Fiction

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Hier, tu es allée voir une amie que tu n’avais pas vu depuis longtemps, et tu appréhendais. Pas que tu ne le veuilles pas, au contraire, c’était toi qui avais proposé, mais tu avais peur de ne pas savoir quoi dire tout bonnement. Étrangement, cela s'est particulièrement bien passé. Au retour, alors que tu revenais de la plage à vélo, souffrant d’en avoir fait la veille, tu as appelé R. et Tr. Tu leur as demandé s’ils voulaient venir dormir et ils ont accepté. À table, vous avez tous mangé ensemble avec ton père et ton frère. Cela faisait si longtemps que tu n’avais pas passé un repas de famille aussi agréable. Tu te sentais chez toi, pas une intruse. Le soir, vous avez bu du rosé, du whisky, vous avez fumé, des clopes et encore d’autres clopes. Pourtant, tu as dit que tu arrêterais. Pour la dixième fois au moins. Tu ne t’en achètes pas, tu en voles à Tr. et R. Tu repenses au commissaire Adamsberg dans les romans de Fred Vargas qui en achète pour son fils absent juste pour avoir la sensation de les lui voler et donc de ne pas être un fumeur. Cela ne te dérange pas, tu aimes beaucoup ce personnage, parfois même, tu souhaiterais lui ressembles. Un pelleteur de nuage qui prête plus d’attention aux petits détails qu’aux faits. Cela fait rêver, non? Parce qu’il a raison finalement, à chaque fois…. C’est une fiction.
Un moment, tu as proposé de sortir malgré l’interdit, malgré le couvre-feu. Marcher pour aller jeter des cailloux sur la fenêtre de Tb, cela pouvait être amusant. R. l’a répété des dizaines de fois: il ne faut pas t’écouter lorsque tu proposes quelque chose. Et comme à chaque fois, ils t’ont suivie, à 2h02 du matin, vous êtes partis. Lorsqu’une voiture passait sur la route, vous vous jetiez derrière la barrière sachant parfaitement que vous n’étiez pas discrets. Sachant également que Tb. dormait. Comme le dit ton oncle, enfin le mari de la sœur de ton père : « Oh, ça fait des souvenirs!!» Et en effet, pas une seconde, tu n’as regretté d’avoir été dans l’illégitimité, ou l’inégalité. Tu souris sur ces mots, repensant à ton prof de philo que tu n’apprécies pas qui raconte encore sa vie, une vie que tu n’approuves pas. Tu n’es pas du genre à approuver une vie ou non, mais tu n’apprécies pas ceux qui sont si fiers et si sûrs de leurs choix qu’ils ne peuvent s’empêcher de les présenter comme étant les seuls qui valent vraiment la peine.
Vous vous êtes couchés vers 3h45. Toi, tu étais probablement la seule réellement sobre du lot. Étonnant à vrai dire. Tu t’es réveillée vers 8h30, tu as travaillé, tu as regardé Mulan. Tr. avait trop mal au ventre pour faire quoi que ce soit d’autre que de s’allonger et espérer vomir. Vous avez mangé. Tu as même oublié que ton frère était censé venir manger aussi et tu t’en ais voulu lorsqu’il est arrivé.


Puis.


Tu as appris avec certitude que les cours reprendront, mais en demi-groupe, ce qui signifie une semaine sur deux. Tu as craqué. À cinq reprises, tu as frappé le mur avec ton poing. Ta main a enflé de manière exponentielle. Tu as pleuré. Ceci est un euphémisme : tu suffoquais de chagrin. Incapable de t’arrêter pendant un temps qui t’a semblé infini. R. est venu te consoler, Tr. ne pouvait toujours pas bouger. Tu ne verras pas tes amis en cours, à moins de demander à changer de groupe, mais il faudrait que vous soyez quatre à le faire. Et puis surtout, il suffit que tu tombes sur la mauvaise semaine et tu ne pourras pas Lui parler. Parce qu’il est en garde alternée, il ne peut t’offrir qu’un vendredi sur deux de son temps. Il ne te l’a pas dit, mais tu l’a deviné. Quoiqu’il advienne, tu le verras peu. La fin de la terminale se rapproche à grand bond et en parallèle ta possibilité de le voir décroisse.

Cela en est presque ironique.

Mais ça ne l’est pas.

Pas du tout.

Tu ne sais plus si tu dois lui dire que tu l’aimes, si tu le hais, si tu ne veux plus de ses messages, si tu n’attends que ça. Tu ne sais pas comment tu vas faire sans le voir lorsque le lycée sera fini, ce qui sera bientôt le cas. Tu as peur. Tu es triste. Tu en as marre de ne parler que de cela, de ne savoir pas faire autrement. Tu aimerais être libre. Tu aimerais pouvoir parler à Alex, le sugardaddy qui n’en est pas réellement un et dont tu ne connais pas le vrai prénom, sans imaginer que c’est Lui. Sans vouloir que ce soit Lui. Un sugardaddy. Cela aussi est surprenant. Enfin, cela t’aurait surprise il y a quelques années. Ce n’est pas pour l’argent, mais parce que ta libido est beaucoup trop forte, que tu fais cela. Oh bien sûr pour l’instant ce ne sont que des messages, mais si tu y réfléchis un peu sérieusement cela te fais presque peur. Où est passée l’innocence de ton enfance? Ou du moins, pourquoi a-t-elle été remplacée par cela?

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