Chapitre 9 : Sous leur regard
La formation des rangers ne commençait pas par un serment. Elle commençait par une mise à nu.
Kelyra arrivait au centre d'enseignement seulement quelques cycles après avoir quitté le pôle d'excellence de kaorun. Son corps portait encore lourdement les traces de ce qu'elle avait traversé. La blessure, la rééducation, les silences trop longs... En plus du reste. Elle gardait tout en mémoire. Certains gestes demandaient encore plus de concentration. Son épaule protestait parfois. Mais quelque chose en elle était devenu plus dense. Plus stable. Elle ne venait plus chercher une place. Elle venait pour tenir ce qu'elle avait choisie. Ce pour quoi elle était venue au monde.
La formation initiale était commune à tous. Aucune spécialisation. Aucun insigne distinctif. Les futurs rangers étaient formés à tout : sauvetage en milieu instable, soins d'urgence, rétablissement de l'ordre, désincarcération de vaisseaux accidentés, commandement, survie... Chaque compétence était abordée non comme un savoir isolé, mais comme une pièce d'un ensemble qui devait fonctionner même sous les contraintes les plus extrêmes. On apprenait à agir vite, mais surtout à agir juste, même quand le temps manquait. C'était exigeant, constant, épuisant. On ne cherchait pas à révéler des talents. On cherchait à éprouver, pour révéler ceux qui tiendraient. Kelyra se sentait exactement là où elle devait être. Je le sentais aussi. Elle avançait sans se fragmenter, sans faire de concession.
Les exercices étaient conçus pour épuiser les automatismes. Simulation après simulation, on retirait des informations, on changeait les paramètres, on forçait les stagiaires à s'adapter. Fumées opaques. Gravité altérée. Communications brouillées... Kelyra apprit à écouter, à voir, et à penser, autrement.
Autour d'elle, des camarades prenaient forme. Il y avait Senn, massif et silencieux, toujours placé là où là structure risquait de céder. Sa présence rassurait sans qu'il ait besoin de parler. Iria, rapide, nerveuse, brillante en extraction mais incapable de rester immobile. Kaor, trop sûr de lui, apprenait lentement que la force brute ne suffisait pas. Il y avait aussi Elhen, discrète, attentive, dont les mains semblaient toujours savoir où se poser. Elle n'élevait jamais la voix, mais restait quand d'autres détournaient le regard. Et puis Tarek. Moins endurant. Moins sûr. Souvent en retard d'un souffle ou d'un geste. Mais présent. Toujours. Il regardat les autres avec une loyauté farouche, comme s'il était persuadé qu'il n'était encore là que grâce à eux, et qu'il ferait tout pour en être digne.
Les liens se tissaient sans éclat. Pas de grandes amitiés immédiates. Juste une confiance progressive, une dynamique de soutien, nées de gestes répétés.
C'est dans ce cadre que le Sentinelle Belian Ors apparut vraiment. Il ne parlait pas beaucoup. Il élevait rarement la voix. Il observait. Longtemps. Avec une attention presque troublante. Son espèce était immédiatement reconnaissable pour qui savait regarder : un Aelyr. Ils étaient rares. Excessivement. On racontait qu'on pouvait traverser plusieurs systèmes sans jamais en croiser un. Leur peuple vivait en marge des grands flux, loin des centres de pouvoir, et s'engageaient peu dans les structures militaires ou interventionnelles. Les aelyrs privilégiaient la transmission, la mémoire, la continuité. Qu'un aelyr soit formateur ranger relevait presque de l'anomalie. Qu'il soit jeune, malgré son poste et son expérience, en disait long.
Le Sentinelle Ors était particulièrement doué pour mettre en lumière les détails que les autres négligeaient : un regard trop vite détourné, un silence au bon moment, une décision prise sans bruit. Il remarqua Kelyra non pour ce qu'elle faisait de visible, mais pour ce qu'elle soutenait silencieusement.
Il la plaça progressivement dans des configurations complexes. Parfois en première ligne, là où elle devait réguler son impulsivité. Parfois en retrait , là où elle devait gérer sa frustration. Le plus souvent là où l'équilibre était fragile. Kelyra n'était pas la plus rapide. Ni la plus forte. Mais elle voyait tout. Les angles morts. Les timings défaillants. Les silences trop longs...
- Tu es capable de mieux. Lui répétait-il simplement.
Ce n'était pas une critique. C'était une invitation, un encouragement. A partir de là, il la poussa, encore et encore. Toujours un peu plus loin que ce qu'elle croyait possible, sans jamais la brusquer. Il lui faisait confiance avant même qu'elle n'ose se faire confiance à elle-même. Je le regardais faire. Il ne cherchait pas à la modeler. Il la révélait. Sous son regard, quelque chose changea en elle. Elle passa de l'élève appliquée à la présence solide. Celle sur qui on s'appuie sans le dire. Celle qui, sans bruit, tire les autres vers le haut. Elle apprenait à occuper l'espace sans s'y imposer. A guider sans écraser. A porter sans s'oublier totalement.
Un soir, pendant leur ronde de nuit, ils s'allongèrent sur la zone d'atterissage. Ce n'était pas une consigne. Plutôt une habitude. Un moment suspendu que le Sentinelle Ors s'accordait parfois, et qu'il partageait désormais avec Kelyra. Le béton était encore tiède sous leur dos. Le ciel, parfaitement dégagé, était particulièrement beau. Les étoiles ici semblaient plus proches que n'importe où ailleurs.
Kelyra fixait l'immensité sans chercher à analyser. Elle laissait simplement son regard courir, comme si chaque point lumineux racontait quelque chose. Je relâchai légèrement ma vigilence. Rien n'exigeait d'être corrigé. Belian resta silencieux un long moment. Puis, sans tourner la tête :
- Tu sais ce que j'aime chez toi ?
Elle cligna des yeux, surprise. Elle ne répondit pas tout de suite.
- Tu abordes tout comme une aventure. Poursuivit-il calmement. Même ici. Même quand c'est difficile. Tu vois un défi à relever... pas un mur.
Il y avait dans sa voix quelque chose de simple. Pas une évaluation. Pas une leçon. Juste une sincérité à laquelle Kelyra n'était pas préparée.
- Gardes ce regard-là. Ajouta-t-il après un temps. Celui qui s'émerveille. Le reste, tu sais déjà faire.
Ses épaules se relâchèrent sans qu'elle ne s'en rende compte. Juste assez pour que le sol paraisse moins dur sous son dos. Kelyra sentit une chaleur discrète lui traverser la poitrine. Pas une exaltation. Une reconnaissance. Elle inspira lentement, pendant que je luttai contre les larmes. Ses antennes frémirent à peine, mais elles brillaient d'une intensité nouvelle.
- Tu pourrais mener des équipes un jour. Reprit-il en la regardant enfin.
Elle tourna légèrement la tête vers lui.
- Je ne l'ai jamais envisagé.
- Tant mieux.
Il esquissa un sourire, presque amusé.
- Tu n'as pas besoin de devenir quelqu'un d'autre pour ça. Ajouta-t-il. Gardes ce que tu es. C'est rare.
Le silence revint, doux, habité. Le vent glissa sur la zone d'atterissage. Belian ferma les yeux un instant.
- Ou que tu ailles, dit-il enfin, tu auras toujours une place ici.
Il ne désignait ni la base, ni la formation, ni sa promotion. Kelyra le comprit immédiatement. Elle sentit quelque chose se fissurer en elle. Puis se reconsrtuire autrement. Je perçus l'ouverture. Pas une injonction. Pas une attente. Un espace. Je traduisis aussitôt. Stabilité identitaire confirmée. Ressource profonde à préserver. Et, pendant ce temps là, je laissais échapper une perle brillante qui coula le long de sa joue.
Belian esquissa un léger sourire, comme s'il avait perçu quelque chose... sans chercher à le retenir. Il posa sur elle ce léger éclat qu'elle commençait à reconnaitre. Un mélange de fierté et de tendresse, sans attente, sans exigence. Comme s'il était heureux, simplement, de la voir là. Entière.
Ce lien là s'installa doucement. Sans promesse formulée. Une présence constante. Une confiance qui donnait des ailes, offerte sans conditions.
Les journées commençaient tôt au centre de formation. Pas brutalement. Sans alarme stridente ni urgence immédiate. Juste un rythme qui s'installait, régulier, presque rassurant.
Kelyra aimait ce moment précis, avant que la base ne s'éveille complètement. Les couloirs encore calmes. Les lumières tamisées. Le bourdonnement constant des systèmes de survie qui apaisait ses pensées. Je restais en veille légère. Après son footing quotidien, elle traversait le module commun sans bruit, les cheveux encore mouillés tombant sur ses épaules. Elle récupérait une boisson chaude, s'asseyait parfois quelques minutes près de la baie d'observation. Elle regardait les vaisseaux en maintenance, les équipes techniques déjà à l'oeuvre. Le monde fonctionnait. Et pour une fois, elle fonctionnait avec lui.
Elle sortit alors de sa poche les écouteurs fins qu'elle gardait toujours sur elle. Un geste devenu automatique. Vital. Elle s'installa plus confortablement contre la paroi froide, ferma les yeux et lança la musique. Les premières notes vibrèrent dans ses tempes avant même qu'elle n'en identifie le rythme. Elle ne choisissait pas toujours les morceaux pour leur mélodie. Elle les choisissait pour leur impact. Pour leur capacité à remplir l'espace. A saturer.
Le centre restait silencieux. Les couloirs calmes. Les systèmes réguliers. Mais dans ses oreilles, tout devenait plus dense. Plus fort. Plus vivant. Elle augmenta légèrement le volume. Depuis sa blessure, ce moment était devenu indispensable. Au début, ce n'était qu'un refuge. Pendant la rééducation, quand son corps refusait d'obéir. Quand chaque mouvement arrachait plus qu'il ne réparait. Quand les séances s'étiraient, interminables, sous les regards techniques et les protocoles froids. Elle ne criait pas. Elle ne frappait rien. Elle écoutait de la musique. Elle jouait de la musique. Elle chantait. C'était le seul endroit où elle pouvait lâcher sans se briser. Les basses absorbaient la colère. Les rythmes avalaient la frustration. Les montées couvraient la peur sourde de ne jamais redevenir celle qu'elle avait été. Personne ne l'avait vraiment su.
Ici, le matin, avant que la journée ne commence, elle reprenait cette habitude. Non plus pour survivre. Mais pour se stabiliser. Pour s'ancrer.
Quand la musique s'arrêta, elle ouvrit les yeux. Le monde était toujours là. Et elle aussi.
Belian arrivait souvent peu après. Il ne la saluait pas toujours immédiatement. Il posait son équipement, consultait un rapport, s'installait à une distance confortable. Une présence sans pression.
- Tu dors assez ? Demanda-t-il un matin, sans lever les yeux.
- Oui.
Elle hésita.
- Enfin... suffisamment.
Il hocha la tête, comme si la nuance suffisait.
Ils partageaient parfois le silence. Parfois quelques mots sans importance réelle. Une remarque sur une mission passée. Une observation sur un détail technique. Rien qui ressemble à une conversation profonde. Et pourtant... Kelyra attendait ce moment, tous les matins. Elle se surprenait à lui parler plus qu'elle ne l'aurait cru possible. Pas de ce qui faisait mal. Pas encore. Mais de ce qui lui traversait l'esprit sans urgence.
- C'est toujours si calme ici. Dit-elle un jour.
Il sourit légèrement.
- Ca doit te changer du kaorun.
- C'était plus... bruyant.
- J'imagine. Tu préfères comment ?
Elle réfléchit.
- Les deux, je crois.
Belian hocha la tête.
- C'est souvent le signe qu'on est au bon endroit.
Elle ne répondit pas. Mais ses antennes frémirent doucement, dans une vibration calme que je n'eus pas besoin de corriger.
Parfois, la fatigue la rattrapait plus tôt que prévu. Elle s'asseyait sur une caisse, observait les équipes passer, souvent le front dégoulinant de sueur. Belian le remarquait toujours. Pas pour intervenir. Juste pour ajuster.
- Tu peux ralentir aujourd'hui. Dit-il un après-midi.
Elle releva les yeux vers lui.
- Pas ici.
Il soutin son regard.
- D'accord, pas ici.
Elle sentit quelque chose se déposer en elle. Lentement. Une certitude fragile mais réelle.
Le soir, lorsqu'elle rentrait dans son module, il lui arrivait de repenser au kaorun. Aux vestiaires. A Kael, qu'elle avait laissé sur Kherpi-18. Aux rires fatigués. A cette manière si simple d'exister en groupe. Ca lui manquait. Mais ça ne lui faisait pas mal. C'était une nostalgie douce. Une trace. Pas une plaie. Kelyra n'avait pas perdu ce qu'elle avait été. Elle l'avait simplement déplacé. Et, dans ce quotidien de ranger, fait de gestes répétés, de silences partagés, et de regards qui ne jugeaient pas, quelque chose d'essentiel était en train de se construire. Pas une hiérarchie. Pas une dette. Un lien.
A partir du troisième cycle, les exigeances montaient. Et c'est là qu'apparut le Sentinelle Principal Rask Teyron. Un rhazkari... pur souche. Sa présence transforma immédiatement les séances. Là où Belian laissait de l'esapce, le Sentinelle Principal Teyron le refermait. Il parlait fort. Coupait court. Désignait les failles sans ménagement.
- Pas assez vite.
- Trop hésitant.
- Tu as lâché.
Pour Kelyra, chaque remarque ravivait d'anciennes fractures. Je sentais les échos remonter. Les automatismes de défense se réactiver. Mais elle ne cédait pas, bien que ce n'était pas l'envie qui lui manquait.
Le Sentinelle Principal Teyron multipliait les contraintes. Charges supplémentaires. Décisions à prendre sous une pression maximale. Commandement imposé quand elle n'en voulait pas... Il la mettait en difficulté. Constamment. Tous les stagiaires avaient remarqué son acharnement.
Aux yeux de Kelyra, il devint une menace. Un obstacle qu'elle craignait. Quelqu'un qui cherchait à la faire tomber. Elle serrait les dents. Et avança.
Progressivement, quelque chose se structura en elle. Une rage froide, orientée. Pas de colère, une rage de vaincre. Elle ne cherchait plsu à plaire. Ni à se faire oublier. Elle tenait. Mieux encore: elle entrainait.
Les autres stagiaires commencèrent à se caler sur son rythme. A lui faire confiance dans les moments instables. Sans qu'elle ne le demande. Le Sentinelle Principal Teyron le remarqua rapidement, mais ne dit rien. Il observa. La formation continua, et il élevait ses exigences, encore.
Les semaines passèrent, puis les cycles. Et, vint l'épreuve finale.
Une simulation longue. Sans indication claire de durée. Sans objectif annoncé. On leur remit un ordre de mission fragmentaire : une station partiellement effondrée, des survivants potentiels, des systèmes instables. Rien n'était entièrement faux. Rien n'était totalement réel.
Les apprenants furent divisés en unités réduites, recomposées en permanence. Les communications étaient volontairement dégradées. Les paramètres changeaient sans avertissement. Très vite, les automatismes se brisèrent. Iria alla trop vite. Elle anticipa avant de vérifier, comme à son habitude. Elle s'éloigna du groupe pour gagner du temps. Ses décisions étaient brillantes, ses gestes précis. Mais elle n'écoutait pas. Elle jouait en solo dans un sport d'équipe.
- Iria, non ! Lança Kelyra une fraction de secondes avant le drame.
Elle n'etendit pas. Ou n'écouta pas.
Quand le verdict tomba, il fut sans appel. Iria n'était pas éliminée pour incompétence. Elle l'était pour son incapacité à rester.
- En vous séparant du groupe, vous n'avez pas pu les entendre lorsque la structure s'est effondrée. Vos camarades sont morts en mission, et vous n'étiez pas là pour les aider.
Iria quitta la zone sans un mot, le regard brûlant. Kelyra sentit son départ comme une fracture nette.
Plus loin, Tarek vacillait. Son souffle se rompait. Ses mains tremblaient. Il n'aurait pas tenu seul. Alors, Senn ralentit. Elhen resta. Kelyra ajusta le rythme. Elle répartit les charges, prenant une partie de celui de Tarek. Kaor ferma la marche. Ils arrivèrent ensemble.
Quand les formateurs annoncèrent les résultats, le nom de Tarek fut prononcé. Il leva les yeux, incrédule. Il avait réussi. Pas malgré le groupe. Grâce à lui. Le Sentinelle Principal Teyron observa la scène sans intervenir. Ses yeux s'attadrèrent une seconde de plus sur Kelyra. Puis il détourna le regard.
La formation ne faisait pas de promesses. Elle montrait simplement qui tenait. Avec qui les rangers expérimentés oseront partir en mission. Et, en partie grâce à elle, Kelyra apprenait jour après jour à agir avec ce qu'elle était, pas contre. Elle ne brillait pas. Mais elle ne disparaissait plus non plus. Et moi, je restais présent. Attentif. Car si elle apprenait à tenir, elle apprenait aussi, lentement, à ne plus reculer.

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