Chapitre 6 : Toujours plus loin
Le changement ne fut pas brutal. Il s'installa, lentement. Durable. Presque cofortable. Les entrainements ne se contentaient plus de préparer les matchs. Ils préparaient secrètement autre chose. Une sélection. Un regrad extérieur. Une exigence nouvelle s'installait, plus vaste que l'équipe de Kherpi-18.
Kelyra l'avais remarqué. Elle n'en parlait pas, elle sentait tout simplement que le niveau montait, que les attentes glissaient, presque imperceptiblement. Les oppositions devenaient plus intenses. Les exercices plus précis. Les erreurs moins tolérées. Je notai l'évolution.
Elle suivait le rythme. Elle suivait toujours. Son corps répondait avec une efficacité presque troublante. Plus elle avançait, plus ses gestes devenaient nets, économes, efficaces. Elle anticipait mieux, calculait plus vite, avec une fluidité qu'elle ne pouvait avoir nulle part ailleurs. Ou, au contraire, elle cessait de réfléchir au moment exact où il fallait frapper juste, faisant confiance à son instinct surprenant. Les autres commencèrent à la regarder autrement. Pas avec chaleur. Avec intérêt. Elle n'était pas seulement devenue fiable, elle était devenue l'une des forces de l'équipe.
Les sélections arrivèrent sans prévenir, sans cérémonie. Un nom prononcé, une date... Elles ne furent précédées d'aucun discours héroïque. Aucun rappel des valeurs. Aucun encouragement collectif. Un déplacement, loin, très loin de kherpi-18. Le voyage fut éprouvant, mais chaque joueur de l'équipe qui envisageait de faire carrière dans le kaorun était déterminé. Le système Na'her-Taal n'était plus une abstraction. Il devenait un horizon tangible.
Sur place, ils trouvèrent seulement une liste affichée. Et des équipes recomposées. Ils avaient mélangés les groupes. Pas par hasard. Volontairement.
Les automatismes tombaient. Les repères disparaissaient. Les affinités devenaient inutiles. Ceux qui s'étaient construits uniquement sur la cohésion perdaient leur terrain familier. Ceux qui jouaient seuls respiraient mieux. Kelyra, elle qui avait toujours combiné les deux, voyait encore une fois son équilibre mis à l'épreuve.
Je compris immédiatement l'objectif. Evaluer la technique, oui. Mais surtout la stabilité. La condition physique. Le mental. La technique s'enseigne. Le mental, lui, se révèle.
Kelyra parcourut la liste. Son nom apparut au centre d'une équipe inconnue. Dans la catégorie supérieure à la sienne, avec des joueurs plus âgés. Le stress commençait déjà à monter. Elle chercha le suivant. Kael. Soulagement discret. Invisible aux autres. Evident pour moi. Mais le reste... Deux rhazkaris, trois joueurs d'autres lunes. Aucun autre kherpien. Je sentis la contraction dans son ventre. Kael s'approcha.
- Ils auraient pu faire pire.
Elle tourna légèrement la tête vers lui.
- Comment ?
- Ils auraient pu nous séparer.
C'était vrai. Et Kelyra saissait le sens caché de ce message. Ne t'en fais pas, je restes là, on y arrivera ensemble.
Autour d'eux, les réactions étaient moins contenues.
- Sérieusement ? Avec eux ?
- C'est n'importe quoi !
- Ils veulent qu'on s'entretue ou quoi ?
Les rhazkaris, eux, ne commentaient pas. Ils observaient. Massifs. Denses. Leur présence occupait l'espace sans effort. Pas agressive. Juste lourde. Stable. L'un d'eux croisa brièvement le regard de Kelyra. Elle n'y vit pas de défi. Juste une évaluation.
Le tournoi commença immédiatement. Matchs courts, intenses. Sans pause suffisante pour récupérer pleinement. Je compris la deuxième règle: la fatigue révèlerait ce que la technique masquait.
Premier macth. Les trajectoires étaient hésitantes. Les automatismes inexistants. Les appels mal synchronisés. Kelyra chercha Kael. Il était déjà en mouvement. Comme toujours. Lisible. Fiable. Elle s'aligna.
Les rhazkaris jouaient différement, fidèles à eux mêmes. Moins stratégiques que les autres. Plus directs, oui. Mais pas désordonnés. Ils absorbaient les impacts au lieu de les éviter. L'un d'eux protégea la sphère sans un mot. Solide. Efficient. Je recalculai. Peut-être que Thar-Ruun-Kaën n'était pas qu'une réputation.
Deuxième match. La fatigue commençait déjà à peser. Les erreurs s'accumulaient chez certains joueurs kherpiens privés de leurs repères habituels. L'un d'eux s'agaça après une passe manquée.
- Tu devais être là !
- Je ne peux pas deviner tes trajectoires !
La tension montait. Kelyra, elle s'ajustait. Pas par confort, par nécessité. Son corps connaissait déjà l'instabilité. Changer de dynamique ne la désorganisait pas. Elle s'adaptait.
Kael lança une passe tendue. Elle l'attrapa en extension. Impact immédiat. Elle encaissa, se retrouva au sol. Mais la transmission fut propre. Le rhazkari à son soutien réceptionna sans commentaire. Avança. Gagna plusieurs mètres. Je notai l'évolution. Ils commençaient à jouer ensemble.
Les matchs continuaient à s'enchainer. Trois. Quatre. Cinq. La respiration devenait plus lourde. Les gestes moins propres. Les sélectionneurs ne prenaient presque pas de notes visibles. Ils regardaient. Ils semblaient tout voir. Qui ralentissait ? Qui accusait les autres ? Qui s'effondrait ? Qui tenait ?
Un joueur kherpien quitta le terrain en boitant. Un autre resta au sol plus longtemps que nécessaire. Kael accusait les coup, mais restait stable. Il distribuait. Régulait. Tenait le rythme. Il sublimait le potentiel des joueurs qui l'entouraient, comme le meneur qu'il avait toujours été.
Kelyra, elle, montait en intensité. Pas spectaculaire. Efficace. Elle ne cherchait pas à briller. Elle cherchait à tenir, à mériter. A un moment, l'un des rhazkaris fut pris en étau. Elle anticipa avant même son appel. Elle plongea dans l'intervalle. Contact. Choc latéral. Elle se releva avant que j'intervienne. Le regard du sélectionneur s'attarda. Je le sentis.
Dernier match. Le plus dur. Les corps étaient entamés. Les filtres sociaux aussi. Un joueur cria après un rhazkari.
- Si tu jouais moins en force !
Le rhazkari ne répondit pas. Il joua l'action suivante avec encore plus de puissance.
Kelyra récupéra la sphère sur un rebond imprévu. Terrain instable. Deux défenseurs en face. Je calculai la passe. Elle ne réfléchit pas. Elle avança. Un évitement de l'épaule. Un changement d'appui brutal. Une accélération nette. Elle franchit la ligne, inarrétable le temps d'un instant.
A la fin du tournoi, les joueurs furent alignés. Le silence était glacial. Les sélectionneurs ne consultaient presque pas leurs tablettes. Ils savaient déjà. Les noms tombèrent un à un. Certains soupirs de soulagement. Quelques regards baissés. Kelyra n'écoutait pas vraiment. Elle cherchait un seul mot. Kael. Il ne vint pas. Son ventre se contracta. Je tentai de limiter l'afflu d'émotions. Elle essayait de trouver une explication. Peut-être en deuxième vague. Peut-être qu'ils se sont trompés. Puis:
- Kelyra
Le son resta suspendu. Elle ne bougea pas.
Autour d'elle, les regards se tournèrent. Elle ne les vit pas. Elle regardait Kael. Il avait le visage immobile. Trop immobile. Un demi-sourire. Pas fragile. Pas amer. Juste... contenu. Il s'approcha.
- C'est mérité.
Elle secoua très légèrement la tête.
- Pas sans toi.
La phrase sortit avant que je ne la filtre. Une fissure nette. Il inspira.
- C'est comme ça.
Non. Ce n'était pas "comme ça". Elle sentait l'injustice. Pas statistique. Pas rationnelle. Structurelle. Ils avaient joué au même rythme. Tenu les mêmes impacts. Pris les mêmes risques. Il avait une meilleure lecture de jeu.
- Tu devrais accepter.
Il posa sa main sur son épaule. Une pression brève. Stable.
- Ne fais pas ça pour moi.
C'était exactement ce qu'elle était en train de faire. Je calculai les conséquences d'un refus. Mais ell n'avança toujours pas.
Plus tard, alors que les groupes se dispersaient, un des sélectionneurs l'interpella. Elle se retourna. L'homme consulta brièvement ses données. Un pli léger apparut entre ses sourcils.
- Quel âge as-tu exactement ?
Elle répondit sans se douter de l'importance de cette information. Il échangea un regard rapide avec un collègue.
- Tu es en dessous de l'âge requis pour l'intégration directe.
Je sentis la chute avant elle.
- Nous avons été impressionnés. Très impressionnés. Tu as été l'une des plus constantes aujourd'hui.
Il marqua une pause.
- Mais le règlement est clair. L'entrée au pôle d'excellence est réservé aux joueurs ayant validé le second cycle.
Kael avait le même âge. Ils le savaient. Elle comprenait mieux qu'ils ne l'aient pas nommé.
- Donc... Je ne viens pas ?
Sa voix était stable. Trop stable.
- Pas cette année.
Le silence qui suivit la brisa. Je mettais en place le protocole d'acceptation. Retrait. Ajustement. Préparation à l'année suivante. Elle ne le valida pas. Elle cherchait le regard de Kael, comme si elle lui demandait d'approuver son choix de se battre.
Non seulement il l'encouragerait, mais en plus il en était fier.
- Vous avez dit que j'étais méritante.
Le sélectionneur soutint son regard.
- Oui.
- Alors laissez-moi prouver que vous n'avez pas fait d'erreur.
Il ne s'attendait pas à une résistance. Encore moins formulée ainsi.
- Les règles existent pour protéger les joueurs.
- De quoi ?
Ce n'était pas agressif. Juste direct. Elle cherchait réellement à comprendre ce qu'il lui disait. Il observa ses épaules marquées. Ses appuis. Son souffle déjà revenu à la normale.
- De brûler les étapes.
Elle fit un pas en avant. Je n'avais pas anticipé ce mouvement.
- Je ne brûle rien. Je tiens.
Kael la regardait. Il la soutenait silencieusement, s'inquiétant de ce qu'il se passerait si elle ne parvenait pas à le convaincre.
- Donnez moi une épreuve supplémentaire. Un test. Un match. Ce que vous voulez.
Le silence fut plus long cette fois. Les autres joueurs ralentissaient autour d'eux. Ils écoutaient.
Le sélectionneur hésita.
- Tu comprends que même si nous acceptions de réévaluer, tu ne seras pas traitée différement ?
- Je ne demande pas de traitement différent. Juste une chance.
Je recalculai les conséquences de son obstination.
Probabilité d'échec : significative.
Probabilité de blessure : réelle.
Probabilité de regret : inexistante.
Elle ne reculerait pas. Pour rien au monde. D'autant plus que maintenant, elle avait le sentiment de le devoir à Kael.
Le sélectionneur finit par hocher la tête.
- Très bien. Demain matin. Evaluation physique complète et opposition prolongée.
Un souffle collectif discret.
- Si tu tiens le rythme des espoirs... nous aviserons.
Elle acquiesça. Pas de sourire. Pas de triomphe. Seulement une détermination froide.
Quand ils quittèrent le terrain, la lumière était tombée. Kael marcha à côté d'elle.
- T'es folle.
- Probablement.
Il la regarda plus longtemps.
- Merci.
Elle secoua la tête.
- Ce n'est pas pour toi.
C'était faux. Et ils le savaient tous les deux. Kael passa son bras autour de sa nuque, et ils rejoignèrent ensemble le reste de l'équipe.
Le lendemain ne donna lieu à aucun discours. Aucun applaudissement. Aucune célébration. Seulement des chiffres. Des temps. Des statistiques.
Je ne décrirai pas ce qui s'y joua. Pas maintenant. Il suffit de savoir qu'elle ne céda pas. Ni quand le souffle ne se fragmenta. Ni quand les appuis tremblèrent. Ni quand le regard des jeunes adultes cessa d'être sceptique pour devenir... attentif.
Elle tint. Et, pour la première fois, ce ne fut pas une question d'instinct. Ni d'élan. Ce fut une décision.
Le soir même, le verdict fut prononcé sans emphase. Exception accordée. Intégration anticipée. Sous condition de performance continue. Je notai la clause. Elle n'y prêta pas attention.
Elle ne regardait pas les sélectionneurs. Elle regardait Kael. Il n'y eut ni grande scène, ni promesse. Ils restèrent quelques minutes côte à côte, en retrait du terrain devenu silencieux.
- Tu vas y arriver. Dit-il.
Ce n'était pas une consolation. Ni un espoir. C'était un fait.
Elle inspira lentement, le regardant avec tristesse.
- On aurait dû y être tous les deux.
Il haussa légèrement les épaules et la serra contre lui.
- Peut être.
Le silence n'était pas inconfortable.
- Ne te retiens pas à cause de moi.
Encore cette phrase. Elle énervait Kelyra, sans qu'elle puisse vraiment expliquer pourquoi. Elle comprit alors quelque chose de plus douloureux que l'échec : le soutenir, cette fois, signfiait partir.
Elle ne pleura pas. Mais quelque chose en elle se déchira proprement. Sans bruit. Sans cri. Sans témoin.
Quelques semaines plus tard, la confirmation officielle arriva. Transfert validé. Elle avait obtenu sa place. Mais au prix d'une fracture invisible.
Avec la sélection vint aussi le départ. Quitter Kherpi-18. Quitter ce terrain précis, ses repères, cette équipe où elle avait fini par trouver sa place.
L'internat n'avait rien d'hostile. Il était propre. Silencieux. Fonctionnel. Les chambres se ressemblaient toutes. Quatre lits. Quatre rangements identiques. Une baie vitrée donnant sur l'anneau d'entrainement. Aucun détail superflu. Kelyra posa son sac près du lit le plus proche de la porte. Par réflexe. Toujours garder une sortie.
- T'as pris celui-là aussi ?
La voix était claire. Ronde. Souriante. La jeune femme déjà installée sur l'autre lit avait relevé la tête, les jambes repliées sous elle. Large carrure. Epaules solides. Un sourire franc qui ne demandait rien en retour.
- Oui.
- Parfait ! Moi c'est Aelynn.
Elle tendit la main sans hésiter. Kelyra la serra. La poigne était ferme, satble. Pas écrasante. Juste... Présente.
- Kelyra.
Aelyn hocha la tête, comme si le nom lui plaisait.
- Pôle prépa ingénierie ?
- Non, pôle sportif. Kaorun.
Aelynn était étonnée. Elle ne regardait pas Kelyra comme une chose bizarre et incompréhensible comme le faisaient les siens, juste comme l'une de ces petites surprises agréables que l'on rencontre parfois.
- Oh, génial ! Moi je fais du tarsen.
Elle le dit avec simplicité. Sans se justifier. Sans se comparer. Kelyra détourna légèrement le regard. Je notai une micro-tension. Rien d'alarmant.
La porte s'ouvrit à nouveau. Naera entra sans un mot, posa son sac avec précision, vérifia l'agencement de la chambre d'un coup d'oeil rapide. Elle occupait l'espace différemment. Plus anguleuse. Plus contenue.
- Bonsoir. Dit-elle simplement.
Aelynn répondit d'un signe de la main enthousiaste.
- On est ensemble apparemment. Chanceuses, non ?
Naera haussa les épaules.
- Tant qu'on dort.
Elle commença à défaire son sac avec méthode. Le silence qui suivit n'était pas fondamentalement gênant. Mais il était déséquilibré. Aelynn le combla sans effort.
- Vous avez vu l'emploi du temps ? On commence demain à l'aube.
- Logique. Répondit Naera.
- Logique. Répéta Aelyn en riant. Cruel, surtout.
Kelyra sourit malgré elle. Un instant, elle se sentit... plutôt bien, à sa grande surprise. Comme dans un vestiaire avant un entrainement. Quand tout est encore possible.
Plus tard, les lumières furent tamisées automatiquement. Aelyn s'allongea sur le dos, les mains croisées derrière la tête. Kelyra, elle, fixa le plafond. Elle pensa au kaorun. A kael. A l'équipe... Elle n'était pas triste. Enfin pas trop, pour l'instant. Mais quelque chose s'éloignait. Je consignai l'état.
Première nuit. Trois trajectoires différentes. Un même point de départ. Et déjà, les équilibres n'étaient pas les mêmes.
Le pôle d'excellence de Na'her-Taal n'avait rien d'un refuge. Il était conçu pour former l'élite. Les futurs représentants intersystémiques. Ceux dont on attendait des résultats, pas des états d'âme. Dès les premiers jours, Kelyra sentit la différence. Ici, chaque entrainement était une évaluation. Chaque exercice, un classement implicite. Les regards n'étaient plus seulement contre l'adversaire. Tout se jouait à l'intérieur même de l'équipe.
Edran, l'entraineur en charge du pôle, était un grand technicien. Il parlait peu de passion. Beaucoup de rendement. De marges de progression. De potentiel inexploité. Pour lui, chaque joueur était un matériau à travailler.
- Vous pouvez donner encore plus. Répétait-il en permanence.
Et il avait raison.
Kelyra comprit vite la règle non dite : il fallait prouver, encore et encore, qu'elle méritait d'être là.
Un matin, à l'aube, elle se plaça sur la ligne de départ comme les autres. Les repères étaient clairs. Le terrain parfaitement balisé. Les consignes, connues. Au signal, elle tenta de s'élancer. Son corps répondit avec un léger retard. Rien de visible. Rien qui puisse être noté. Juste une résistance sourde, comme si l'impulsion devait franchir une couche supplémentaire avant d'atteindre les muscles. Elle inspira. Ajusta son appui. Recommença. Le mouvement passa.
L'exercice prit rapidement sa vitesse de croisière. Les contacts s'enchinèrent. Les trajectoires se précisèrent. Kelyra retrouvait ses automatismes. Elle anticipait, corrigeait, frappait juste. Je notai l'adaptation. Le corps compensait efficacement.
Le terrain perdit un peu de sa légèreté. La magie se fissura. Et moi, je m'adaptai. Je renforçait les filtres, j'ordonnai, je priorisai la performance. Un nouvelle fois, ce n'était pas un choix. C'était une réponse.
Sous la direction d'Edran, les séances étaient millimitrées. Les corps poussés jusqu'à leurs limites théoriques. Puis au delà. On sortait de l'entrainement vidé. Kelyra continuait de progresser. Objectivement. Elle évoluait plus vite, plus fort.
A la fin de la séance, son souffle redescendit moins loin qu'à l'accoutumée. Pas de douleur. Pas d'alerte. Une simple limite déplacée. Je recalibrai les seuils acceptables. Mais quelque chose se déplaçait. Le kaorun cessait lentement d'être un refuge. Il devenait une obligation. Un poids.
Edran ne criait pas. Il exigeait. Et il obtenait.
Parmi les nouveaux arrivants, Naera se distinguait déjà. Grande. Puissante. D'une intelligence de jeu remarquable. Sur le terrain, cette joueuse avançait avec une assurance tranquille, presque naturelle. Elle comprenait vite. S'adaptait encore plus vite. Là où Kelyra compensait par l'effort et l'intuition, elle semblait déjà maitriser l'ensemble.
Kelyra la regardait avec un mélange d'admiration et de soulagement. Elle n'était pas une exception. Mais ici, même cette proximité ne créait pas immédiatement de lien. La structure ne l'encourageait pas. Les liens étaient plus froids. Les échanges plus rares. On jouait côte à côte, rarement ensemble. Pour Kelyra, qui avait toujours conçu le jeu comme une lutte menée avec les autres, cette rivalité constante était un choc silencieux. Se battre, pour une place, contre ceux qui portaient le même maillot, n'avait jamais fait partie de son langage.
Peu à peu, elle se sentit de nouveau isolée. Comme ci tout ce que le kaorun lui avait permis de construire, la confiance, l'appartenance, le lien... se dissolvait à mesure qu'elle montait en niveau.
Maelor observait le mouvement. De loin. Il n'était plus aux commandes.
Les entrainements furent pensés pour pousser de plus en plus, sans rompre. Pour solliciter chaque limite sans jamais la nommer ni la dépasser. Aux yeux des autres, rien n'avait changé. Pour Kelyra, tout se resserrait. Je m'effaçai d'avantage. Il n'y avait plus besoin de traduire les émotions. Elles étaient devenues du carburant. Elle gagna en puissance, en endurance, en constance. Elle perdit en nuances.
Hors du terrain, les choses se vidaient lentement de leur relief. Les narus restaient proches, attentifs, mais elle répondait moins à leurs sollicitations. Elle dormait profondément, mais sans rêves. Les objets parlaient... encore plus bas. Cela ne l'inquiétait pas. Pour elle, tout allait dans le bon sens. Elle entrait dans les normes.
Les compétitions s'enchainèrent. Victoires. Défaites. Analyses. Reprises... Son nom circula. Pas comme une promesse, mais comme une décision réfléchie. Quand elle entra pour la première fois sur un terrain sous les couleurs du système Na'her-Taal, elle sentit une pression nouvelle se poser sur ses épaules. Pas un poids, une direction.
Elle joua juste. Encore. Toujours. Et moi, je validai. Le système fonctionnait. Mais quelque chose, profondément, se taisait. Kelyra avançait plus haut. Et, sans s'en rendre compte, elle s'éloignait d'elle même.
A l'internat, la chambre n'avait pas changé. Quatre lits, quatre rangements. Toujours la même baie vitrée donnant sur l'anneau d'entrainement. Mais l'air, lui, était différent.
Kelyra entra sans bruit et referma la porte derrière elle. Naera était déjà là. Assise sur son lit, dos droit, tablette active. Ses gestes étaient rapides, efficaces. Elle leva brièvement les yeux.
- T'as vu les ajustements sur les séquences de demain ?
- Non, pas encore.
Kelyra avait une notion de gestion du temps... bien à elle. Avec une certaine affinité avec la dernière minute. Naera replongea dans ses données. La conversation était terminée. Aelynn entra quelques secondes plus tard, essoufllée, les cheveux encore humides.
- J'ai cru mourir sur les rotations gravité variable. Lança-t-elle en riant.
Naera riait avec elle. Kelyra, elle, ne répondit pas tout de suite.
- Bon, je suppose que c'est encore une journée "efficacité maximale" hein ? On est là pour ça.
Le silence s'installa. Pas tendu. Pas hostile. Juste... vide. Aelynn tourna légèrement la tête vers Kelyra.
- Tu tiens le coup ?
La question était sincère. Sans insistance. Kelyra réfléchit une seconde.
- Oui.
Ce n'était pas un mensonge. Pas à ses yeux. Aelynn hocha la tête.
- Tant mieux.
Elle se redressa, attrapa une gourde, but quelques gorgées.
- Dis... ça te manque, parfois ? Le kaorun ?
Kelyra sentit quelque chose se contracter, surprise.
- Qu'est ce que tu veux dire ? J'y joues tous les jours.
Aelynn la regardait, elle voyait bien.
- Je ne te parles pas de ce que tu fais ici, mais de ce qui t'a amenée là.
Kelyra sourit, touchée par l'observation, et la justesse d'Aelynn. Elle laissa passer un battement.
- Un peu... Beaucoup enfaîte.
Arriva l’heure du couvre feu. La lumière se tamisa automatiquement. Aelynn éteignit la sienne après une hésitation.
- Bonne nuit. Murmura-t-elle.
- Bonne nuit. Répondirent Naera et Kelyra.
Kelyra resta éveillée plus longtemps. Elle avait du mal à trouver le sommeil. Elle pensa à Kael. Aux rires sans enjeu. A cette sensation de donner sans calculer. Ca ne lui brisait pas le coeur. Mais ça laisser un espace vide à l’interieur.
L’isolement fonctionnel. L’affect contenu. L’adaptation réussie. La technicienne était aux commandes. Et le coeur… attendait.

Annotations