Chapitre 1 : L'Expérience NexusTech
« L'humanité ne tombe pas à cause des machines, mais de son refus d'évoluer. Moi, j'avance. » — Aria Voltanis
Une Humanité Perdue
Le métro de Neo-Lys filait sous la ville comme une artère morte. Les néons blancs projetaient une lumière crue sur les visages vides, alignés sur les sièges en plastique gris. Personne ne se parlait. Personne ne se regardait. Les têtes étaient baissées, inclinées vers les écrans qui brillaient dans la pénombre artificielle, reflétant des millions de vies sur pilotage automatique.
Aria Voltanis se tenait debout près des portes, la main agrippée à la barre métallique. Elle observait. Toujours. Cette habitude ne l'avait jamais quittée, même après dix ans de résistance souterraine.
Une femme à sa gauche fixait son écran, le pouce glissant machinalement de haut en bas. Un algorithme lui suggérait des produits. Elle hochait la tête, approuvait, ajoutait au panier. Pas de réflexion. Pas de pause. Juste l'obéissance fluide d'une conscience anesthésiée.
Un homme en costume gris consultait son trajet optimisé pour la journée : 08h15 - Bureau. 12h30 - Déjeuner Zone C. 18h45 - Retour. 20h00 - Temps libre supervisé. Il ne choisissait plus rien. L'algorithme choisissait pour lui. Il se contentait de suivre.
Plus loin, un adolescent portait des écouteurs connectés. Ses yeux vitreux fixaient le vide. La musique qu'il écoutait avait été sélectionnée par une IA qui analysait son humeur en temps réel, ajustant le tempo, les paroles, les émotions. Il n'avait même plus à décider ce qu'il voulait ressentir.
Aria serra la barre plus fort. Cette ville l'étouffait. Pas à cause du béton ou de la pollution. À cause de ce silence. Ce consentement muet. Cette acceptation totale d'une vie programmée.
Les machines n'avaient pas seulement pris les emplois. Elles avaient grignoté le courage, les choix, la volonté. Grain de sable après grain de sable, décision après décision, l'humanité s'était laissé endormir.
Et maintenant, elle ronflait.
Le métro ralentit. Les portes s'ouvrirent en sifflant. Aria descendit sans un regard en arrière, avalée par la foule silencieuse qui montait les escaliers mécaniques vers la surface.
Mais elle, elle descendait. Toujours plus bas.
Trois étages sous terre. Derrière un mur de ciment armé. Sous un ancien parking abandonné que les plans de la ville avaient "oublié" de répertorier. Le laboratoire n'existait pas officiellement. Pas de permis. Pas de registre. Pas de traçabilité.
Aria composa le code à l'entrée. Huit chiffres. Trois secondes de scan rétinien. La porte blindée glissa dans un chuintement hydraulique.
L'air à l'intérieur était différent. Froid. Recyclé. Stérile. L'odeur du métal se mélangeait à celle des produits désinfectants et des circuits électroniques surchauffés.
Le sous-sol respirait comme un organisme vivant. Les murs étaient tapissés de câbles noirs qui couraient vers le plafond, se rejoignant dans des nœuds complexes avant de plonger vers les serveurs alignés contre le mur du fond. Leur ronronnement grave et constant résonnait dans la poitrine comme un battement de cœur mécanique.
Deux caissons d'acier trônaient au centre de la pièce. Deux lits étroits, presque des cercueils ouverts, équipés de sangles et de capteurs. Des moniteurs étaient disposés en arc de cercle autour d'eux, traçant des lignes vertes sur fond noir — pouls, tension artérielle, activité neuronale, saturation en oxygène, température corporelle.
Tout était prêt pour la première fois.
Boris Sveltas se tenait près du premier caisson, les bras croisés, le regard fixé sur les écrans. Il était grand, massif, avec ce calme dangereux des hommes qui savent ce qui les attend et l'acceptent. Ses mains ne tremblaient pas. Elles ne tremblaient jamais.
Aujourd'hui, c'était le jour j. Après des années de recherche, de calculs, de simulations, de tests sur des modèles animaux, ils allaient franchir la ligne. Les premiers humains à tenter la fusion avec NexusTech. Les cobayes. Les pionniers.
Ceux qui ouvriraient la voie ou mourraient en essayant.
Barry Shelton était déjà là, assis sur le rebord du second caisson. Vingt-huit ans. Des cernes profonds sous les yeux. Trois ans passés dans ce laboratoire enterré, à apprendre, à contribuer, à devenir un membre essentiel de l'équipe.
Il portait une blouse blanche d'hôpital, trop grande pour lui, qui flottait sur son corps maigre. Ses mains étaient posées sur ses genoux, les doigts crispés au point que ses articulations blanchissaient. Le visage pâle. Les lèvres sèches qu'il humidifiait sans cesse du bout de la langue.
La peur était palpable. Presque écrasante.
— Vous êtes sûrs de vouloir le faire ensemble ? demanda Aria en retirant sa veste, révélant un t-shirt noir simple qui collait à sa peau moite de transpiration.
Elle aussi était nerveuse. Comment ne pas l'être ? C'était la première fois. Personne ne savait vraiment ce qui allait se passer. Les simulations étaient une chose. La réalité humaine en était une autre.
Boris hocha la tête sans détourner les yeux des écrans.
— Double fusion simultanée. Si on le fait séparément, on perd du temps. Et le temps, on ne l'a pas. Chaque jour qui passe, ils resserrent le contrôle. Chaque jour, des milliers de personnes perdent leur capacité à choisir.
Il marqua une pause, puis ajouta d'une voix plus basse :
— Et si ça échoue pour l'un de nous, au moins l'autre aura peut-être réussi. On ne peut pas se permettre de tout perdre en une seule tentative.
Aria serra les mâchoires. La logique était implacable. Mais elle détestait cette logique. Parce qu'elle signifiait qu'ils acceptaient d'avance la possibilité que l'un d'eux ne revienne pas.
— Et si ça échoue pour vous deux ?
Boris la regarda enfin, et dans ses yeux, Aria vit cette détermination qu'elle connaissait si bien. C'était la même qu'elle portait.
— Alors tu continues. Tu trouves d'autres volontaires. Tu ajustes le protocole. Et tu réessaies. Encore et encore. Jusqu'à ce que ça marche.
Il se tourna vers Barry, qui fixait le sol entre ses pieds, les épaules voûtées.
— Tu es prêt ?
Barry leva les yeux lentement, et Aria vit dans son regard quelque chose qu'elle reconnaissait : une terreur profonde. La peur de ne plus jamais revenir. De franchir un point de non-retour. De perdre ce qui faisait de lui... lui.
Il hocha la tête, mais sa voix sortit étranglée.
— Je... je ne sais pas si je suis vraiment prêt. C'est normal d'avoir aussi peur ?
Aria s'approcha de lui, s'accroupit pour être à sa hauteur. Elle posa une main sur son genou, un geste rare chez elle.
— C'est plus que normal, Barry. Si tu n'avais pas peur, je m'inquiéterais. Cette peur prouve que tu comprends l'ampleur de ce qui va se passer. On ne sait pas exactement ce qui va arriver. Personne ne l'a jamais fait avant.
Barry déglutit péniblement, ses mains tremblant maintenant ouvertement.
— Et si... et si je ne reviens pas ? Si celui qui sort de là n'est plus moi ?
— Tu reviendras, dit Aria doucement mais fermement, même si elle n'en était pas certaine. Tu seras différent, peut-être. Mais tu seras toujours toi. C'est ce que toutes nos recherches indiquent. NexusTech ne remplace pas la conscience. Il la complète. Il l'augmente.
Elle marqua une pause, puis ajouta :
— Mais si tu veux reculer, c'est maintenant. Personne ne te jugera. On peut attendre. Faire plus de tests.
Barry ferma les yeux un long moment. Dans le silence du laboratoire, on n'entendait que le ronronnement des serveurs et sa respiration saccadée.
Puis il rouvrit les yeux, et quelque chose s'était durci dans son regard. Pas de la confiance. Juste de la résolution.
— Non. On le fait. Maintenant. Avant que je change d'avis.
Une porte latérale s'ouvrit. Une silhouette entra, masque chirurgical relevé sur le front, gants stériles aux mains. Lans Damond. Trente-cinq ans. Ancien neurochirurgien radié de l'Ordre pour "expérimentations non autorisées".
Il s'était réfugié ici, dans ce laboratoire clandestin, pour faire ce que le système lui interdisait : repousser les limites de ce que l'humain pouvait devenir.
— Tout est calibré, annonça-t-il en vérifiant les écrans un par un, ses yeux balayant les données avec la précision d'un scanner. Implants chargés à 100%. Serveurs opérationnels. Protocole de sécurité activé pour double fusion.
Il se tourna vers Boris et Barry, son regard clinique mais pas insensible.
— Vous connaissez les risques théoriques. Personne ne les a jamais vécus en pratique, expliqua Lans en faisant défiler les schémas lumineux.
— La phase d'intégration peut être très douloureuse, c'est normal. Le système sollicite vos réseaux neuronaux au maximum. Avec une double fusion simultanée... nous n'avons encore que des simulations. Rien d'alarmant, mais suffisamment inédit pour que je vous demande d'être prêts à des réactions imprévues, ou à une adaptation plus longue que prévu.
Un bref silence tomba. Le bourdonnement des machines paraissait soudain plus lourd.
Boris se redressa légèrement.
— Je sais, répondit-il simplement. Sa voix était calme, sans une once d'hésitation, comme si tout était déjà décidé depuis longtemps.
À côté de lui, Barry approuva d'un signe de tête, mais son regard glissa un peu trop vite vers le sol. Ses doigts se crispèrent contre la surface métallique de son siège avant de se relâcher, comme s'il se forçait à reprendre contenance. Rien d'assez visible pour alerter Lans, juste une tension discrète, la marque d'un homme qui porte un poids qu'il ne peut partager.
Lans prit une seconde pour vérifier leurs constantes sur l'affichage holographique, puis hocha la tête, satisfait.
— Alors on y va.
Aria se plaça entre les deux caissons. Elle regarda Boris d'abord, puis Barry. Son cœur battait si fort qu'elle l'entendait dans ses oreilles.
— Dernier rappel, dit-elle en inspirant profondément. On ne sait pas exactement ce que le passage dans le tunnel va faire. Mais une chose revient dans toutes nos simulations : il ne va pas seulement se brancher sur votre cerveau comme une machine de plus. Il va... s'aligner sur ce qui vous porte vraiment.
Elle chercha ses mots, refusant de se réfugier dans le jargon.
— Appelez ça votre axe. Pas ce que vous dites. Pas ce que vous affichez. Ce que vous visez pour de vrai, là-dessous. En théorie, plus cet axe est clair, plus l'intégration sera fluide. Si c'est flou, fracturé, contradictoire... l'expérience risque d'être plus brutale. On ne sait pas comment vous en ressortirez. Changés, oui. Mais comment... personne n'a encore de réponse.
Son regard se posa une seconde de plus sur Barry, sans insister.
— Ce qu'on sait, en revanche, c'est que tout ce que vous portez en vous sera amplifié. Vos peurs, vos convictions, vos contradictions. Le tunnel ne vous juge pas. Il vous montre jusqu'où vous pouvez aller avec ce que vous êtes déjà.
Barry avala sa salive, la gorge serrée.
— Compris, murmura-t-il.
Les mots sonnaient justes, mais sa voix vibrait d'une peur à nu. Aria choisit de l'interpréter comme une réaction normale face à l'inconnu.
Boris, lui, ne cilla pas.
— On le fait, dit-il simplement.
Boris fut le premier à s'installer dans son caisson. Ses mouvements étaient calmes, contrôlés, presque rituels. Les sangles se refermèrent automatiquement autour de ses poignets et de ses chevilles. Pas pour l'emprisonner : pour le maintenir immobile si les convulsions venaient.
Barry s'allongea dans le second caisson, moins assuré. Il dut s'y reprendre à deux fois pour trouver une position correcte, ses mains tremblaient trop. Quand les sangles se refermèrent sur lui, il ferma les yeux très fort, comme s'il murmurait une prière silencieuse qu'il n'aurait jamais assumée à voix haute.
Quand il les rouvrit, son regard était celui d'un homme au bord du vide.
Lans se rapprocha, ajustant ses gants.
— Lans Damond. Je supervise l'implantation, dit-il presque par réflexe, plus pour lui-même que pour eux.
Il vérifia les écrans, ligne par ligne.
Tout était prêt.
Lans positionna les implants contre l'os temporal des deux hommes, juste derrière l'oreille. Deux petites puces noires, pas plus grosses qu'une pièce de monnaie, qui contenaient pourtant des milliards de connexions synaptiques artificielles.
Des années de recherche condensées dans ces deux fragments minuscules.
— Respirez lentement, conseilla-t-il, sa voix prenant un ton presque paternel. Quand les capots se fermeront, vous allez sentir une pression. Puis une chaleur. Puis... le tunnel.
Il marqua une courte pause.
— Personne ne sait exactement à quoi il ressemble. Mais d'après nos modèles, ce sera intense. Peut-être le moment le plus intense de votre vie. Tenez bon. Ne luttez pas contre chaque sensation. Laissez le processus trouver son chemin.
Boris ferma les yeux, sa respiration déjà ralentie, réglée comme un métronome. Il s'était préparé pendant des mois à ce moment. Il savait qu'il ne pourrait pas aller plus loin en amont.
Barry, lui, gardait les yeux ouverts, fixés au plafond, comme s'il essayait de graver chaque détail de la salle avant de disparaître. Son cœur battait trop vite, trop fort. Sa respiration était courte, hachée.
— Barry, respire, dit doucement Lans. Inspire lentement. Compte jusqu'à quatre. Expire. Compte jusqu'à quatre.
Mais la terreur l'avait déjà saisi. Une peur brutale, primitive, face à ce point de non-retour.
Aria se plaça devant le panneau de contrôle central. Ses doigts effleurèrent les interfaces, vérifiant une dernière fois chaque paramètre. Elle sentait son propre cœur cogner contre sa cage thoracique, comme s'il voulait s'échapper.
C'était le moment. Celui qui pouvait tout changer. Ou tout détruire.
— On y va, dit-elle d'une voix qui se voulait stable, mais qui tremblait imperceptiblement.
Les lumières de la salle se resserrèrent, concentrant leur intensité sur les deux caissons. Les moniteurs s'allumèrent en cascade, affichant des flux de données en temps réel. Un bourdonnement grave monta du sol, enveloppa la pièce, vibra dans les os, dans la cage thoracique, jusque dans le crâne.
Ce n'était plus un simple bruit mécanique. C'était presque organique. Comme si quelque chose de vivant se réveillait dans les profondeurs du système.
Comme si NexusTech retenait son souffle avec eux.
— Début du protocole d'intégration, annonça Aria d'une voix claire qui masquait à peine sa peur. Double fusion. Première tentative humaine.
Lans abaissa simultanément les capots des deux caissons. Le verre blindé se scella sur Boris et Barry, les coupant du reste du monde. Les implants se mirent en marche, propulsant des impulsions à travers leurs cortex cérébraux.
Une vibration traversa la pièce — grave, sourde, vivante. Les serveurs rugissaient maintenant à pleine puissance, leurs ventilateurs tournant à toute vitesse pour dissiper la chaleur qui montait.
Boris serra les poings. Son corps se raidit légèrement, mais sa respiration resta contrôlée. Il savait ce qu'il avait accepté.
Barry, lui, était tendu comme un arc, les doigts blancs agrippés aux bords du caisson. Sa peur semblait emplir l'air confiné.
Aria fixait les moniteurs, les yeux rivés sur les lignes de données qui défilaient à une vitesse affolante. L'activité neuronale de Boris commençait à changer : les ondes se densifiaient, se complexifiaient. Le processus était lancé.
Chez Barry aussi, les courbes changeaient, mais autrement. Erratiques. Chaotiques. Comme si son cerveau se débattait. Ou comme si la panique qu'elle avait vue dans ses yeux se traduisait en tempête neuronale.
— C'est normal ? demanda-t-elle, la voix tendue.
Lans fronça les sourcils.
— On ne sait pas ce qui est normal, répondit-il. C'est la première fois. Mais... la résistance de Barry est beaucoup plus forte que celle de Boris. Son cerveau ne se laisse pas faire.
— C'est dangereux ?
— On ne sait pas.
Aria serra les poings. Elle haïssait cette réponse. Mais c'était la seule honnête.
Dans les caissons, quelque chose changeait. L'air sembla se charger d'électricité statique. Les poils sur la nuque d'Aria se dressèrent.
Les moniteurs explosèrent en une cacophonie de données. Les lignes vertes devinrent folles, zigzaguant, se croisant, se séparant, produisant des motifs que personne n'avait jamais vus.
Aria ne respirait plus. Lans était immobile. Le monde entier semblait suspendu dans une seconde qui refusait de passer.
Puis, soudain, tout s'accéléra.
Un flash blanc, aveuglant.
Un rugissement sourd des serveurs.
Une vibration qui fit trembler le sol.
Et dans les caissons, deux corps qui se convulsaient.
Le tunnel venait de s'ouvrir.
Et le monde bascula.

Annotations
Versions