peine de rejoindre l’inconnu sur le sable. Leur échange de regards est si long qu’elle finit par triturer son chèche. La pilote lui demande d’une voix grave et cassée :

« Qui êtes-vous ? »

Il hausse les sourcils, comme si on lui avait demandé de résoudre une énigme. Après une longue pause, il esquisse un sourire désarmant.

« J’sais pas, vous, vous savez ? »

La pilote considère l’inconnu, les yeux plissés.

« Je ne vous ai jamais vu, vous êtes d’où ? »
Son interlocuteur prend la même expression et hausse les épaules.

« Je sais pas, vous, vous sa…

— On va aller plus vite, vous savez quoi ?

— Je cherche du sable, vous en avez ? »
Elle cligne des yeux une bonne demi-douzaine de fois. La pilote désigne tout ce qui les entoure.

Il regarde très attentivement le doigt de la dame… et sursaute lorsqu’elle claque des doigts ! Voyant son air las, il comprend qu’il doit regarder ce qu’elle désigne. Il se met – enfin – à regarder les alentours.

Ça fait vraiment beaucoup de poussière de temps et de sommeil, pense-t-il, ses doigts caressant son menton.

La pilote serre les dents et siffle.

« Mais-c’est-pas-ça-qui-manque !

— Mais il n’y a pas de sable ! C’est de la poussière, de la cendre… »

Il se tourne vers les dunes alentour et les désigne à son tour de l’index, une par une.

« … il y a aussi beaucoup de chassies. »

Il se concentre sur les yeux de la dame, tant qu’elle fait un pas en arrière. Il dresse son doigt vers la pilote, juste devant son visage.

« Il y a même un peu du vôtre ! »

Les paupières de la pilote sont souillées d’une épaisse couche de poussière de sommeil. D’un revers elle chasse le doigt de l’impoli, ce qui fait lever les sourcils du garçon.

Elle considère le jeune homme avec des yeux noirs, le nouveau-né est déchaussé et, bien sûr, sans le moindre moyen de transport. Scrutant les alentours, elle voit bien qu’il n’y a pas d’endroits proches où s’abriter.

C’est un crétin, mais elle ne peut pas l’abandonner ici.

La pilote pousse un long soupir, puis lui fait un signe de tête.

« Grimpe. On va se mettre à l’abri, sinon le ciel va te brûler la peau. Et midi va sonner. »

Il ne comprend pas vraiment ce qu’elle veut dire, mais après quelques secondes de réflexion, il répond d’un ton enjoué.

« D’accord, je te crois ! »

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