Chapitre 5 : Tenir ensemble
La place ne s'offrait pas. Elle se prenait. Pas par les mots, pas par la demande. Mais par la répétition silencieuse des gestes justes, encore et encore, jusqu'à ce que le doute des autres s'épuise. Sur le terrain de kaorun, Kelyra avait cessé d'hésiter. Son corps connaissait désormais le rythme. Les impacts n'étaient plus des surprises, ni des accidents à éviter, mais des données. Elle tombait mieux. Se relevait plus vite. Elle savait quand engager, et quand céder un pas pour mieux revenir. Les marques sur sa peau continuaient à se succéder, mais elle ne les comptait plus.
Je réduisais mes interventions. Ce n'était pas un choix idéologique. C'était une nécessité. Le jeu allait trop vite pour que je traduise chaque sensation, chaque angle, chaque collision. Je n'avais pas le temps de calculer. Son corps prenait le relais. Et il apprenait.
Ce changement, les autres joueurs le remarquèrent avant de le reconnaître. Ils n'en disaient rien, ils réduisaient juste la distance, pas à pas, discrètement. Au début, les passes arrivaient encore trop tard, à contre coeur. Par habitude. Par méfiance. Mais elle commençaient à arriver. Progressivement, elles cessaient d'être évitées. Kelyra se retrouva là où on avait besoin d'elle, de plus en plus souvent. Pas au centre. Jamais. En tout cas, pas au début. Mais plutôt sur les côtés, dans les interstices. Là où le jeu défaisait. Puis sur les points d'impact. Elle n'avait plus peur de prendre part aux combats. Elle aimait ça. Et ça se voyait.
Kael ne la regardait plus automatiquement à la fin des actions. Il n'en avait plus besoin. Il la traitait comme les autres. C'était précisément pour cela que Kelyra l'admirait. C'était un très bon joueur. Calme. Lisible. Fiable. Il occupait le jeu sans jamais l'écraser. Il savait quand prendre l'initiative et quand faire confiance. Sur le terrain, il parlait peu. Quand il le faisait, c'était pour jouer juste. Une fois encore. Un joueur bourré de talent, et un meneur. Kelyra observait cela avec attention. Pas avec fascination. Avec respect. Il ne la surprotégait pas. Il ne la couvrait pas d'une attention particulière. Il lui passait la balle quand c'était le bon choix, pas parce qu'elle en avait besoin. Et, lorsqu'elle se trompait, il continuait à jouer, comme avec n'importe qui d'autre. Il était la pour elle, sans la faire se sentir différente. Cette confiance là ne se disait pas. Elle se ressentait. Et sur le terrain, cela suffisait.
Dans l'aire de jeu, quelque chose s'ouvrait. Un espace sans mots, sans attentes formulées, sans regard à soutenir trop longtemps. Kelyra pouvait s'y dépasser sans se justifier. Elle sentait la force monter dans ses muscles, la précision s'intensifier dans ses gestes, la confiance s'installer lentement, prudemment. Pas une fierté éclatante. Une certitude plus discrète: elle était capable.
Un soir, quelques semaines après le match contre Rhazek-9... Toute l'équipe était épuisée. Pas l'épuisement glorieux des grandes victoires. Pas celui qui s'affiche fièrement sur les visages. Un autre. Plus sourd. Celui qui fait tomber les épaules, ralentir les gestes, et rend les corps maladroits. L'entrainement avait duré trop longtemps. Encore. Pas parce que Maelor en demandait trop. Mais parce que l'équipe n'en avait jamais assez. Ils voulaient toujours jouer encore un peu. Prolonger l'effort.
- 5 minutes de plus...
- Encore une action...
- On ne peut pas s'arrêter la dessus...
- On y est presque...
Ils avaient soif de sport. De courbatures. Et de performance.
La nuit était déjà tombée quand ils quittèrent le terrain, les chaussures encore couvertes de poussière sombre. La lumière artificielle du complexe sportif étirait leurs ombres sur le sol lisse, déformées, presque grotesques. Quelqu'un lâcha un juron en butant contre un banc.
- Sérieusement... Grogna une voix. Qui a déplacé ça ?
- Personne. Répondit Kael en riant, sans se retourner. C'est toi qui marches comme si t'avais deux sphères à la place des pieds.
Quelques rires étouffés suivirent.
Kelyra marchait légèrement en retrait, comme souvent. Pas par exclusion. Par habitude. Elle sentait encore chaque impact dans ses muscles. Son souffle n'était pas tout à fait revenu à la normale. Mais quelque chose en elle était calme. Stable. Dans ces moments-là, je pouvais relâcher légèrement les filtres.
Ils atteignirent les vestiaires dans un désordre approximatif. Les sacs tombèrent au sol. Les maillots furent arrachés avec plus de violence que nécessaire. Quelqu'un s'écroula directement sur un banc, les bras ballants.
- Je ne sens plus mes jambes... Annonça un joueur d'un ton exagérément dramatique
- Tant mieux. Répondit un autre. Ca t'évitera de t'en servir n'importe comment demain, et d'être radin sur les passes
Les rires discrèts continuaient.
Kael s'assit, penché en avant, les coudes sur les genoux. Il défaisait lentement les lacets de ses crampons, méthodique malgré la fatigue. Son visage était marqué, mais détendu. Le kaorun semblait lui faire beaucoup de bien à lui aussi. Il jeta un coup d'oeil vers Kelyra.
- Tu t'es bien battue aujourd'hui.
Ce n'était ni une flatterie, ni une évaluation. Juste un constat. Elle haussa les épaules, enfouissement les émotions qui se bousculaient tout à coup pour ne pas lui faire peur.
- J'ai fait ce que j'ai pu.
- C'est déjà pas mal. Répondit-il. Tout le monde n'est pas capable de ça ici.
Quelqu'un lança une gourde pleine à travers la pièce. Elle atterrit directement sur le visage de Kael, qui la rattrapa au dernier moment.
- Attention ! Protesta-t-il, amusé. J'ai aussi besoin de ma tête pour jouer.
- On est au courant. Répondit une voix. Mais ça te sert surtout à râler.
- Et comme bélier dans les rassemblements ! Ajouta un autre joueur sur un ton moqueur. C'est pas le choc le plus violent que tu auras pris aujourd'hui.
Les rires éclatèrent franchement cette fois.
Kelyra observa la scène. Les gestes relâchés. Les échanges sans tension. Les silences qui n'avaient pas besoin d'être comblés. Elle sentait quelque chose se déposer lentement en elle.Une chaleur discrète. Un sentiment qu'elle connaissait mal. L'appartenance. Elle se sentai bien quand elle était avec eux. Je notai cette donnée. Le relâchement était réel. Aucun signal d'alerte.
Quelqu'un commença à raconter une action ridicule de l'entrainement. Une chute mal maitrisée suite à une trajectoire absurde. Les versions divergeaient rapidement.
- C'est pas du tout ce qui s'est passé !
- Bien sure que si !
- Non.
- Si.
- Demandes à Kelyra !
Les regards se tournèrent vers elle. Elle cligna des yeux, surprise. Elle s'intégrait de mieux en mieux, mais elle n'avait pas l'habitude qu'on lui demande son avis.
- Euh... Dit-elle d'un ton hésitant. Il a glissé avant d'essayer de plaquer. Pas après.
Un court silence suivi. Puis un éclat de rire général.
- Elle a tranché ! Déclara Kael, en lui lançant un court regard étonnament fier. C'est officiel.
- Traîtresse... Marmonna le principal intéressé, faussement vexé.
Kelyra sourit. Un sourire vrai. Pas contrôlé. Et l'absence de tension s'avérai... presque salvatrice.
Ils sortirent plus tard, traînant les pieds vers l'extérieur. Les moments dans le vestiaire duraient souvent presque aussi longtemps que l'entrainement lui même. L'air nocturne était devenu bien plus frais. Apaisant. Certains s'assirent directement sur le sol, dos contre le mur. D'autres restèrent debout, étirant leurs muscles endoloris. Kael s'installa près de Kelyra, sans calcul apparent.
- Tu sais... Dit-il après un moment. On n'est pas très doués, pour dire certaines choses.
Elle tourna légèrement la tête vers lui.
- Dire quoi ?
Il haussa les épaules, essayant de banaliser au maximum ce qu'il essayait de dire.
- Quand quelqu'un à sa place.
Elle resta silencieuse. Je l'aidait à rester calme, l'empêchant de sauter de joie.
- Mais, si on te chambre... Ajouta-t-il. C'est que tu fais partie de l'équipe.
Elle expira doucement, pour évacuer le trop plein d'émotions.
- C'est rassurant. Dit-elle.
Il esquissa un sourire.
- Ca peut l'être.
Il regarda les autres, et sourit plus largement.
- Mais, ne le sois pas trop. Ca veut dire que tu vas devoir assumer l'amitié de cette bande de dégénérés.
Il était sincère, et bienveillant, comme toujours. Kelyra rit légèrement, puis hocha lentement la tête. Elle enregistra l'information. Elle la classa.
Faire partie de l'équipe: validé.
Les critères étaient remplis. Elle ne chercha pas à dire autre chose. Ils restèrent là, un moment. A écouter les autres se chamailler pour savoir qui avait le mieux ou le plus mal joué. A partager une fatigue commune. Une égalité rare. Je compris alors quelque chose d'important. Ce n'était pas le sport en lui même qui faisait tenir Kelyra debout, même si elle n'en aurait choisi un autre pour rien au monde. C'était ce qu'il lui permettait de vivre autour. Le kaorun lui permettait d'évacuer ce qu'elle contenait depuis trop longtemps. L'énergie accumulée. Les émotions retenues. La colère muette. La joie trop vive. Tout trouvait enfin une sortie acceptable. Ici, donner tout ce qu'elle avait n'était pas excessif. C'était même attendu.
Je laissais faire. C'était indispensable.
Sur le terrain, elle pouvait offrir ses forces comme ses failles, sans que l'une n'annule l'autre. Elle encaissait, portégeait, avançait. Elle respectait et faisait appliquer les règles avec une rigueur scolaire... puis les contournait durant l'action suivante, au moment juste, avec un instinct brutal, efficace. Parfois, elle calculait chaque trajectoire. Parfois, elle cessait tout simplement de penser, et frappait le jeu de plein fouet. Les deux fonctionnaient. Elle n'avait pas à choisir entre deux parts d'elle même, elleétaient complémentaires. On l'encourageait à apprendre tous les postes, à comprendre chaque rôle, à toucher à tout. Elle utilisait son corps jusqu'à l'épuisement, laissait sortir ce qui, ailleurs, devait rester à l'intérieur. Le terrain était capable de tout absorber. Sans jugement. Sans conséquence immédiate. Dans cet espace délimité par des lignes claires, Kelyra avançait plus sereinnement. Le monde cessait un instant d'exiger qu'elle soit simple, lisible, stable. Ici, elle pouvait être multiple. Et, pour la première fois depuis longtemps, je n'avais rien à corriger.
Maelor observait de loin. Du moins, c'est ce que cela semblait être. En réalité, il ajustait subtilement, les exercices, les oppositions, les temps de repos... Il savait exactement quand la placer là où elle réussirait, et quand, au contraire, la confronter à un déséquilibre qu'elle devrait résoudre seule. Jamais trop vite. Jamais trop fort. Il ne la mettait pas à l'épreuve pour la briser, mais pour la façonner. Pas à pas. Sans la brusquer. Sans jamais attirer l'attention. Aux yeux des autres, il entraînait un groupe. En réalité, il forgeait une joueuse.
Kelyra ne le voyait pas. Pas encore. Un jour, plus tard, elle comprendrait à quel point chaque détail de ces entraînements avait construit son potentiel. Maelor, lui, l'avait vu dès le premier jour. Il savait jusqu'où elle irait.
Les entraînements s'intensifièrent. Ils devinrent plus longs, plus durs. Kelyra suivait. Elle ne se plaignait pas. Elle ne demandait rien d'autre que de continuer. Elle absorbait. Je me contentais de couper ce qui dépassait. La douleur devenait déjà un bruit de fond. Présente, mais non prioritaire. L'épuisement aussi. Elle dormait moins, mangeait vite. Elle pensait rarement hors du terrain. Etrangement, cela fonctionnait. Sur le terrain, elle était claire. Décidée. Utile. Hors du terrain, elle se faisait plus discrète encore.
Un soir, alors qu'elle quittait l'entrainement, Kael marcha à sa hauteur.
- Tu as vraiment beaucoup progressé. Dit-il simplement.
Ce n'était pas un compliment, toujours pas. Il savait juste dire quand quelqu'un faisait bien ce qu'on attendait de lui, autant que quand on était pas à la hauteur. Elle hocha la tête. Ses épaules étaient lourdes. Son bras droit tirait légèrement.
- Si quelque chose ne va pas, parle. Ajouta-t-il. On est aussi là pour ça, c'est pas toujours à toi d'être la pour nous.
Je sentis une résistence dans son coeur attendrit. Parler ne lui semblait pas nécessaire.
- Ca va, t'inquiètes. Répondit-elle
C'était vrai. Et faux. Kael la regarda une seconde de plus, comme s'il cherchait autre chose dans ses yeux. Puis il détourna le regard, n'osant pas insister.
- Bien.
Il repartit.
Ce soir là, en rentrant, les narus vinrent à sa rencontre. Ils tournèrent autour d'elle, attentif. L'un d'eux posa le museau contre son flanc, cherchant quelque chose. Kelyra posa la main sur sa tête. Elle sentit peu. Assez pour savoir qu'ils étaient là, mais pas assez pour vibrer. Je consignai l'information.
L'équipe avait fini par l'accepter. Le terrain aussi. Le reste... Le reste pouvait attendre.

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