Chapitre 1: Trois citrouilles et un client de trop

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La brume dansait au-dessus des pavés humides qui s’enroulaient autour des jambes de Roselune. Adossée au chambranle, un peu à l’écart de la porte entrouverte de sa taverne.

Depuis plusieurs semaines, elle avait lancé des annonces un peu partout – au marché, à la boulangerie, même à la maison commune – cherchant un artisan capable de remettre d’aplomb les murs fatigués et le toit défaillant. Quelques réponses étaient arrivées, mais toutes hors de portée.

Les années étaient passées. Et avec elles, son courage s’était érodé. Toujours des réparations, toujours des factures. Quand un problème se réglait, un autre surgissait aussitôt. Toujours recoller, rafistoler, tenir bon.

C’est pourquoi, quand Aren le Roux avait fait le déplacement jusqu’ici prêt à exposer ses matériaux, sa marchandise et surtout son savoir-faire, un mélange d’espoir et de méfiance s’était emparé d’elle.

Le renardien au sourire trop large vantait à présent ses planches d’une voix douceâtre.

Roselune, les bras croisés, l’écoutait d’un air las. Ses prix étaient alléchants, assez pour la faire hésiter. Elle jeta un coup d’œil vers la taverne, attirée malgré elle par la chaleur qui s’en échappait.

Derrière les vitres embuées, la lumière du feu projetait des ombres mouvantes sur les tables. Le brouhaha des clients se faisait entendre à travers la porte ouverte, ponctué de rire et de chopes qui s’entrechoquaient. Par moments, une fumée âcre s’échappait de la cheminée, mêlant au brouillard l’odeur du bois brûlé.

— Du bois de qualité, ma belle, dit-il en tapotant sur les planches. Léger comme l’air, solide comme la pierre. Et croyez-moi, ma bonne dame, je vous fais un prix d’ami.

Roselune arqua un sourcil.

— On n’a pas élevé les cochons ensemble, alors gardez vos ma belle et vos bonnes dames pour votre miroir.

Aren eut un petit rire gras, qu’il étouffa dans sa gorge. Sa voix reprit, plus douce encore, comme s’il essayait de recouvrir sa gêne d’un vernis flatteur.

— Vous avez du caractère, c’est plaisant. Une taverne solide mérite une propriétaire à la hauteur.

Sa voix coulait comme du miel tiède. Sous son chapeau, la lumière faisait luire ses yeux d’un éclat fauve. Sa bouche s’étira, découvrant des canines trop parfaites pour être honnêtes.

Le silence alentour n’était troublé que par des sons épars. Au loin, un chien aboya, une lanterne grinçait sur son crochet et le vent fit bruire les feuilles mortes.

La gorge de la jeune femme se serra. L’air chargé d’embruns lui collait à la peau. Elle en sentait le goût salé sur ses lèvres. Un frisson lui remonta la nuque. Roselune ramena les pans de son gilet contre elle sans même s’en rendre compte.

Ses maigres économies fondaient, les réparations s’accumulaient. Elle se surprit à se dire qu’un peu de chance, pour une fois, ce ne serait pas si mal. Le temps et l’argent lui manquaient, mais cet endroit restait son seul refuge. Rien, ni personne, ne la ferait partir d’ici.

— Si vous êtes prêt à travailler dur... je vous engage, souffla-t-elle sans trop y croire.

Il releva le menton, gonflé d’une assurance tranquille. Ses mains se frottèrent l’une contre l’autre, dans un geste d’habitude.

— Parfait, dit-il d’un ton chantant.

C’est alors qu’une voix s’imposa :

— Si tu veux vraiment arnaquer quelqu’un, il va falloir être plus subtil. Ce bois-là est fendu. Et tes clous rouilleront avant même que la charpente soit posée.

Le renardien se redressa avec une aisance étudiée, ses doigts cessèrent de bouger.

— Voilà qui est bien sévère, répondit-il d’un ton affable. Il y a toujours des sceptiques, surtout quand le prix est des plus honnêtes.

Il épousseta machinalement sa manche, reprenant contenance.

Roselune tourna la tête, irritée. L’homme, vêtu de sombre, la contemplait sans ciller. Le vent marin avait décoiffé ses cheveux noirs et ses yeux en amande, d’un éclat calme et ironique, semblaient deviner ses pensées.

— Je ne vous ai rien demandé, répliqua la propriétaire sèchement.

Un silence épais, tel une gorgée de bière tiède, pesa. Puis l’une des citrouilles posées de travers sur le muret se pencha ; sa flamme intérieure hoqueta avant d’éclater de rire, projetant un flamboiement orangé sur les pierres.

— Ohhh, la tavernière croit tout savoir ! Mais le Bonimenteur va la plumer, plumer, plumer !

Une seconde citrouille, au nez taillé en bec crochu, se pencha vers l’avant ; sa voix nasillarde claqua comme un couvercle mal huilé.

— C’est l’étranger qui vient lui montrer ! Regarde-là bouder, bouder, bouder !

Roselune roula les yeux au ciel, ses mains crispées sur sa jupe.

— Pas le moment, vous deux. Je m’occuperai de vous plus tard.

L’inconnu leva un sourcil amusé.

— Libre à toi de te faire... plumer.

Il avait appuyé sur le mot avec une lenteur presque gourmande, ce qui déclencha un chœur goguenard. Les citrouilles sautillaient sur place, leurs flammes ballotées comme des fruits ivres :

— Plumée, plumée, oh la Roselune plumée !

— Elle va couiner, couiner ! fit la seconde.

— Et pleurer sur son tas de bois cassé ! renchérit une troisième.

Roselune inspira pour se donner du courage.

— Pas méchamment, hein ! cria la deuxième en clignotant.

— Juste un peu déplumée ! susurra la troisième, un clin d’œil lumineux vers Roselune.

— Je vais vous cuisiner, un de ces jours…

— Promesse ou menace ? chantèrent les trois en chœur avant de laisser s’échapper de leurs lèvres un rire creux, qui roula contre la pierre et se dissipa dans un parfum de cire chaude et de citrouille sucrée.

Les rires finirent par s’étioler, mais l’ombre des citrouilles dansait encore sur les murs. L’artisan, dont les oreilles avaient imperceptiblement frémi sous son large chapeau, glissa lentement sa main sur le bord de sa veste. Il recula d’un pas, ses yeux restaient calmes, toutefois sa mâchoire s’était durcie.

— Madame, je vois que mes talents ne sont pas appréciés à leur juste valeur. Je vous laisse donc à votre tas de ruine, lança-t-il en inclinant la tête, moqueur.

D’un tapotement distrait sur les planches, il fit disparaître sa marchandise. Le bois s’évapora dans un léger frémissement d’air, aspiré vers la cariole arrêtée un peu plus loin. Il remit son chapeau en place, lissa le bord d’un doigt.

— Dommage. Je vous aurais fait un vrai prix d’ami.

La jeune femme ouvrit la bouche, mais déjà, il tourna les talons. La brume se resserra autour de ses bottes crottées, avalant lentement sa silhouette.

Roselune aperçut, un bref instant, la courbe d’une queue fauve onduler dans le brouillard.

L’homme eut un petit rire, franc et clair, qui agaça encore plus la tavernière.

— Je vous aurez bien dit de rien, mais je doute que vous soyez du genre à dire merci.

Roselune serra les poings, les yeux toujours fixés sur la brume.

— Et vous, vous semblez être du genre à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas.

Sans attendre de réponse, elle tourna les talons.

Ses pas claquèrent sur les pavés humides, un rythme sec et têtu.

Les citrouilles ricanèrent dans son dos, cependant elle les ignora. Derrière elle, le brouillard se refermait déjà sur la route, toute trace de la créature disparue.

Elle s’arrêta quelques pas plus loin, les bras croisés. La tranquillité pesante enveloppa les lieux, rompue seulement par le grincement d’une lanterne et le souffle humide du vent.

— Prix d’ami, tu parles, marmonna-t-elle.

Elle se baissa pour attraper un débris de planche de bois tombé au sol et le jeta plus loin, afin de se débarrasser de sa mauvaise humeur.

Une citrouille hocha la tête d’un air entendu, les lèvres tordues d’un sourire narquois.

— J’te vois venir, toi, grogna Roselune sans la regarder.

Elle tira sur ses manches, rajusta son gilet, puis ramassa un clou qu’elle glissa dans sa poche.

— Toujours bon à garder.

Puis elle reprit sa marche vers l’arrière de la taverne, là où Tara louait une parcelle de terre, non loin de sa roulotte garée. De son côté, l’inconnu avançait silencieusement, se dirigeant vers la taverne.

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