Chapitre 7 : Trop fort, trop loin

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La douleur ne prévint pas. Elle arriva tard. Brutale. Inévitable.

Avant cela, il y eut le rythme. La cadence imposée. Les attentes toujours plus élevées. Le terrain était neutre, sans histoire, sans attache. C'était un match parmi d'autres, inscrit dans une suite logique d'évaluations et de classements. 


Edran observait depuis la touche. Silencieux. Attentif. Il notait tout. Ajustait mentalement. Il n'attendait pas de miracle. Il exigeait seulement que chacun donne exactement ce qu'il avait à offrir. Et c'est ce qu'ils faisaient tous.  

Les impacts s'enchainaient. Les replis aussi. Son épaule droite brûlait déjà légèrement, mais pour Kelyra, ce n'était qu'un signal parmi d'autres. Une donnée mineure à laquelle elle ne prêtait pas attention. Je classai l'information. Elle était tolérable. 

Naera passa près d'elle après une phase défensive. Un regard bref. Une présence solide. Rien à dire. Tout était clair. 

Le jeu repartit. Le match était intense, et les temps pour souffler se faisaient rares. La fatigue encourageait les fautes techniques et les erreurs de lecture. Sur une action rapide, Kelyra s'engagea trop tôt. Par erreur. Ou par anticipation. Elle avait vu l'ouverture avant qu'elle ne se fasse. Avait validé la trajectoire avant qu'elle ne soit lisible aux yeux des autres. Avança. Et l'impact fut brutal. Net. Elle se fiait désormais trop à son instinct. Elle avait senti l'ouverture avant de la comprendre, et elle pensait que ca suffirait. Une faille infime dans l'alignement adverse. Un déséquilibre à peine perceptible. Le genre de détail que son corps captait désormais sans avoir besoin de calculer. Mais elle oubliait une part importante du jeu. Ma part du boulot : la prise en compte du danger. 

Ses pieds frappèrent le sol plus lourdement qu'à son habitude. Un pas. Puis un autre. Le bruit était sourd. Régulier. Trop présent dans ses oreilles. Chaque foulée résonnait comme si le terrain répondait. Elle n'entendait plus les voix autour d'elle, qui, cette fois, lui criaient qu'elle prennait la mauvaise décision. Ni les consignes. Même sa respiration lui paraissait lointaine. Il n'y avait plus que ça : l'élan. Une poussée brutale, primitive, irrépressible. Elle n'y pensa pas comme à un risque. Elle n'y pensa pas du tout. Et moi, je tentai une dernière estimation. 

Probabilité d'impact mal contrôlé : élevée. 

Probabilité de correction : nulle. 

Elle s'était déjà pleinement engagée. Pas par bravade. Pas par défi. Parce qu'elle n'avait envisagé que cette possibilité. Parce qu'elle ne parvenait plus à calculer les risques. Et à les prendre en compte. Pendant une fraction de seconde, une seule, tout lui avait semblé possible. 

Son épaule encaissa de plein fouet, le choc la fit basculer en arrière. Le sol monta à sa rencontre à une vitesse ahurissante. Cette fois, la douleur arriva. Violente. Claire. Assourdissante. Je tentai d'intervenir. Trop tard. Quelque chose céda. Kelyra resta au sol. Le ballon roula hors de portée. 

Le monde revint sans transition. A plat, sur le dos. Le bruit du match continua au-dessus d'elle, déformé, lointain. Elle essaya de se relever. Impossible. La douleur revint à son tour, en retard. D'abord diffuse, puis précise, intense. Son épaule brûlait. Non, elle existait trop. Un fourmillement parcourait tout son bras. Ses doigts répondaient mal. Son souffle était court, haché. Rien à voir avec les autres chocs. Rien à voir avec les autres blessures. Cette fois, Kelyra était restée au sol. 


Les soigneurs arrivèrent enfin. Il ne s'était écoulé que quelques dizaines de secondes, mais cela lui était paru une éternité. Ils se hatèrent pour la prendre en charge. Les gestes étaient précis, rapides. Professionnels. On lui parla calmement. Elle répondit peu. 

Edran observait la scène sans s'approcher. Ce n'était pas de l'indifférence. C'était la règle. Il n'avait pas le droit d'entrer sur le terrain. L'arbitre demanda à Naera de rester à distance. Pas par manque d'empathie. Parce qu'ici, chacun portait déjà trop pour les autres. Mais Kelyra ressentait son soutien silencieux. 

Elle quitta le terrain sur civière. Le silence revint. Pas celui de l'enfance, qui réchauffait son coeur. Un autre. Plus vaste. Plus vide. Je tentai de remplir l'espace. Je cherchais des explications. Des projections. Des scénarios de récupération. Pour essayer d'empêcher que le monde s'écroule autour d'elle. Mais, pour la première fois, je ne pouvais pas garantir la suite. 

Le terrain s'éloignait. Visuellement. Symboliquement. Kelyra regardait les lumières défiler au-dessus d'elle. C'était étrange. Elle ressentait de la panique. Mais aussi un vide intense. Des larmes discrètes commencèrent à couler le long de ses tempes, silencieusement. L'épaule était gravement touchée. Le diagnostic tomberait plus tard. Mais Kelyra savait. 

Dans ce silence-là, quelque chose venait de se rompre. Pas seulement dans son corps. Dans la trajectoire qu'elle suivait sans la questionner. Le terrain n'était plus un refuge. Il était devenu un lieu de perte. Et il l'obligeait à remettre en question son ambition. 

Je restai présent, mais je doutais, irrémédiablement. Et Kelyra, elle, commençait à écouter autre chose. 


Les semaines suivantes ne furent pas aussi violentes. Enfin, en apparence. Le choc n'était plus frontal. Ils furent répétés, imprécis, déguisés. Des examens, des diagnostics partiels, des phrases incomplètes. 


  • On va attendre de voir comment ça évolue.
  • Le repos est indispensable.
  • On réévaluera.

Kelyra hochait la tête. Toujours. Mais elle avait soif de réponses claires et précises. 

Son épaule était maintenue, immobilisée, surveillée. Elle ne lui appartenait plus vraiment. Elle existait comme un objet fragile qu'il fallait ménager. Je classais les informations. Je calculais les délais. J'essayais de la rassurer. Mais tous mes efforts restaient vains. 


Lors des matchs, elle s'installait toujours au même endroit. Un peu en retrait. Là où elle ne gênait pas. Les autres venaient parfois lui parler. Des phrases courtes. Des encouragements rapides, souvent maladroits. Personne ne semblait plus vraiment oser partager avec elle. 


  • Bientôt de retrour ?
  • Prends ton temps. Prends soin de toi.
  • Ca ira t'en fais pas.

Le temps passait. Le kaorun ne l'attendait pas.

Un soir, après un match, elle accompagnait son équipe dans les vestiaires. Juste pour être avec elles, pour continuer à vivre le kaorun, même de loin. Naera s'assit à coté d'elle.

  • Tu sais que ça reviendra. Dit-elle.

Kelyra leva les yeux.

  • Peut-être... Je l'espère.

Naera hésita une fraction de seconde.

  • Même si ce ne sera plus exactement pareil.

Cette fois, Kelyra ne répondit pas. Je notai un glissement. Ce n'était plus simplement son corps qui était indisponible. C'était sa fonction. Son rôle. Chez elle, le silence s'installait autrement. Elle n'avait plus besoin de se lever tôt pour l'entrainement. Plus besoin de préparer son équipement. Les gestes qui structuraient ses journées avaient disparus. Et ils lui manquaient cruellement. Elle regardait parfois son sac de sport sans l'ouvrir. Juste pour vérifier qu'il était encore là, rêvant du jour où elle remettrait enfin ses crampons. 

Je tentais de proposer des substituts. Lecture, musique... Ca ne suffisait pas. Elle sentait son identité comme... suspendue. Son appartenance fragilisée. Sa fonction perdue sans relai immédiat. Kelyra ne savait plus où poser son énergie. Elle tenait encore, tant bien que mal, mais elle n'avançait plus.

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