Chapitre 2: Ode au pain et à la sauce

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Thalion leva les yeux vers l’enseigne qui craquait dans le vent. Sous la flamme palpitante de la lanterne, l’enseigne se réveilla. Les trois citrouilles, sculptées dans le bois, levaient haut leurs chopes de mousse dorée ; soudain, un frémissement parcourut leurs visages ronds et oranges, comme si un souffle d’automne venait les animer. L’une d’elles éclata d’un rire sonore et une autre bascula sa chope en envoyant jaillir une goutte imaginaire.

Un instant, Thalion crut vraiment voir la bière danser dans les verres, les citrouilles trinquer et leur hilarité s’envoler dans la nuit fraîche, emporté par le vent complice.

Derrière lui, les vitraux filtraient la lumière de l’établissement. Des citrouilles ventrues, des feuilles rousses, du blé et une tarte fumante y brillaient en éclats d’ambre et de cuivre. A chaque rafale, les couleurs frémissaient sur la façade, comme si la taverne respirait avec la saison.

Le jeune homme esquissa un sourire. « A la Citrouille Insomniaque ». Un nom plutôt original, surtout dans ce trou paumé de Brumebois. Un endroit où l’on buvait tard et où la chaleur survivait aux nuits les plus longues.

Il poussa la porte de bois dont les gonds grincèrent.

En effet, l’endroit aurait bien besoin d’un bon coup de rénovation, songea-t-il en entrant dans la salle principale.

Une délicieuse odeur lui monta aussitôt au nez. Une bouffée de chaleur l’enveloppa.

L’air sentait le bois ciré, la bière épicée... et quelque chose de plus doux, sucré. Une sauce au miel et aux herbes fumées. Le genre d’aromate qui démontré que quelqu’un, ici, savait cuisiner avec amour.

Son ventre se réveilla dans un grondement peu discret.

Depuis combien de temps n’avait-il pas senti pareille promesse de repas chaud

?

En tout cas, la personne qui avait préparé ce festin savait comment rappeler à

un homme ce que goûtait la chaleur, pensa-t-il, rêveur.

Autour de lui, les voix s’entremêlaient, les rires s’élevaient et les chopes s’entrechoquaient joyeusement. Le feu crépitait dans l’âtre, projetant sur les murs des reflets fugaces où passaient, parfois, de minuscule silhouette de flamme. L’atmosphère avait ce parfum d’automne qu’on ne trouve que dans les tavernes où la fatigue s’efface à la première gorgée.

Thalion avança entre les tables, d’un pas sûr malgré la foule et repéra une place libre au comptoir.

D’un signe de la main, il appela la serveuse qui s’éloignait les bras chargés d’assiettes fumantes. Lorsqu’elle s’approcha, il nota sa peau dorée par la lumière du feu et le tissu bleu profond qu’elle portait, brodé de reflets d’or. Dans cette salle pleine de bruits et de rires, elle semblait presque irréelle, comme si la lumière s’attardait un peu plus longtemps autour d’elle. Il reconnut aussitôt le vêtement : un sari, porté par les femmes des lointaines terres au-delà des mers.

La jeune femme déposa les assiettes sur une table voisine avant de venir vers lui, son sourire chaleureux effaçant de suite le froid du dehors.

— Qu’est-ce que je vous sers, voyageur ? demanda-t-elle d’une voix douce, marquée d’un léger accent, en s’inclinant légèrement.

Thalion eut un sourire franc, celui d’un homme qui n’avait pas souvent l’occasion de se poser devant un vrai repas.

— Le plat dont j’ai senti l’odeur en arrivant.

Il posa les coudes sur la table, déjà l’eau à la bouche, avant de se raviser et de les retirer précipitamment.

Par les dieux de la bienséance, si sa pauvre mère le voyait, elle ferait une attaque... ou plutôt, elle corrigerait. Il se redressa un peu, l’air faussement sage – autant éviter d’invoquer la vengeance maternelle à table. Une réaction qui déclencha un regard amusé de la serveuse. Après un léger raclement de gorge, Thalion tenta de retrouver contenance.

— Si je me fie à mon nez, je sens un parfum de miel et d’herbes fumées. Le rire de la jeune femme glissa comme une note claire dans le brouhaha.

— Vous avez le nez fin. C’est une des spécialités de la patronne.

— Je prendrais ça. Et une bière, bien fraîche.

— Vous ne serez pas déçu. Ici, tout est fait avec le cœur. Et aucun de nos clients n’est reparti le ventre creux.

Elle nota la commande sur son ardoise, quand une voix masculine lança depuis le comptoir :

— Asha ! Tu me remets la même, ma belle ?

— Deux minutes, Garen, j’fais d’abord celui-ci, répondit-elle sans se retourner.

Thalion esquissa un sourire en observant la scène : visiblement, l’endroit avait ses habitudes et ses personnages aussi.

Chez lui, la faim n’était pas qu’un besoin : c’était tout un art de vivre.

Asha revint quelques minutes plus tard, déposant devant lui un plat d’où s’élevait une vapeur fine, miellée et frémissante.

Une cuisse de volaille, rôtie à point, reposait dans une sauce ambrée, épaisse et brillante. Autour, des carottes, des châtaignes et des oignons confits complétaient l’assiette.

Thalion fronça légèrement les sourcils.

— Pas de pain ? dit-il d’un ton dramatique. Me dites pas que c’est une taverne sans respect pour la sauce ?

Asha, déjà à quelques pas, fit volte-face avec un éclat de rire.

— Oh, ne me maudissez pas trop vite, voyageur !

Elle revint aussitôt, un petit panier fumant dans les mains.

— Voilà de quoi sauver votre repas.

— Saucer sans pain… fit-il en secouant la tête. On serait pendu pour moins que ça.

— Ici, c’est passible de bannissement, répondit-elle avec un clin d’œil avant de s’éloigner.

Le fumet sucrée-salée le prit à la gorge.

Il inspira longuement avant d’enfourner la première bouchée et ferma les yeux. La chair se détachait sous la dent, tendre, juteuse, parfaitement équilibrée.

Le miel adoucissait le sel, les herbes laissaient sur la langue une chaleur qui rappelait la fumée du bois.

C’était simple et terriblement bon.

Il ne se souvenait plus de la dernière fois qu’un repas lui avait fait autant de bien, pas seulement à l’estomac, mais à l’âme.

Quand il rouvrit les paupières, Asha l’observait, amusée.

— Alors ?

— Dites au chef qu’il a mes compliments, répondit-il en se frottant le ventre. La jeune femme eut un petit rire, léger.

— Vous pourrez le lui dire vous-même. Elle arrive.

Thalion se retourna, surpris.

— Elle ? répéta-t-il, un peu trop fort. Asha s’éloigna entre les tables.

Il la vit s’approcher : la jeune femme de tout à l’heure, celle qui l’avait sèchement remis à sa place devant la taverne. Alors qu’il lui avait éviter de se faire plumer par cet aigrefin... Au mot plumer, il ne put retenir un petit rire. Le chant des citrouilles envahit son esprit.

Thalion resta un instant immobile, la fourchette suspendue, à la fois amusé et déconcerté.

Par tous les dieux... C’est donc elle qui cuisine comme ça, pensa-t-il, le souffle léger.

La lumière du feu et des lanternes accrochait des reflets de cuivre à ses cheveux roux. Il resta un instant immobile, surpris par la vivacité qui brûlait dans ses yeux émeraude.

Elle n’avait rien de fragile : un port gracieux, une taille douce, des gestes sûrs. Il y avait chez elle cette assurance tranquille des gens qui savent où ils appartiennent.

— Eh bien, murmura-t-il pour lui-même, il faut croire que même les ronchonnes ont de la magie dans les mains.

La jeune femme rejoignit le comptoir, plus détendue que tout à l’heure. Il remarqua le sourire qu’elle adressa à un client adossé au bar.

Le lupien, un grand être à la carrure impressionnante, avait la peau halée. Deux oreilles effilées, couverts d’un léger duvet sombre, perçaient sa chevelure.

Elle fit apparaître un breuvage d’un violet profond, qu’elle tendit avec un beau sourire à l’homme. La boisson frissonna, sa couleur virant à un ambre clair, puis, comme un souffle qui s’apaise, elle reprit son violet tranquille.

— Cadeau de la maison, Lyr ! Tu remercieras ton compagnon pour son aide.

Lyr sortit une bourse de sa poche, prêt à en tirer quelques pièces, mais la tavernière leva la main.

— Tu n’as pas intérêt ! Je t’ai dit que c’était un cadeau, pour vous remercier tous les deux d’être toujours là pour moi.

— Tu as besoin d’argent, Roselune ! voulut-il la raisonner.

Thalion se sentit un instant comme la pire commère du village, mais il ne perdit rien de la scène.

Mine de rien, observer les gens lui avait souvent appris plus que n’importe quel discours.

— Ne t’inquiète pas. J’ai publié une annonce dans tout le village – et même dans la région – pour trouver un locataire pour une de mes chambres.

— Je te le souhaite. Bon, merci Roselune ! lança Lyr avant d’avaler d’une traite le gobelet.

Sa gorge se teinta brièvement d’une lueur pourpre, avant que la couleur ne s’éteigne avalée par la chaleur du breuvage.

Roselune, l’observa avec une curiosité malicieuse, guettant sa réaction.

— Tes décoctions sont toujours aussi magiques ! finit-il par dire, la voix un peu rauque. Une queue, fine, battait doucement l’air derrière lui, trahissant une humeur joyeuse.

Un sourire fier étira les lèvres de la tavernière.

— Celle-ci, tu la goûtes en avant-première. Tara et moi venons tout juste de la terminer.

Puis d’un geste rapide, elle attrapa un flacon de verre qu’elle remplit de la même potion.

— Tiens, emporte ça pour ton compagnon. Il mérite bien d’y goûter lui aussi. Son ami hocha la tête, le regard pétillant.

— Tu vas nous rendre accro, Roselune.

— C’est le but, répondit-elle avec un clin d’œil amusé.

— Dans ce cas, je suis comblé, répondit-il en riant, les crocs à peine visibles dans son sourire.

Après un silence léger suivi après son départ, juste perturbé par le cliquetis des verres et le crépitement du feu.

Thalion n’avait pas perdu une miette de la conversation. Il se redressa, ajusta son manteau, puis s’avança vers elle. Il était temps de tenter sa chance.

Et le moment ne pouvait être mieux choisi : elle venait justement de mentionner la chambre. Un de ses hommes ne s’était pas trompé en lui parlant de la taverne « A la Citrouille Insomniaque ».

— Bonsoir, je souhaiterais louer la chambre, dit-il droit au but. Le sourire de la jeune femme mourut sur ses lèvres.

— Désolée, je ne loue pas aux personnes indiscrètes qui se mêlent des affaires des autres, lança-t-elle, acide.

Thalion se retint de rire.

Elle était là devant lui les mains sur les hanches.

Brusque, fière, et sans la moindre retenue. Elle lui rappelait sa petite sœur. Il sentit la même tendresse amusée l’effleurer, et comprit soudain pourquoi il ne s’en formalisait pas.

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