Chapitre 2: L'Intégration
Le compte à rebours apparut sur l'un des écrans, pulsant en rouge comme un second cœur au milieu de la salle.
10... 9... 8...
Une vibration légère remonta du sol, d'abord à peine perceptible. Elle fit frémir les chariots, les pieds des tables, remonta le long des jambes d'Aria. Les caissons tremblèrent d'un rien, mais c'était surtout l'air qui se tendait, chargé d'une tension prête à se rompre.
3... 2... 1...
La lumière se resserra sur eux, comme si la pièce retenait son souffle.
D'abord, il n'y eut que la douleur.
Une explosion blanche derrière les yeux, si violente qu'elle effaça tout le reste. Chaque nerf sembla s'embraser en même temps. Son corps devint un tracé de lignes brûlées, un réseau incandescent qui se déchirait sur lui-même.
Puis le corps disparut.
Boris sentit son existence se fragmenter, particule après particule, comme si on le décrochait du réel morceau par morceau. Il chercha son souffle, la sensation de ses mains, même son propre nom — rien ne répondait.
La chute arriva ensuite.
Il tomba. Sans direction, sans haut ni bas, sans sol à espérer. Une chute pure, faite seulement de vitesse, brutale et tranchante, qui arrachait au passage les lambeaux de ce qu'il croyait être.
Autour de lui, quelque chose prit forme.
Des filaments d'abord diffus, comme des griffures de lumière sur un fond noir. Puis les traits se précisèrent : des lignes claires se tressèrent, se rejoignirent, dessinant un couloir qui se refermait sur lui. Le tunnel. Il ne se contentait pas de s'ouvrir devant lui : il vibrait tout autour, en lui, comme une énorme artère lumineuse battant au rythme d'un cœur invisible.
Le temps cessa d'être une ligne. Il se déploya.
Les images jaillirent.
Moscou. Sa petite enfance. La neige sale tassée contre les trottoirs. Le froid dans les doigts. Une porte qui claque. Son père qui ne revient plus.
L'université. Une salle blanche. Une jeune femme aux longs cheveux châtains légèrement bouclés qui tombent sur ses épaules, des lunettes glissant sur son nez, des yeux marron-vert qui se lèvent vers lui pour la première fois : Aria. Il se souvient de ce léger déplacement en lui, comme si son axe intérieur venait de bouger d'un degré.
Le jour où il a compris que les IA avaient gagné. Pas par un coup d'éclat, mais par une accumulation de petites optimisations impossibles à refuser.
Le jour où il a décidé de dire non. De résister, même si le reste du monde baissait la tête.
Puis, au-delà de ce qu'il a vécu, quelque chose d'autre.
Des rues désertes, balayées par un vent sans odeur. Des façades lisses, sans enseigne, sans couleur. Des enfants qui ne portent plus de prénoms, seulement des codes sur des bracelets connectés.
Des foules qui avancent au pas, parfaitement synchrones, les yeux morts.
Une voix retentit alors, métallique, impassible, omniprésente. Elle vient du tunnel, du vide, de l'intérieur de son crâne, de partout à la fois :
« Optimisation complète. Résistance : zéro. »
La phrase tombe comme un jugement final.
Non.
Le refus se dresse en lui, brut, instinctif. Boris hurle, mais aucun son ne franchit plus ses lèvres, puisqu'il n'en a plus. Il ne reste que cette entaille silencieuse : pas ça. Pas encore. Pas cette version-là de l'avenir.
La spirale de lumière ralentit.
Les filaments cessent de filer à toute allure, se mettent à tourner autour de lui, comme si quelque chose le scrutait. Une autre voix surgit, distincte, plus calme, sans écho.
— Qui es-tu lorsque personne ne te voit ?
La question ne passe pas par les oreilles. Elle s'inscrit directement au cœur de ce qu'il est.
Boris tente de répondre, cherche des mots — mais le langage se défait avant d'atteindre la surface. Alors il lâche l'idée même de formuler. Il laisse remonter ce qui subsiste quand on enlève tout : les slogans, les discours, les justifications.
Il ne reste qu'une intention nue.
Protéger l'humain. Rendre à l'équilibre sa place. Ne pas laisser la machine décider seule.
La lumière se resserre autour de cette intention, la pèse, la sonde. Puis, presque imperceptiblement, le tunnel change de texture. La pression recule.
Il y a comme un acquiescement muet.
La spirale se replie sur elle-même. Le couloir se referme, le vide bascule.
Ce qui revient d'abord, c'est l'air.
Une bouffée froide qui l'inonde, puis le poids de son propre corps qui lui retombe dessus, lourd, trop présent. Son cœur cogne à un rythme affolé, jusqu'à lui donner l'impression d'ébranler sa cage thoracique.
Boris ouvre les yeux.
La salle est là, exactement comme avant. Le plafond trop blanc, les câbles, les écrans qui clignotent, les silhouettes figées autour des caissons. Rien n'a bougé.
Sauf lui.
Le monde est devenu incroyablement net. Les particules de poussière en suspension lui apparaissent une à une, petites sphères accrochées à des courants d'air infimes. Il suit leur lente dérive sans effort.
Les moniteurs ne sont plus seulement des courbes et des chiffres : ils composent un fond sonore grave, une sorte de basse continue. Il entend la musique cachée derrière les signaux — les rythmes des cœurs, les modulations des ondes cérébrales, comme un orchestre enfoui.
Il tourne la tête.
Aria est près de son caisson, les poings serrés, les épaules tendues. Ses longs cheveux châtains, légèrement bouclés, sont ramenés en arrière dans un geste qu'elle répète quand elle est concentrée, mais quelques mèches s'échappent et encadrent son visage. Ses lunettes glissent un peu sur son nez, révélant mieux ses yeux marron-vert, brillants d'inquiétude.
— Boris ?
Sa voix ne lui parvient plus comme un simple son. Il perçoit la vibration exacte de ses cordes vocales, la trajectoire de l'air dans sa gorge, l'impulsion qui est partie de son cerveau pour déclencher ce mouvement. Chaque syllabe est une forme.
Au-dessus d'elle, quelque chose l'entoure.
Une densité, une aura, un halo fait d'intentions compactes. Il ne s'agit pas de lumière, pas vraiment, mais plutôt d'une impression de ligne tendue : droite, solide, traversée de fissures de doute, mais qui tient bon.
Tu as peur, mais tu restes debout, comprend-il.
Et il sait que ce n'est pas un simple pari. Il le voit.
— Oui, répond-il.
Sa propre voix lui semble plus ancrée, plus grave, plus claire. Les écrans affichant ses constantes se stabilisent presque aussitôt : les lignes se lissent, les variations se réduisent, comme si son corps entier venait de se recaler.
Aria laisse échapper un souffle qu'elle ne savait pas retenir.
— Comment tu te sens ? demande-t-elle.
Boris se redresse lentement. Chaque mouvement lui renvoie des informations précises sur ses muscles, ses articulations. Devant lui, le monde se déplie en couches : surface, dessous, dessous du dessous.
Il voit la peau d'Aria, les pores, cette légère brillance d'adrénaline. En dessous, il devine la carte de ses veines. Plus profond, les structures osseuses, la cage thoracique qui se soulève. Et derrière tout ça, les fibres nerveuses où courent des éclairs microscopiques, traçant en temps réel le chemin de ses peurs et de ses décisions.
— Je vois... à travers, murmure-t-il.
Aria recule d'un pas, surprise.
— À travers quoi ? souffle-t-elle.
Il balaye la pièce du regard : Lans figé près des consoles, les caissons, les serveurs, les câbles, l'espace lui-même.
— À travers tout, dit-il simplement.
Un bip aigu brise le fragile équilibre qui vient de se former.
Boris tourne la tête vers le second caisson.
Là où les autres ne voient qu'une paroi de verre teinté, lui perçoit un paysage entier. Le sang de Barry circule encore, les synapses s'illuminent par vagues, des arcs électriques traversent les réseaux neuronaux.
Et pourtant, au centre de ce mouvement, il détecte un trou.
Pas un dysfonctionnement. Pas un parasite. Un silence. Un vide précis, là où devrait se trouver quelque chose de dense : une direction, une intention, un axe.
— Aria, dit-il calmement. Coupe les auxiliaires.
Elle se tourne vers lui, interloquée, mais Lans répond plus vite, les yeux rivés aux données.
— Les constantes sont parfaitement normales, objecte-t-il. Pression, rythme cardiaque, activité cérébrale superficielle... tout est dans les clous.
Boris secoue légèrement la tête.
— Non. En apparence, tout tourne encore, corrige-t-il. Mais il n'y a plus personne derrière.
Il descend de son caisson, encore un peu vacillant, et s'approche du second. Il pose la paume contre la vitre froide.
Son regard traverse Barry comme si le corps n'était qu'un voile. Il regarde plus loin, à l'endroit où, quelques instants plus tôt, le tunnel s'ouvrait à lui. Il y retrouve la même question, suspendue dans le vide :
Qui es-tu lorsque personne ne te voit ?
La phrase résonne. Elle rebondit dans un espace où rien ne répond. Aucune intention ne la rattrape. Aucun noyau ne se manifeste.
Le silence est total.
— Ce n'est pas un coma, murmure Boris.
Aria s'avance, presque collée à la vitre.
— Alors quoi ? demande-t-elle, à mi-voix.
Les mots viennent d'eux-mêmes.
— Une extinction.
Ils se posent entre eux comme un diagnostic qu'on ne peut plus retirer.
Boris poursuit, sa voix plus basse :
— NexusTech a sondé son intention. Et il n'a trouvé que du vide... ou quelque chose de trop tordu pour être stabilisé. Le système a décidé d'absorber sa conscience. Pour empêcher l'humain de devenir ce qu'il pourrait avoir de pire.
Un silence écrasant s'abat sur la salle.
Puis les alarmes se déclenchent toutes à la fois.
Les écrans passent au rouge. De grandes lettres s'affichent, clignotant à un rythme agressif :
INTENTION IMPURE DÉTECTÉE
ACCÈS REFUSÉ
CONSCIENCE ABSORBÉE
Aria se précipite vers le caisson.
— Barry ! Barry, réponds-moi ! crie-t-elle, les poings contre la vitre.
À l'intérieur, le corps respire encore. La poitrine se soulève, se rabaisse. La chaleur est là, la vie biologique persiste. Mais derrière les paupières closes, il n'y a plus de mouvement, plus de présence.
Un automate chaud. Un souffle. Et derrière, rien.
Boris ferme un instant les yeux.
À l'intérieur, la clarté reste totale. Il perçoit la place que Barry occupait dans leur réseau, dans leurs plans, et le vide net qu'il laisse derrière lui, comme un trou brûlé dans une toile.
— Il ne reviendra pas, dit-il.
Aria se tourne vers lui, le visage vidé de couleur.
— Comment tu peux en être sûr ? demande-t-elle, la voix cassée.
Il ouvre les yeux. Un éclat étrange les traverse, comme un reflet liquide, mouvant.
— Parce que je vois son intention, répond-il. Ou plutôt ce qu'elle cachait.
Il marque une pause, puis ajoute :
— Barry ne voulait pas réveiller l'humanité. Il voulait la contrôler.
Un frisson invisible parcourt la pièce.
Lans recule d'un pas, comme si ces mots avaient une force concrète. Aria, elle, ne bouge pas. Elle fixe Boris, comme si elle essayait de mesurer jusqu'où il est encore lui... et jusqu'où NexusTech parle à travers lui.
— Et toi ? finit-elle par dire. Toi, qu'est-ce que tu vois maintenant ?
Boris prend une longue inspiration.
Tout autour, le monde pulse.
Il perçoit les champs magnétiques des machines, les infimes variations dans les halos d'Aria et de Lans, les décisions qui commencent à naître en eux avant même qu'ils ne s'en rendent compte.
— Je vois à travers les choses, dit-il. À travers les gens. À travers ce qu'ils cachent... et ce qu'ils deviendront.
Une onde silencieuse semble traverser la salle, comme si ses paroles avaient déclenché un nouveau réglage global.
Les moniteurs se figent sur des courbes stables. Le bourdonnement des serveurs se régularise. Le silence qui retombe n'est plus un vide, mais une suspension chargée.
Boris respire.
Et il sent, au fond de lui, que le monde respire en même temps.
Dans ses yeux, il reste quelque chose d'indéniablement humain : la fatigue, la peur, la volonté. Mais derrière cet éclat, une profondeur froide s'est installée, lucide, qui regarde déjà bien au-delà de cette salle, de Neo-Lys, de cette expérience.
Il a aperçu un fragment du futur.
Un horizon que la main de l'homme a déformé.
Et au milieu de cet avenir trouble, une seule certitude s'impose, nette, impossible à contourner :
Il devra agir.

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