Chapitre 3: Une chambre à louer et une tavernière à apprivoiser

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— J’ai cru comprendre que vous n’avez toujours pas trouvé preneur pour votre fameuse chambre ? lança Thalion en s’adossant nonchalamment au comptoir.

— Peut-être, mais je choisis mes locataires avec soin, figurez-vous.

— Évidemment. On ne voudrait pas que quelqu’un vous arnaque avec du bois fendu et des clous rouillés, fit-il d’un ton faussement grave.

Elle se figea, puis souffla.

— Vous comptez me le rappeler souvent ? D’ailleurs, ce n’est que votre opinion sur ce monsieur, pas une certitude.

Un sourire effleura les lèvres de Thalion. Il fit tourner entre ses doigts une obole runique, si usées qu’on distinguait à peine les gravures.

— Oh, mais j’ai la certitude absolue que vous allez vous faire déplumer jusqu’à l’os. Et je parie que vos charmantes amies s’en sont déjà aperçues. Elles ne cesseraient pas de rire de vous sinon.

— Plumée, plumée, la Roselune plumée ! gloussèrent-elles en écho.

— C’est lui le renard ! susurra une autre voix.

— Le renard et la dinde ! Oh, ça ferait un beau conte.

Roselune plissa les yeux, visiblement agacée par leurs moqueries incessantes.

Elles ricanaient d’une voix cristalline qu’on aurait cru entendre des grelots, mais Roselune, elle, n’y trouvait aucune musique.

— À force de jacasser, vous finirez par avoir un sort pire que la soupe, grommela-t-elle sans lever le ton.

Un rire clair répondit, flottant dans l’air qui s’engouffrait par la porte.

— Même pas capable… Roselune la dégonflée, lancèrent-elles, leur voix s’éloignant peu à peu, emportées par le vent.

Thalion ne put se retenir de rire. Il était retourné à sa table.

— Je crois que je vais adorer cet endroit, dit-il en levant sa chope et l’avalant d’une traite.

La jeune femme, malgré elle, sentit un coin de sa bouche tressaillir. Asha, passant avec un plateau, posa une main rassurante sur son bras.

— Pour ce que ça vaut… il n’y a encore personne pour la chambre. Et je ne sais pas, je le sens bien, celui-là.

Roselune croisa les bras et jeta un regard à Thalion.

— Tu sens bien tous les emmerdeurs, Asha.

— Souvent, ce sont ceux qui pimentent les choses, non ?

La tavernière haussa les épaules. Si le piment venait avec quelques pièces sonnantes, elle était prête à relever la recette. Après tout, quelqu’un devait bien faire tourner la maison. Et elle ne pouvait pas se payer le luxe de refuser un locataire.

La chaleur de la cheminée enveloppait la taverne d’une magie tranquille, presque vivante.

— Vous avez de quoi payer, j’espère ? lança-t-elle à Thalion, une fois à sa hauteur.

— Assez pour ne pas finir à la cave… à moins que vous y serviez aussi ? dit Thalion avec un sourire en coin.

Il sortit une bourse de la poche de son manteau et la projeta sur la table. Le cuir claqua contre le bois, et une pluie de pièces d’or et d’argent s’en échappa, rebondit et tinta dans un éclat métallique.

Roselune pencha la tête, l’air faussement intriguée, le regard glissant sur les pièces éparpillées.

— Vous comptez louer la chambre ou y établir vos quartiers ?

— Je préfère payer d’avance. Je dors mieux quand personne ne frappe à la porte pour réclamer son dû.

— Et vous souhaitez rester combien de temps, au juste ?

— Trois mois, si l’accueil reste aussi charmant.

Asha débarrassa l’assiette de la table, lança d’un ton léger :

— Trois mois, hein ? Ce serait dommage de laisser filer un aussi appétissant poisson.

Roselune marqua une moue, bras croisés, l’air de dire qu’elle jouait avec le feu.

— Asha…

— Quoi ? je parle affaire, bien sûr, répondit-elle en ravalant un rire.

Roselune soupesa la bourse avant de trancher :

— Très bien, le renard aura sa tanière.

Thalion leva les yeux vers elle, amusé.

— Je vois que les citrouilles vous inspirent !

— Seulement quand elles disent vrai, répliqua-t-elle sans ciller.

Il esquissa un sourire et se pencha légèrement vers elle.

— Dans ce cas, j’espère que la dinde saura m’accueillir comme il se doit.

— Faites attention, la dinde mord… surtout quand on tire trop sur ses plumes.

Asha étouffa un rire, cette fois avec plus de difficulté. L’atmosphère vibrait d’une chaleur à la fois moqueuse et incandescente. Elle alla jusqu’à la cuisine avec l’assiette vide.

— Puisque vous comptez rester quelque temps, dit Roselune, autant savoir à qui j’ai affaire.

— Thalion Sombreval, dit-il en tendant la main.

Sombreval. Le nom fit tiquer la jeune femme. Ses doigts se figèrent une seconde de trop autour de sa main. Ambre, sa meilleure amie, portait le même nom. Coïncidence, sans doute. Un nom peu répandu, peut-être un lointain cousin. Elle n’était pas du genre à poser des questions, même si la curiosité pointait le bout de son nez.

— Roselune.

Elle attendit la crispation, la lueur de gêne ou la curiosité mal placée. Rien ne vint. Il n’avait pas réagi au fait qu’elle était une Sans-Nom… et c’était quelque chose dont elle lui fut reconnaissante.

— Souhaitez-vous que je vous montre la chambre maintenant ?

— Avec plaisir.

À peine avaient-ils fait trois pas qu’un choc sec résonna derrière eux. Un habitué trop éméché venait de renverser sa pinte d’hydromel, son contenu doré s’étalant en filets sur la table.

— Bonjour la maladresse ! grommela-t-il, les mots altérés par l’alcool, avant de lâcher un juron étouffé.

Des railleries acérées s’élevèrent, mêlée aux coups frappés contre la table.

— À la tienne, Cul-sec ! lança quelqu’un.

— Essaie pas de noyer la table, cette fois ! ajouta un autre.

— Tu me dois deux pièces, fanfaronna la femme attablée en face de lui.

— Quoi ? Déjà ?

— J’t’avais parié qu’il renverserait encore son hydromel avant la fin de la soirée !

Un Rask, petit être râblé au pelage gris cendré et aux yeux dorés, toujours en train de compter ce qu’il n’avait pas encore perdu. Il palpa nerveusement sa veste râpée, ses doigts griffus fouillant chaque poche avec une application suspecte.

— Tu sais… j’ai oublié ma bourse ce soir, marmonna-t-il dans sa barbe.

La jeune femme haussa les sourcils, l’air compatissant, puis tapota du bout des doigts un orbe de transfert enchâssé dans un socle de cuivre, directement intégré à la table. Le liquide qu’il contenait vibra, irisé d’une lueur douce qui se rétracta aussitôt, prêt à enregistrer la transaction.

— Pas grave. Il y a toujours d’autres moyens de payer.

Le Rask soupira, tira de sa manche un étui cabossé, tout terni par l’usage. La pierre au bout était ébréchée, son éclat réduit à un pâle reflet. Il le fit glisser vers sa compagne de beuverie d’un air las.

Elle posa l’objet sur l’orbe. Aussitôt, le liquide s’anima, pulsant du bleu au rouge sombre avant de grésiller. Un halo de lumière s’échappa de l’orbe, se lovant autour d’eux comme un serpent de brume. Suivi d’une voix claire, douce et perfide à la fois :

— Solde insuffisant. Oh, quelle surprise… monsieur Grisk toujours aussi généreux.

La taverne entière leva son verre.

— Par les bourses de mes aïeux, grogna-t-il, indigné. Cette saloperie d’enchantement me diffame !

— Allons, Grisk… tu ne vas pas prétendre que c’est la première fois.

Il renifla, vexé, puis tira de sa poche quelques pièces ternies qu’il jeta sur la table.

— Voilà. Heureuse ?

— Ravie, même.

Le rouge vacilla une dernière fois avant de se dissipa dans un soubresaut railleur. Même la magie elle-même riait à ses dépens.

— Par mes bourses trouées, maugréa-t-il en reprenant sa chope, plus bougon que jamais.

Roselune, qui n’avait pas pu résister à la tentation d’observer le spectacle offert par son client le plus radin, étouffa un rire derrière sa main. Thalion, à ses côtés, suivait la scène, le regard pétillant d’amusement.

Puis ils s’éloignèrent tous deux, laissant derrière eux le brouhaha de la salle.

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