Chapitre 8 : Choisir d'avancer

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Kelyra avait toujours sur, sans forcément s'en rendre compte.

Pas sous la forme d'un rêve clair, ni d'une ambition formulée à voix haute. Plutôt comme une certitude enfouie, ancienne, qui résistait au temps, aux blessures, aux détours. Je crois même que ça la renforçait, jour après jour. Etre ranger n'était pas une idée née de la colère ou du besoin de prouver. C'était un appel discret, persistant, qui revenait chaque fois que le monde se fissurait. Chaque fois qu'il fallait choisir entre détourner le regard... et avancer.

Sur Kherpi-18, on ne devenait pas ranger. Ce n'était pas interdit. Pas de manière explicite. Simplement... Les statistiques étaient formelles. Les kherpiens n'étaient pas faits pour ça. Trop analytiques. Trop retenus. Trop soucieux de stabilité. Leur force résidait ailleurs : dans la compréhension, l'anticipation, la construction lente. Pas dans l'intervention. Pas dans les situations où l'émotion devait être ressentie pleinement, puis mise de côté sans délai. Encore moins dans le chaos. Très peu de kherpiens choisissaient cette voix. Ceux qui le faisaient réussissaient rarement, et n'étaient jamais cités en exemple. Kelyra le savait. C'est précisément pour cela qu'elle partait.

Dans la salle d'attente du spatioport, des voyageurs parlaient à voix basse. Des familles se serraient les unes contre les autres, parlaient de leurs vacances imminentes. Des associés révisaient ensemble avant leurs réunions d'affaires. Des départs ordinaires, vers des déstinations ordinaires.

L'embarquement ne se fit pas trop attendre pour Kelyra. Elle était seule à partir d'ici. Une fois son sac chargé, on la fit asseoir au milieu des autres nouvelles recrues. Le transport quittait l'orbite de kherpi-18 dans un silence presque religieux. A travers le hublot, la planète s'éloignait lentement, ses teintes grises et ordonnées se fondant dans le noir. Aucun message d'adieu ne clignotait sur les interfaces. Elle n'en attendait pas, bien qu'elle avait longtemps espéré que Kael s'engagerait avec elle.

Aucun regard n'osait se poser sur elle. Ses cheveux étaient attachés haut sur son crâne, comme toujours lorsqu'elle devait être pleinement présente. Sa peau portait les reflets verts et or qu'elle ne cherchait plus à dissimuler. Les circuits sous-cutanés de son peuple dessinaient leurs lignes familières, régulières, rassurantes. Ses antennes, elles, vibraient faiblement. Pas de peur. Pas d'excitation. De la détermination.

  • Tu es certaine ? Demandai-je. Tu peux encore renoncer. Prendre la navette de retour.

La question n'était pas morale. Elle était structurelle. Je connaissais les taux d'échecs. Les séquelles. Les fractures invisibles. Les statistiques de non-retour. Je savais ce que cette voie exigeait d'un esprit déjà saturé, d'un corps déjà marqué.

Kelyra ne répondit pas tout de suite. Elle observait encore la planète disparaitre.


Oui. Dit-elle enfin intérieurement.


Un mot simple. Sans emphase. Sans tremblement. Elle était vraiment sûre.

Je validai la réponse. Aucun signe d'hésitation. Aucun signal de surcharge. La décision était stable. Fonctionnelle. Elle ne partait pas pour devenir quelqu'un d'autre. Elle partait pour cesser de devoir se contenir. Pour pouvoir être elle. Juste pouvoir exister.


  • Ce n'est pas rationnel. Repris-je.
  • Non, je sais.

Elle n'argumenta pas. Elle n'essaya pas de me convaincre. Ce n'était pas nécessaire.

  • Mais ce n'est pas un calcul. Ajouta-t-elle après un silence. C'est ma voie. Je ne veux plus être spectatrice.

Il n'y avait aucune colère dans sa voix. Pas même de revanche. Seulement une évidence.

  • Je sais ce que ca coute. Poursuivit-elle. Mais je sais aussi pourquoi je fais ça.

Elle inspira lentement. Son rythme cardiaque resta étonnamment régulier. Ni accélération, ni tension. Je notai l'équilibre. Cette fois, elle ne regardait plus en arrière.


Le centre de formation des rangers se situait loin des mondes d'origine. Volontairement. Aucun peuple ne devait s'y sentir chez lui. Aucune culturene devait y dominer. Ce lieu existait pour ceux qui acceptaient de se tenir entre les lignes, là où les repères habituels cessaient d'être utiles. Pour forger des agents de terrain résistants, résilients. Fiables. 

Lorsque Kelyra posa le pied sur le sol du centre, elle sentit immédiatement la différence. L'air, les sons, la densité émotionnelle du lieu... Ce n'était pas hostile. C'était exigeant. D'autres candidats étaient là. Peu parlaient. Certains portaient déjà les marques d'anciens engagements. Aucun ne semblait vraiment léger. Et, surtout, aucun n'était là par hasard. 

Elle inspira profondément. Son épaule répondit par une tension sourde. Comme pour lui rappeler à la fois à quel point ça allait être dûr, et ce qu'elle était capable de surmonter. Elle ne recula pas pour autant. 


  • Quoi qu'il arrive, repris-je, ce choix va nous transformer. 

Elle hocha la tête. 


  • Je sais. 

Et, pour la première fois depuis longtemps, je perçus chez elle une cohérence presque parfaite entre ce qu'elle ressentait... Et ce qu'elle acceptait de devenir. Elle n'entrait pas chez les rangers pour être testée. Elle rentrait parce qu'elle avait répondu à l'appel.  

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