Chapitre 3 : Ce qu'on cache

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Le soir de la réunion parents / professeur finit par arriver. Kelyra le redoutait, mais, malgré tous ses efforts et son inventitivité, elle n'aurait aucun moyen d'y échapper. Elle devra affronter le regard de son instituteur, et celui de ses parents. En même temps.

Ils arrivèrent tous les troispile à l'heure. Pas en avance. Pas en retard non plus. Juste quand il faut. L'instituteur les fit entrer directement dans une petite salle de réunion.

La salle était trop blanche. Pas vide. Pas froide au sens thermique. Juste... sans aspérité. Les parois diffusaient une lumière uniforme, calculée pour ne créer ni ombre ni contraste. Les sièges étaient alignés avec une précision rassurante. Enfin, rassurante pour les kherpiens, pas pour Kelyra. Tout ici semblait conçu pour éviter les débordements. Les émotions incluses.

Kelyra était assise entre ses deux parents, au centre de l'attention comme elle le détestait tant. Ses pieds ne touchaient pas tout à fait le sol, et ses mains reposaient sur se genoux, immobiles. Trop immobiles. En temps normal, elle aurait déjà changé de position à plusieurs reprises, croisant et décroisant ses jambes à répétition, ou se balançant sur les pieds de derrière... Mais cette fois, je maintenais cette immobilité avec soin, régulant chaque micro-tension, chaque frémissement de ses antennes, toujours aussi négligement dissimulée dans ses cheveux.

Avant de dire quoi que ce soit, l'instituteur consulta un écran translucide, placé devant lui. Son visage était calme. Neutre. On pourrait presque même prendre cela pour de la bienveillance.

  • Kelyra est une élève... Particulière. Commença-t-il.

Je traduisis immédiatement, avant qu'elle ne puisse en faire sa propre interprétation et que ses émotions ne l'emportent. Ce n'est pas une accusation. C'est un constat.

  • Elle possède des capacités d'analyse et de perception supérieures à la moyenne. Une intuition remarquable. Mais...

Il marqua une pause. Pas pour le théâtre. Pour choisir les mots les plus efficaces. Pas ceux qui seraient les plus faciles à digérer. Ceux qui serviraient le mieux son objectif de faire rentrer Kelyra dans la norme.

  • Elle montre des difficultés à suivre les protocoles établis. Elle anticipe, improvise, modifie les trajectoires prévues. Cela perturbe souvent la dynamique collective. Vous savez que nous préférons l'ordre, la droiture, la constance à l'intuition.

Les mots glissèrent dans l'air comme des objets lisses. Aucun ne coupait. Aucun ne blessait ouvertement. Je les transformai avant qu'ils n'atteignent Kelyra de plein fouet. Ils parlent de fonctionnement. Pas de valeur.

Sa mère hocha la tête. Elle ne parlait pas. Elle cherchait une solution. Elle semblait comprendre ce que l'on demandait réellement à Kelyra: changer sa nature. Son père, lui, resta droit. Silencieux. Ses yeux ne quittaient l'instituteur que pour lancer quelques regards froids et accusateurs à Kelyra. De nombreuses émotions commençaient à envahir l'esprit de Kelyra. De l'angoisse. De la honte. De l'incompréhension...

  • Nous pensons, poursuivit l'instituteur, qu'avec un cadre plus strict, et une meilleure canalisation de son attention, Kelyra pourrait... fonctionner de manière plus stable. Pour le bien commun. Mais, il lui faudra plus d'auto-discipline.

Fonctionner. Ce mot revenait, encore et encore, et vibrait plus longtemps que les autres. Je sentais Kelyra le saisir. Le comprendre. L'accepter progressivement. Mais je senti également le feu qui brûlait en elle perdre de son ardeur.

  • Elle peut faire mieux.

Ce seront les seuls mots de son père, d'une voix posée. Pas encore dure. Pas encore en colère. Juste définitive, pour le moment.

Je fis glisser cette phrase dans l'esprit de Kelyra avec précaution. Elle ne protesta pas. Elle ne se défendit pas. Elle savait déjà. Elle savait depuis longtemps que le monde n'attendait pas d'elle soit entière. Juste qu'elle soit simple. Qu'elle rentre dans une case. Et elle s'y résolvait.

  • Nous ne remettons pas en cause son potentiel. Conclut l'instituteur. Au contraire. Nous voulons l'aider à l'exprimer correctement.

Correctement. La encore, ce mot résonnait particulièrement pour Kelyra. Comme si elle n'avait pas le droit d'exister telle qu'elle est. Elle en était désormais convaincue, elle était une anomalie que l'on devait corriger.

La réunion prit fin sans éclat. Sans tension visible. Sans larme. Alors que Kelyra se sentait déchirée à l'intérieur. Illégitime. Mais tout s'était déroulé comme prévu.

Les adultes se levèrent. Les sièges glissèrent doucement sur le sol lisse. Sans un bruit. Sans accros. Les lumières ne changèrent pas d'intensité. Rien ne signalait qu'un seuil venait d'être franchi. Kelyra resta assise quelques secondes de plus. Elle posa les pieds bien à plat sur le sol, comme on le lui avait appris, et inspira lentement, le plus discrètement possible. L'air entra sans résistance. Trop facilement. Elle posa la main sur sa poitrine, juste un instant. Son coeur battait calmememnt. Régulièrement. Trop calmement en réalité. 

Je validai l'état. Pas de surcharge. Pas de sébordement. La régulation était efficace. Elle retira sa main. Il n'y avait rien à dire. Et tout tenait encore. 


Le changement ne fut pas immédiat. Il fut progressif. Méthodique. Et surtout, efficace. Elle me laissait prendre la main sur ses décisions. Kelyra apprit à lever la main au bon moment. A attendre que la consigne soit terminée sans anticiper la réponse. A suivre la trajectoire exacte, même si elle en sentait une meilleure. Ce n'était pas simple. Mais je l'aidais. Je filtrais d'avantage. Je réduisais les élans inutiles. Je traduisais ses intuitions en raisonnements acceptables. 

Elle finit par y arriver. Les instituteurs étaient satisfaits. Les rapports s'amélioraient, les regards se détendaient avec eux. 

Ses cheveux furent attachés plus souvent, d'une manière plus conventionnelle. Les boucles domptées. Ses reflets vert et or semblaient parfois plus discrets, comme s'ils s'étaient retirés d'eux même. Elle pris même l'habitude de porter l'uniforme imposé par le règlement, d'un gris terne et froid. 

Elle semblait ne plus souffrir autant à l'école. Elle ne dérangeait plus. Le système fonctionnait. Et moi aussi. Mais le soir, lorsqu'elle rentrait, Kelyra restait parfois immobile devant les objets de sa chambre. Elle posait la main sur un matériau familier... et retirait ses doigts presque aussitôt. Elle s'interdisait désormais de lire les énergies qu'ils gardaient. Elle ne passait plus autant de temps à jouer avec les narus. Les souvenirs étaient là. Elle aussi. Mais quelque chose ne circulait plus librement. Je notai cette donnée. Sans alarme. Sans jugement. C'était le prix à payer. Kelyra faisait exactement ce qu'on attendait d'elle. Le monde semblait enfin satisfait. Moi aussi. Elle, beaucoup moins. 

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