Chapitre 4 : Là où tout s'affonte

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Au fil des mois, à force de se conformer, il devenait de plus en plus difficile de canaliser l'énergie de Kelyra. Son corps avait changé. Pas de façon spectaculaire. Pas d'un coup. Mais suffisamment pour devenir un problème. A l'adolescence, les kherpiens apprenaient à se tenir. A réduire les gestes. A contenir les élans. Les corps devaient devenir discrets, efficaces, précis, presque abstraits. Chez Kelyra, c'était l'inverse. Tout se manifestait. Les mouvements partaient trop vite. Les mains agissaient avant que la pensée n'ait pu finir sa phrase. Ses pas accéléraient sans raison apparente. Sa maladresse n'avait d'égal que son incapacité à se tenir tranquille. Son coeur battait plus fort que nécessaire. Parfois, sans prévenir, son énergie retombait brutalement, la laissant lourde, engourdie, incapable de suivre le rythme qu'on exigeait d'elle.

Je tentais d'optimiser comme je le pouvais.

  • Ralentis. Répartis. Anticipe.

Elle essayait de toutes ses forces, se répétant en boucle ces quelques mots, comme un mantra, comme s'ils pouvaient lui redonner le contrôle sur son corps.

Dans les salles d'apprentissage, elle se tenait droite, les épaules trop rigides, les jambes sur le qui-vive, toujours prêtes à bouger. Les longues périodes d'immobilité devenaient une épreuve silencieuse. Chaque minute ajoutait une tension nouvelle, comme si son corps cherchait une sortie que le lieu refusait d'offrir.

Un jour, son pied heurta une table en se levant trop vite une nouvelle fois. Le bruit claqua, sec, disproportionné. Les regards se tournèrent.

  • Attention Kelyra...

Ce n'était pas un reproche. Pas vraiment. Mais la remarque s'ajouta aux autres. Maladroite. Agitée. Manque de retenue. Ingérable... Elle encaissait. Elle sentait leur épuisement. Mais, elle l'était aussi.

Dans les couloirs, elle allait trop vite. Dans les espaces ouverts, elle s'arrêtait net, saisie par trop de sons, trop de présences. Son corps ne trouvait pas la bonne distance. Toujours trop près. Ou trop loin. Je corrigeais comme je pouvais, mais j'avais du mal à suivre.

  • Posture, respiration, contrôle...

J'essayais de la guider, mais certaines choses échappaient à toute traduction.

Un soir, lors d'un rituel communautaire, elle dut rester debout longtemps, immobile, dans un cercle parfaitement aligné. Ne pas pouvoir bouger. Devoir soutenir le regard des autres. Supporter le silence... L'angoisse s'installait progressivement jusqu'à atteindre son coeur. Les antennes de Kelyra frémissaient malgré elle, captant chaque variation émotionnelle autour d'elle. La chaleur monta, un peu trop. Les battements s'accélèrèrent. Sa vision se troubla légèrement.

  • Concentre toi. Murmura quelqu'un.

Elle força sa concentration autant que possible. Beaucoup trop. Ses muscles se crispèrent, puis se relâchèrent d'un coup. Elle fit un pas de côté pour ne pas tomber. Le cercle se referma aussitôt. Pas brutalement. Correctement. On ne se rendait même pas compte qu'il y avait eu un changement.

  • Tu dois apprendre à mieux gérer ton corps.

Elle hocha la tête. Elle le savait. Et, elle aurait tant aimé savoir comment faire.

La nuit suivante, elle ne parvint pas à dormir. Cela arrivait régulièrement. Son corps restait en alerte, prêt à agir, sans raison identifiable. Elle se leva, fit quelques pas dans la pièce, puis d'autres. Trop lentement. Trop vite. Le lendemain matin, les voisins se plaindraient de sa marche nocturne. Et, rien n'apaisait vraiment la tension. Elle sortit un instant, pieds nus sur le sol froid. Ca l'aidait à faire redescendre les tensions, même si elle pouvait ensuite mettre plusieurs heures à se réchauffer. Elle inspira profondément. Expira. Ses mains tremblaient légèrement.

  • Ca ne va pas durer. Tentai-je.

Je n'en étais pas certain. Elle était persuadée du contraire.

Kelyra s'adossa au mur, la respiration encore irrégulière. Elle ferma les yeux et s'imaginait courir. Pas pour fuir. Juste pour avancer. Laisser le corps faire ce qu'il demandait depuis des semaines. L'image suffit à la calmer un peu. Le corps de Kelyra ne demandait pas plus de contrôle. Il demandait de l'espace. Et s'il ne le trouvait pas, quelque chose finirait par céder. Je consignai l'hypothèse.

Face à l'urgence de la situation, ses parents se laissèrent convaincre de l'autoriser à cumuler les activités sportives. Après de longues, de très longues négociations. Mais ils avaient fini par céder.

Il fallut plusieurs tentatives. Plusieurs soirs. Plusieurs silences mal placés.

Mais Kelyra avait attendu pour en parler. Pas le bon moment. Il n'existait pas. Juste... un moment où rien ne débordait.

Ses parents étaient installés. Leurs gestes étaient précis, leurs voix basses. Le cadre tenait. Je stabilisai sa respiration.

  • J'aimerais faire une autre activité, s'il vous plait.

Le silence tomba immédiatement. Ils n'étaient pas surpris. Mais ils n'étaient pas ouverts non plus.

Son père releva les yeux.

  • Tu en fais déjà une.
  • Oui... je sais.

Elle garda les mains posées sur ses genoux, immobiles. Trop immobiles.

  • Celle-là... ça ne suffit pas.

Sa mère fronça légèrement les sourcils.

  • Qu'est ce que tu veux dire par "ça ne suffit pas" ?

Kelyra chercha. Les mots ne venaient pas comme d'habitude. Pas clairement.

  • Avec eux... il faut faire attention.
  • Avec qui ?
  • Les varyns.

Le mot passa sans réaction. Connu. Accepté.

  • Si je fais trop fort, ils refusent. Si je vais trop vite, ils bougent plus.

Elle hésita.

  • Il faut... être calme tout le temps.

Sa mère aquiesça légèrement.

  • C'est le principe.
  • Oui.

Silence.

  • Mais... moi, j'y arrive pas tout le temps.

Je réduisis la tension immédiatement. Son père s'adossa légèrement, le regard sévère et désapprobateur.

  • Donc, tu veux arrêter ?
  • Non.

Réponse trop rapide. Elle corrigea.

  • Non... j'aime bien...

Elle baissa un peu les yeux.

  • Mais après... ça reste.

Sa mère se pencha légèrement.

  • Qu'est ce qui reste ?

Kelyra haussa les épaules.

  • Ca bouge encore.

Silence. Je traduisis. Approximation acceptable.

Son père reprit.

  • Et ton idée, c'est quoi ?

Elle inspira.

  • Faire autre chose en plus.

Le regard changea.

  • Quelque chose où... ça peut sortir.

Sa mère se crispa légèrement.

  • Sortir comment ?

Kelyra serra ses doigts.

  • Bouger. Courir.

Elle chercha.

  • Sans devoir faire attention à chaque seconde.

Pause.

  • Sans me retenir tout le temps.

Le silence qui suivit fut plus lourd.

  • Non.

Son père, direct.

  • C'est non.

Kelyra releva la tête. Je stabilisai immédiatement.

  • Pourquoi ?

Je tentai de réduire l'air de défi sur son visage. Elle ne cherchait pas à aller à l'affrontement, contrairement aux apparences. Elle défendait juste son opinion. Et ses besoins.

  • Parce que tu en fais déjà une. Ca suffit largement. Et parce que ce que tu décris... ce n'est pas un cadre adapté.

Sa mère enchaîna.

  • Et dangereux.

Kelyra secoua légèrement la tête.

  • C'est encadré.
  • Tous les sports "encadrés" ne sont pas adaptés.

Pause.

  • Tu es encore jeune.
  • Je peux gérer.
  • Non.

Son père restait de marbre.

  • Tu penses pouvoir gérer.

Silence.

  • Et puis il y a le reste.

Il marqua un temps.

  • Les études. Le rythme. Les obligations.

Puis...

  • Et l'image.

Le mot flotta dans l'air un moment. Kelyra comprit.

  • C'est pas grave ça.

Erreur. Je corrigeai trop tard. Son père se redressa.

  • Si. Ca l'est.

Silence plus froid.

  • Ce que tu fais nous engage.

Pas agressif. Mais net.

  • Tu ne peux pas te disperser. Ni faire... n'importe quoi.

Sa mère reprit, plus basse.

  • Et, ce que tu décris... ce n'est pas juste "bouger". C'est de la violence.

Ironique, n'est ce pas ?

  • Non.

Kelyra releva la tête.

  • C'est... différent.
  • Différent comment ?

Elle resta silencieuse.

  • Il y a des règles, strictes. Et un objectif.

Sa mère ferma légèrement les yeux.

  • Justement.

Le refus était presque acté. Kelyra serra ses mains un peu plus fort.

  • S'il vous plaît.

Elle inspira.

  • J'en ai besoin.

Silence. Plus long cette fois. Son père observa.

  • Et comment tu comptes gérer ça ? Le temps, l'énergie, le reste ?

Kelyra hésita.

  • Je m'en occupe déjà.

Les deux regards se tournèrent vers elle.

  • Comment ça ?
  • Au centre...

Elle chercha.

  • J'aide.

Sa mère fronça les sourcils.

  • Aider comment ?
  • La préparation, les soins... Ce qu'ils me donnent.

Elle haussa légèrement les épaules.

  • En échange, vous ne paierez plus les séances.

Ce silence fut différent.

  • Depuis quand ? Demanda son père.
  • Quelques semaines.
  • Sans nous en parler.

Ce n'était pas une question. Kelyra ne répondit pas. Je stabilisai immédiatement.

Sa mère reprit.

  • Et tu fais ça seule.
  • Il y a toujours un adulte à proximité.

Nouveau silence. Le cadre venait de bouger. Son père reprit.

  • Donc, tu rajoutes du travail... Plus une activité... En pensant que tu vas tenir ?

Kelyra ne répondit pas tout de suite.

  • Oui.

Pas entièrement sûre. Mais affirmée.

Sa mère inspira lentement.

  • Et si ça prend le dessus ?

Silence.

  • Si tu perds le contrôle ?

Toujours rien.

  • Si ça devient trop ?

Kelyra répondit.

  • J'arrêterai.

Je notai : incertitude. Son père aussi.

  • Tu n'arrêteras pas seule.

Pause.

  • Il y aura des conditions.

Un sourire commençait à se dessiner sur le visage de Kelyra. Je tentais de le réduire, pour que ses parents ne pensent pas à de l'insolence, et ne changent pas d'avis.

  • Tes résultats restent irréprochables.
  • Oui.
  • Aucun écart.
  • Oui.
  • Et si ça impacte quoi que ce soit...

Il la fixa.

  • Tu arrêtes tout. Immédiatement.
  • D'accord.

Sa mère ajouta, plus douce.

  • Et au moindre signe que ça devient trop... on arrête aussi.

Kelyra hocha la tête une seconde fois.

  • Tu commenceras doucement.
  • Oui.
  • Et on observe.
  • D'accord.

Le silence revint. Différent. Je relâchai légèrement la pression.

  • Merci.

Le jour du premier entrainement arriva enfin. Enthousiasme, peur, impatience... Les émotions se multipliaient, se superposaient dans l'esprit de Kelyra. Et moi, je resserrai immédiatement les filtres. Elle ne pouvait pas laisser autant de sentiments paraître en même temps. Jamais les siens ne pourraient admettre que l'on puisse ressentir autant de choses à la fois. D'ailleurs, les kherpiens ne comprendront sans doute jamais son choix. Et l'accepterons encore moins. Mais si Kelyra voulait réussir à se conformer pendant le reste de sa vie, elle devait s'autoriser une entorse, une déviance qui lui permettrait de rester sur le droit chemin le reste du temps.

Autour d'elle, les garçons s'échauffaient déjà. Ils étaient tous plus grands. Plus larges. Plus forts. Ils riaient sans retenue, se poussaient, se heurtaient volontairement, comme pour tester leurs limites. L'extrême droiture des kherpiens semblait tout simplement ne pas s'appliquer ici. On comprenait tout de suite pourquoi ce sport était si peu populaire ici. Peut être que ce sera enfin un groupe au sein duquel elle pourra s'intégrer. Même si tout le monde en doutait, et si j'étais convaincu que ce n'était pas une bonne idée...

Kelyra restait en retrait. Elle observait.

Le kaorun était une discipline collective inspirée d'anciens jeux martiaux, où deux équipes s'affrontent pour faire progresser une sphère dense jusqu'à une zone de validation, où ils doivent l'aplatir sur le sol. Les règles n'étaient pas si simples. Le contact était autorisé. Les trajectoires, rarement prévisibles. C'était un sport d'instinct. Un sport que la plupart des kherpiens considéraient comme primitif. Ca en faisait un sport complet, et surtout, un sport parfait pour Kelyra. Bien qu'elle n'en était pas encore certaine.

Tous les regards se tournèrent vers elle.

  • Elle est trop fine.
  • Elle tiendra pas.
  • C'est une fille.
  • Elle a rien à faire la.

Les voix étaient basses, mais elle les percevait quand même. Je les neutralisais avant qu'elles ne prennent trop de poids. Il n'y avait encore une fois pas de méchanceté dans ces propos. Mais ce sport était pratiqué par les garçons, et, même s'ils semblaient plus libres de faire comme bon leur semblait ici, les kherpiens ne pouvaient pas renier leur nature extrêmement rigide.

L'entraineur, une silouhette massive aux traits tirés, siffla pour obtenir le silence.

  • Vous êtes ici pour jouer, pas pour commenter.

Son regard se posa sur Kelyra. Longtemps. Ca la mettait mal à l'aise, mais elle ne recula pas.

  • Tu sais dans quoi tu t'embarques ?

Elle hocha la tête. Elle savait. Et elle était on ne peut plus motiver.

L'entrainement commença brutalement. Les exercices s'enchainaient sans pause. Courses. Impacts. Chutes. Et ainsi de suite. Kelyra suivait. Mais son corps peinait. Chaque contact lui arrachait l'air des poumons. Chaque chute la laissait une fraction de seconde trop longtemps au sol. Je tentais d'optimiser. Répartition de l'effort. Anticipation des trajectoires. Calcul rapide des angles d'impact. Mais le kaorun ne se jouait pas seulement avec la tête.

  • Engages toi, n'aies pas peur !

Elle continuait à hésiter. Puis elle s'engagea. Trop tard. Un choc latéral la projeta au sol. Le monde bascula. La vision troublée. Le souffle coupé. Je pris le contrôle un instant, atténuant la douleur avant qu'elle ne la submerge.

Mais, contre toute attente, elle se releva. Sans protester. Et, les regard autour d'elle changèrent légèrement. Pas par respect, par surprise. Après ça, les entrainements furent pires. Les passes ne venaient pas. Les chocs, eux, ne s'arrêtaient jamais. Les consignes étaient données trop vite. Les blagues aussi. Surtout les blagues en fait. Kelyra était là sans être incluse. Elle était tolérée, observée, testée. Les plaquages s'enchaînaient. Et, toujours à deux. L'équipe la mettait durement à l'épreuve. Continuellement. Ils s'efforçaient de lui montrer qu'elle n'avait pas sa place sur le terrain. La fatigue, la douleur, l'isolement s'accumulaient. Mais elle était déterminée. Elle ne lâcherait pas. Quelque chose d'autre apparaissait. Ou plutôt, quelque disparaissait momentannément. Les limites, les règles que devait s'imposer Kelyra pour survivre parmi les kherpiens s'effaçaient. Elle en était comme... libérée temporairement. Alors, elle persévérait.

Ce jour là, il était là. Pas au bord du terrain. Pas avec les autres. Un peu en retrait. Immobile. Kelyra le vit dès l'échauffement. Et quelque chose changea. Je réajustai immédiatement. Posture, respiration, amplitude... Ne surtout pas déborder.

L'entrainement commença. Rythme élevé. Impacts. Courses. Maelor donnait ses consignes, brèves, efficaces.

  • Engage-toi. Avance. Ne coupe pas ta trajectoire.

Kelyra essayait de suivre. Puis...

  • Redresse-toi.

La voix venait de l'extérieur. Basse, mais parfaitement audible. Son père. Elle ralentit une fraction de seconde. Erreur.

  • Regarde devant. Pas au sol. Tu dois faire mieux que ça.

Elle releva la tête. Trop tard. Le contact arriva mal. Déséquilibré. Elle chuta. La douleur traversa son dos et lui arracha un grognement.

  • Anticipe.

Maelor siffla.

  • Non ! Engage-toi ! Tu réfléchis trop !

Deux consignes opposées. Je tentai d'arbitrer.

Kelyra se releva, ses yeux noircis se posèrent sur son père. Sa respiration retrouva un rythme presque stable.

  • Contrôle tes gestes.
  • Lâche-toi !

Les voix se superposaient. Pas au même rythme. Pas avec le même objectif. Mais aucun ne cédait. Son corps hésita. Juste une demi-seconde, mais ici, c'était suffisant. Le prochain impact la prit de côté. Plus dur encore. Elle resta au sol un peu plus longtemps. Je réduisis la douleur. Je repriorisai les données. Mais le flux était cassé.

  • Kelyra ! appelait Maelor. Tu dois choisir ! Tu joues ou tu observes ?

Silence. Son père ne répondit pas. Il n'avait pas besoin. Sa présence suffisait. Elle ne savait plus quelle version d'elle-même était attendue.

Kelyra se releva, plus lentement cette fois. Elle n'écoutait plus vraiment, elle tentait de faire tenir les deux. Posture correcte. Engagement contrôlé.

Résultat : rien ne passait

Elle était... conforme, et ça ne fonctionnait pas. Je compris. Trop de contraintes, et pas assez d'espace. Mais elle continuait, jusqu'à ce que Maelor coupe net.

  • Stop. Tu sors.

Pas dur. Mais sans appel. Kelyra quitta le terrain. Son père ne bougea pas.

  • Tu dois être plus précise.

Sa voix était calme. Toujours.

  • Ce n'est pas une question de force.

Pause.

  • C'est une question de contrôle.

Kelyra hocha la tête. Mais une autre donnée restait. Sur le terrain, elle n'avait pas gagné en contrôle. Et perdu tout le reste.

Tout au long de la saison, les rencontres avec les autres lunes du système se suivaient, et se ressemblaient toutes. Kelyra restait sur la touche, ne rentrait chaque fois que quelques minutes sur le terrain. Les autres équipes la prenaient rarement au sérieux. Tout a commencé à changer lorsque les kherpiens ont joué contre les brutes de la lune Rhazek-9, en milieu de saison. Kelyra savait que ce match serait différent dès leur arrivé dans les vestiaires. Personne n'appelait Rhazek-9 par son nom. Les joueurs murmuraient un autre mot. Dans un dialecte ancien. Un mot jamais écrit dans les rapports officiels. Thar-Ruun-Kaën, l'abbattoir.

Le stade était directement taillé dans la roche sombre. Les gradins semblaient sculptés à coups de poing, irréguliers, hostiles. La gravité plus lourde pesait déjà sur les corps des équipes visiteuses. Sur leurs nerfs. Sur leur respiration. Je sentais la tension monter en Kelyra. Elle percevait trop de signaux. Je percevais trop de risques. J'anticipais déjà les scénarios d'échec. Nombreux.

Ce fut un match particulièrement difficile. L'équipe était mise à l'épreuve dès les premières minutes. Un match d'une telle violence que l'entraineur refusa catégoriquement de faire entrer Kelyra sur le terrain. Ce n'était pas de la défiance. C'était de la protection. Les rhazkaris jouaient plus fort, ils privilégiaient largement l'impact à la stratégie, sans concession. Ils étaient plus puissants, plus résistants. Ils n'avaient peur de rien. C'était des joueurs de kaorun nés, alors que tout opposait les kherpiens à ce sport. Mais, alors que je m'efforçait moi-même de la dissuader d'insister, je savais que ça ne suffirait pas à faire reculer Kelyra. Elle adopta une technique plutôt déstabilisante, mais qui, contre toute attente, porta ses fruits. Alors que les autres kherpiens auraient tout simplement exprimé respectueusement leur volonté de prendre part au match, ou même abandonné pour la plupart, Kelyra suivi l'entraineur dans le moindre de ses déplacements. Il ne pouvait pas faire un pas sans qu'elle soit derrière lui. Et il en riait discrètement.

Le troisième joueur quittait le terrain à son tour, soutenu par deux soigneurs.

  • Il n'y aura bientôt plus assez de joueurs. Dit elle sans aucune méchanceté, juste l'envie de prendre part à la bataille.

L'entraineur serra la mâchoire. Elle avait raison. Il n'aurait bientôt plus le choix. Et son regard disait tout.

  • Ok. Tu rentres. Tu joues une action. Une seule action. Et tu ressors sans discuter. C'est clair ?

Elle hocha la tête, un sourire immense sur le visage, et mit enfin les pieds dans l'aire de jeu, fière d'avoir réussi à faire plier le vieux Maelor. Et moi, je commençais à anticiper la catastrophe. Je calculais.

Probabilités de blessure sévère : élevées.

Probabilités d'exclusion : quasi certaine.

Bénéfice stratégique : nul.

Je lui criais que ce n'était pas rationnel. Elle en était consciente. Mais elle, elle souriait. Elle avait peur, je pouvais sentir à quel point elle était terrifiée, mais elle souriait. Elle avait envie d'être là. Dès qu'elle posa le pied sur le terrain, le changement fut perceptible. Il n'aurait pas été supportable pour n'importe qui. Les rhazkaris la virent. Petite. Fine. Différente. Une fille... Une FILLE sur un terrain de kaorun. Une cible donc. Je sentis leur attention se focaliser sur elle, lourde, prédatrice, écrasante. Ils décidèrent, sans un mot, à l'unanimité, qu'elle n'avait pas sa place ici.

Quand le jeu fut relancé, l'ouvreur kherpien récupéra la sphère et s'élança. Il savait. Il allait au choc. C'était un sacrifice calculé.

  • Donne la moi ! Suppliait Kelyra.

Il ne l'entendit pas. Ou il l'ignorait. Nous ne le saurons jamais.

  • Kael ! Donne-la moi !

Il pivota au dernier moment. La sphère frappa les mains de Kelyra. Elle n'en revenait pas. Moi non plus. Je n'eus pas le temps d'intervenir. Le plaquage fut brutal. Une masse rhazkari la cueillit de face, sans chercher à ralentir. L'impact la planta littéralement dans le sol volcanique. Le souffle quitta son coprs. Son visage marqua le terrain. Et, surtout, le terrain marqua son visage.

J'essayais de couper tout ce que je pouvais, en vain. Silence. puis...

Elle bougea. Lentement. Tremblante. Mais elle se releva. Les rhazkaris hésitèrent une fraction de seconde. Une seule. Mais c'était suffisant. Elle avança. Pas vite. Pas élégamment. Mais avec une détermination brute, irrévocable. Chaque pas était une négociation de ce qu'on lui refusait.

Je ne calculais plus. Je suivais. Je n'avais pas le choix de toute façon.

Elle franchit la ligne dans un chaos de cris étouffés. Le silence régna quand elle aplatit la sphère. Puis, le stade gronda. Pas d'applaudissement. Un autre son. Plus profond. Plus ancien. Un son que Kelyra n'espérait plus. Le respect.

Elle tomba à genoux, haletante, le corps en feu. Maelor la regardait. Immobile. A mi-chemin entre la peur et la stupeur. Il n'en revenait pas. Kael, lui, se relevait à son tour. Difficilement.

  • Tu peux finir le match sur le terrain.

Je compris alors. Ce jour-là, quelque chose avait changé. Les rhazkaris ne voyaient plus une anomalie. Son équipe ne voyait plus une intruse à tolérer. Et moi... j'avais perdu quelque chose. Parce qu'elle venait de nous prouver, à tous les deux, qu'elle pouvait survivre sans que je la protège entièrement.

Et ça... C'était dangereux.

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