Chapitre 2 : La peau Grise
Le vent chaud de Kherpi-18 caressait les modules du quartier, faisant frémir les plantes luminescentes qui reliaient chaque bâtiment. Les façades argentées reflétaient l'agréable lumière du ciel violet orangé de l'aube, et les jardins flottants projetaient des éclats doux et mouvants sur les passerelles métalliques. Kelyra marchait lentement entre les structures, ses pas légers sur le métal froid, ses marbrures vert et or dansant par endroit sur sa peau.
Les enfants jouaient devant les modules voisins, rythmés, précis, comme si chaque mouvement était calculé, obéissant à une loi invisible. Leurs cheveux lisses étaient disciplinés, leurs gestes nets et coordonnés. Kelyra sentait leur regard se tourner, leur attention se tourner sur elle, leur jugement silencieux. Pas hostile, juste... froid et déstabilisé. Je traduisais chaque micro-frémissement dans l'air pour elle, chaque vibration de ses antennes soigneusement cachées dans se cheveux. Elle pouvait avancer sans que la peur ne la dévore.
- Regarde-toi. Ta peau. Tes cheveux... Ils sont... différents. Comme toi. Murmura Kelyra, sans colère.
Je filtrai la tension qui montait dans ses muscles, calmant l'angoisse devenant trop vive. Elle pouvait respirer, continuer à avancer. Les autres enfants la fixaient, un mélange de curiosité et de perplexité dans les yeux. Kelyra le savait, malgré tous ses efforts pour le dissimuler, sa différence était évidente: ses nuances colorées, ses cheveux bouclés et leurs doux reflets cuivrés, ses antennes discrètes... Pour eux, tout était logique, dicté, ordonné. Pour elle, tout était senti, ressenti, vécu.
Elle s'arrêta près des sphères d'entrainement, des sphères de Kophra, forgées dans un métal rare, extrêmement sensible au magnétisme, que les enfants manipulaient. Elles flottaient légèrement dans les airs, suivant des trajectoires exactes et régulières. Kelyra les observait attentivement, ses yeux kaki-or brillant à chaque mouvement. Les règles ne l'intéressaient pas. Les règles l'interessaient rarement. Elle toucha une sphère, la sentit. Son poids, l'énergie qui vibrait à l'interieur. Elle la fit tourner dans sa main, un geste que personne ne ferait dans ce monde d'exactitude. Aucun kherpien ne pourrait comprendre sa fascination pour l'objet en lui-même, pour l'histoire qu'il peut avoir à raconter. Kelyra, elle, ne voyait que ça.
Je traduisais ses impressions, lui conseillais la bonne attitude à avoir, mais je ne pouvais pas contrôler ce qu'elle choisirait de faire. Son instinct guidait ses gestes. Chaque décision que je ne pouvais pas anticiper me frappa, légère mais persistante: la limite de mon influence se dessinait déjà.
- Arrête ! Lança un des enfants, déconcerté par le comportement de Kelyra
Elle sursauta légèrement. Elle remit la sphère à sa place, un petit air de jeune enfant venant de faire une bêtise sur le visage. Pas de rébellion, juste un mouvement qu'elle seule comprenait. Je ressenti un mélange d'inquiétude, et de ce qui ressemblait presque à de la fierté. Elle commençait à prendre de petites libertés que je ne pouvais pas corriger totalement, et, même si elle appréhendait le regard de la société, elle était heureuse d'être capable de se montrer singulière.
L'heure tournait. Autour d'elle, les autres enfants commençaient à se rendre à l'école. Le bâtiment scolaire s'élevait au centre du quartier: une structure fine, verticale, presque austère. Une silhouette qui la rendait facilement anxieuse. Des parois translucides filtraient la lumière extérieure, la rendant uniforme, sans ombre. A l'interieur, tout était calme. Trop calme. Et ça ne facilitais pas les choses pour Kelyra. Les enfants prirent place. Rangées parfaites. Pupitres identiques.
Kelyra s'assit légèrement en retrait. Ses doigts effleurèrent la surface froide. Trop d'heures contenues dans ce matériau. Je filtrai. Elle posa les pieds bien à plat. Ajusta la distance. Se força au calme. La leçon serait simple. Elle le savait déjà.
Elle ouvrit le support. Parcourut la page entière en quelques secondes. Son esprit allait plus vite que le rythme imposé. Ses jambes commencèrent à osciller, presque imperceptiblement.
Inspire. Expire.
Son regard accrocha une fissure minuscule dans le mur. Elle la suivit. Trajectoire. Angle. Logique. L'agitation monta. Une énergie sans sortie.
La porte s'ouvrit. La voix de l'instituteur coula, régulière. Chiffres. Schémas. Protocoles. Puis, une anomalie. Infime. Une asymétrie dans une équation. Son monde se réduisit à ce point.
- Kelyra.
Le reste revint brutalement. Les regards. La chaleur sur ses pommettes.
- Répète la règle.
Le vide. Je traduisis. Juste assez pour répondre.
- Tu dois suivre le protocole.
- Oui.
Elle savait déjà qu'elle n'y arriverait pas. Je compris que l'école ne serait pas seulement un lieu d'apprentissage.
Ce serait un champ de bataille discret.
Et je ne pourrais pas toujours la protéger.
Plus tard dans la matinée, l'un des enfants répétait les exercices avec une exactitude presque douloureuse. Chaque geste était parfait. Trop parfait. Il arrivait toujours une fraction de seconde avant les autres, s'arrêtait exactement à l'endroit attendu, ajustait sa posture avant même qu'on ne lui demande. Rien ne dépassait. Rien ne vibrait non plus. Kelyra le sentait. Cette rigidité ne lui semblait pas être de la maitrise. Elle ressentait une tension maintenue trop longtemps. Un peu plus loin, un autre enfant suivait le rythme sans erreur notable. Ni en avance, ni en retard. Il faisait exactement ce qu'on attendait de lui, sans excès. Il se fondait dans le groupe avec une efficacité tranquille.
Quand l'instituteur passa près du premier, son regard s'attarda une seconde de trop. Pas un reproche. Une vérification. Kelyra s'approcha aussitôt. Elle ne dit rien d'inutile. Elle ne dit rien du tout. Elle se contenta de se placer légèrement à côté de lui, assez près pour rompre la pression, pas assez pour attirer l'attention. Je validais l'ajustement. C'était cohérent. Préventif. Tant qu'elle n'entrepenait rien de plus.
La tension retomba. Le rythme du groupe se stabilisa.
Quand le regard de Kelyra se redressa, l'autre enfant, celui qui s'était fondu sans bruit, n'était plus exactement à la même place. Il avait cédé un pas, imperceptiblement, pour maintenir l'alignement. La faille n'était pas apparue là où elle l'aurait pensé. Et, elle se posait désormais une question supplémentaire... Si elle n'était pas la seule à ne pas rentrer dans les cases rigides de la culture kherpienne, pourquoi était elle la seule à ne pas réussir à ne pas déborder?
Il y avait aussi des jours où rien ne se brisait. Ils étaient rares. Fragiles. Mais ils existaient.
Ce matin là, sur Kherpi-18, le ciel était d'un gris uniforme, sans éclat ni menace. Une lumière plate, rassurante par sa constance, peut être un peu monotone pour Kelyra, filtrée à travers les parois intelligentes de l'habitat. Kelyra s'était levée avant les autres. Pas par discipline. Par habitude. Pour profiter de l'harmonie de l'aurore.
La maison était silencieuse. Un silence sans cris. Sans pas lourds. Sans portes claquées. Elle avait appris à reconnaitre ces silences là, à les gouter avant qu'ils ne disparaissent. Elle enfila ses bottes trop grandes et sortit dans l'enclos arrière. Les narus levèrent la tête en même temps. Chez les kherpiens, on les considérait surtout comme utiles. Des animaux de travail. Des compagnons fonctionnels. Pour Kelyra, ils étaient autre chose. Elle s'accroupit sans bruit. Les narus s'approchèrent, prudents mais confiants, avec une petite pointe d'enthousiasme. L'un deux, le plus jeune, posa son museau contre sa paume. Elle sourit.
- Doucement. Murmura-t-elle.
Ils comprenaient. Avec eux, elle n'avait pas besoin de s'adapter. Ni de se retenir. Et moi, je n'avais pas besoin de traduire. Ni de filter. Les émotions passaient autrement. Directement. Ses antennes étaient libres de frémir légèrement, captant leurs états sans la submerger. Une chaleur diffuse. Une présence stable. Je notai l'apaisement.
Kelyra vérifia les abreuvoirs, nettoya un nid, refit un noeud défait sur une barrière basse. Le geste était maladroit, asymétrique. Mais cela tenait. Toujours, elle faisait en sorte que ça tienne. Les narus la suivaient d'un pas tranquille. Pas collants. Pas distants. Juste là, au bon endroit. Quand elle s'assit sur le muret, ils s'allongèrent autour d'elle. L'un posa sa tête contre sa cuisse. Un autre se contenta de rester à portée. Elle posa ses mains sur leurs flancs, sentant le rythme régulier de leur respiration qui se synchronisait tranquillement à la sienne. Elle ferma les yeux.
Dans la maison, quelqu'un bougea. Son corps se tendit aussitôt. Je me préparai à intervenir. Mais le pas s'éloigna. Le silence revint. Celui qui ne fesait pas mal. Kelyra relâcha sa respiration, très lentement.
- Ca va. Souffla-t-elle, sans savoir vraiment à qui elle parlait.
Les narus restèrent immobiles. Ils ne promettaient rien. Ils ne rassuraient pas par des mots. Ils étaient là. Et c'était suffisant.
Plus tard, quand son frère et sa soeur se réveilleraient, quand la maison se remplirait de bruit et d'attentes , cette parenthèse se refermerait. Mais pour l'instant, le monde tenait. Je consignai la donnée. Dans ces moments la, Kelyra ne cherchait pas à sauver qui que ce soit. Elle apprenait seulement ici : il existait des êtres auprès desquels elle pouvait rester entière. Et, parfois, cela suffisait à survivre à la journée.

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