Chapitre 22 : (Henry)
Pourquoi est-ce que je fais ça ?
Une réponse minable me vient à l'esprit.
Je m'arrête, prêt à faire demi-tour, avant de finalement me remettre en chemin.
Pourquoi je fais ça ?
Non, ne parle pas du pourquoi, je me rabroue. Concentre-toi plutôt sur ce que tu es en train de faire : chercher un stupide chien.
Je resserre les bords de ma capuche. Il ne faudrait pas que l’on me reconnaisse. Surtout ici, au troisième niveau. Surtout en ce moment, alors que les gens sont prêts à tout pour survivre. Pourquoi n’ai-je pas demandé à être escorté déjà ? Pour ne pas créer d’émeute ou alimenter les ragots. Que penserait le peuple s’il apprenait qu’au lieu de les aider… leur Roi sauve un chien ? Ils ne chanteraient sûrement pas mes louanges.
Je baisse la tête, juste assez pour que l’on ne distingue pas mon visage, tout en gardant un œil sur ce qui se passe autour de moi.
Le paysage est terrifiant.
La plupart des bâtiments ne sont plus que des carcasses noircies. Des pans de murs se sont effondrés, laissant apparaître des poutres gonflées d’humidité et du bois pourri qui craque sous le vent. Les pavés disparaissent presque sous une couche de détritus : restes de nourriture, morceaux de tissu trempés, objets brisés que personne ne prend la peine de ramasser.
Une odeur âcre flotte dans l’air, mélange de moisissure, de fumée froide et de déchets qui pourrissent lentement sous la pluie.
Aux rares endroits épargnés par le vent, des silhouettes se serrent les unes contre les autres pour se réchauffer. Leurs vêtements pendouillent en lambeaux, raides de saleté. Certains ont enroulé des couvertures trop fines autour de leurs épaules. Leurs visages sont gris de crasse, leurs cheveux emmêlés collent à leurs tempes.
Par moments, un sanglot perce le silence. Plus loin, quelqu’un tousse longtemps, une toux rauque qui semble déchirer la gorge.
Personne ne parle vraiment. On n’entend que le vent qui siffle entre les ruines et le bruit mouillé des pas sur les pavés sales.
Des enfants pleurent.
Des adultes aussi.
On me tire la cape.
Je me retourne. Un petit garçon se tient devant moi et m’observe. Son allure misérable m’atteint en plein cœur. Il ne me demande rien, ne me reconnaît pas. Il se contente seulement de me dévisager. Je regarde autour de moi, personne ne semble s’intéresser à nous. Je m’accroupis pour me mettre à sa hauteur. Je lui demande où sont ses parents. Il baisse les yeux, le regard triste, puis les repose vite sur moi. Il semble… plein d’espoir. Je plonge la main dans ma poche et en sors quelques pièces. Ses yeux s’agrandissent de surprise en les voyant, et un sourire se dessine sur son visage couvert de poussière quand je les lui tends. Il les met dans ses petites mains, les examine, comme s’il n’en revenait pas, puis me fait un signe de tête très reconnaissant et s’enfuit dans les ruines, me laissant seul.
Je me redresse et me remets à marcher mécaniquement. Mon cerveau est ailleurs, toujours avec cet enfant orphelin. Depuis combien de temps doit-il se débrouiller tout seul pour survivre ? A-t-il un endroit où dormir ? Sont-ils tous dans cet état ?
La réponse à cette question est aussi simple que douloureuse. Je réalise à quel point j’ai été épargné toute ma vie. J’ai mangé à ma faim, vécu dans un confort qui frôlait le ridicule, gaspillé mon argent dans des fêtes et de la décoration. J’ai été insouciant et mon peuple en a pâti plus que je ne le pensais. Bien trop.
Il faut que j’agisse, coûte que coûte. Perdu dans mes pensées, je bute sur une masse grise et blanche qui se met à grogner quand je m’écrase sur elle. Je me lève rapidement. Mes mains sont sur mes tempes en un clin d'oeil, et je plonge dans l'esprit de celui qui a eu le malheur de s'allonger au milieu de la route.
Cependant, au lieu de me retrouver à flotter dans une obscurité remplie de petites lumières, je me retrouve dans un tunnel. Tout autour de moi, sur les parois, sont projetées des souvenirs. Je regarde, incrédule, cet agencement mental particulier que je n'avais observé nulle part ailleurs.
Ce phénomène inattendu me ramène brutalement à la réalité.
Je baisse lentement la tête vers ce qui m'a fait tomber, et au lieu de trouver une vieille dame, ou un enfant, je vois un chien allongé.
Ses yeux bleus semblent m’analyser, voir à l’intérieur de moi. Ce qu’il voit ne semble pas lui plaire car il se lève lui aussi, fait gonfler sa fourrure grise et blanche, comme s’il voulait se donner l’air menaçant. Mais il correspond parfaitement à la description qu’Aurore m’a donnée.
Je m’approche lentement du chien, les bras tendus.
- Tout doux, tout doux…
Le chien manque de me mordre. Je fais un pas en arrière, réessaie avec prudence. Cela s’annonce compliqué. J’essaie son prénom :
- Luffy ?
Le chien se fige en entendant son prénom, et son regard se détourne de mes mains pour se poser dans mes yeux. Il penche la tête de côté.
- Luffy ? C’est Aurore qui m’envoie.
Je me sens vraiment idiot de parler à un animal au milieu d’une rue, mais je n’ai pas le choix. Au nom de sa maîtresse, le chien s’agite et aboie en remuant la queue. Je recule, et il s’avance en ouvrant la gueule, menaçant. Son changement d’attitude me fait peur. Je n’ai jamais aimé les chiens. Mon regard s’attarde sur ses dents très pointues et ma respiration s’accélère. Ce n’est peut-être pas une bonne idée, tout ceci. Je fais demi-tour, décidant d’abandonner le chien. Je dirai à Aurore qu’il est vivant et qu’il a failli me tuer quand je l’ai approché. Point. Je jette un coup d’œil derrière moi. Luffy n’a pas bougé de l’endroit où il se trouvait et me regarde en penchant la tête sur le côté. Comme s’il se demandait ce que je faisais. Ce que c’est bête, un chien, je pense sur le chemin du palais. Tout ce que je voulais, c’était l’aider, et lui il me montre les dents et me grogne dessus !!
Je me demande bien ce que va penser Aurore quand je lui dirai que je suis allé au troisième niveau tenter de récupérer son animal de compagnie. Elle sera surprise, c’est sûr. Peut-être aussi reconnaissante.
J’arrive devant la muraille qui sépare le deuxième du premier niveau. Je lève ma capuche juste assez pour que seuls les gardes me reconnaissent et m’ouvrent la grille.
- Et le chien ? me demande l’un des gardes. Il est avec vous ?
Je me retourne, surpris, et découvre Luffy juste derrière moi. Il est assis et me regarde, toujours en penchant la tête. Il m’a suivi. Je n’en reviens pas. Je fais signe aux gardes qu’ils le laissent passer également.
Luffy n’est peut-être pas si stupide que cela, finalement.

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