Chapitre 1: Les choses qui se taisent

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Le silence avait une texture.

Il lui collait à la peau, s'insinuait entre ses doigts, et s'accrochait à chaque respiration. Kelyra Seryn s'assit au bord de son lit étroit, le corps replié sur lui-même, les épaules rentrées, les genoux pressés contre sa poitrine. Ses mains serraient une forme de coquillage ramassé par terre. Une magnifique petite pièce aux couleurs nacrées. Ce fossile marin n'avait aucune valeur, mais, elle sentait son histoire, entendait ses souvenirs... Les objets se souvenaient toujours, et, Kelyra les écoutait. Ca l'apaisait. Elle sentait encore la chaleur enveloppante de Kherpi-18, la douceur des vagues qui l'avaient poli au fil du temps, les vibrations sourdes du sol, des pas des promeneurs passés trop près, le parfum frais du vent... Ca lui offrait quelques secondes d'évasion, loin de la lourdeur de l'air qui remplissait la pièce.

Dans la chambre voisine, son frère et sa soeur dormaient déjà profondément. Ils étaient plus jeunes, et se couchaient tôt le soir, pendant que Kelyra aidait ses parents avec les narus. Ces animaux de compagnie originaires du système de Na'her-Taal étaient reconnus pour leur fidélité et leur capacité d'adaptation. Kelyra adorait ces petites bêtes poilues. Leur sincérité et leur sensibilité l'aidaient à se sentir connectée à des êtres vivants. Les narus la suivaient partout, leurs corps souples et nerveux frôlant parfois ses jambes, leurs regards attentifs, toujours tournés vers elle. Avec eux, elle n'avait pas besoin de traduire. Ils la comprenaient. Et inversement.

Quand Kelyra passait une main sur leur fourrure bouffante, incroyablement douce, qu'elle plongeait ses doigts dans leurs poils épais, leurs pulsations s'accordaient aux siennes. Ils savaient quand s'éloigner, lui laisser de l'espace pour respirer. Mais ils savaient aussi quand rester, la soutenir. Quand se placer entre elle et le monde. Ils ne demandaient rien, ils acceptaient en toute simplicité.

Revenons-en à ce qui importe.

Dans la chambre voisine, son frère et sa soeur dormaient profondément. Leur souffle était régulier, léger. Elle les surveillait, encore et toujours, comme si chaque respiration comptait pour leur survie.

Elle n'avait pas pleuré. Pas encore. C'était difficile, mais elle savait qu'il ne fallait pas pleurer. Les pleurs appelaient l'attention. Et, l'attention était dangereuse.

Je régulais sa respiration. Lentement. Inspiration... Expiration... Pour que le calme et la sérénité puissent regagner son corps et son esprit. Elle ne se rendait pas compte de ma présence. Je traduisais chaque tremblement, chaque frisson, chaque micro-battement de coeur. Pour elle. Pour qu'elle reste entière. Pour qu'elle reste debout. Du haut de ses dix ans, elle avait besoin de mon aide pour gérer ce genre de situations.

Sa peau grise semblait presque ordinaire, mais elle brillait d'un éclat subtil, surtout sur ses épaules, ses tempes, ses joues... dont l'intensité variait avec celle de ses émotions. De belles nuances vert et or que son peuple ne possédait plus. Ses antennes, elles aussi, disparus depuis plusieurs générations chez les kherpiens, frémissaient facilement. Autrefois, ces antennes donnaient aux kherpiens leur faculté d'empathie extrême, qu'ils ont perdue quand la nature a fait disparaitre ces petites excroissances sur leur crâne désormais parfaitement équilibré. Elles étaient invisibles aux yeux des autres la plupart du temps, mais vibrantes à la moindre émotion qu'elle ne voulait, ou ne pouvait pas laisser paraitre. Maudites antennes... Elles la trahissaient toujours. Comme ses yeux. Leur expression était si facile à déchiffrer, pour quiconque y était vraiment attentif. Mais si complexe à la fois...

Kelyra posa délicatement sa main sur la petite figurine d'un ancêtre sur l'étagère. Elle effleura le métal froid et sentit la mémoire du temps s'y imprimer, la résonnance des mains qui l'avaient façonnée. Les reflets de sa peau dansèrent un instant sur ses doigts, comme un frisson. Elle fronça les sourcils et retira immédiatement sa main. Je traduisais la complexité de cette sensation pour elle, la réécrivais en calme, en équilibre, pour que sa peur ne l'emporte pas.

Elle se réfugiait ensuite sur le rebord de la fenêtre, le regard perdu vers l'horizon, le plus loin possible d'ici, comme à son habitude. Au loin, les modules du quartier s'alignaient comme des cristaux polis, suspendus dans le vent chaud qui faisait trembler les jardins lumineux. Chaque souffle de vent portait le parfum cristallin des plantes aériennes sous un magnifique ciel aux nuances pastel. Ce parfum l'apaisait toujours, comme s'il effaçait les difficultés et ne faisait ressortir que le meilleur dans chaque évènement. Le naru assis près de la fenêtre la regardait, oreilles dressées. Ils n'avaient pas le droit de dormir à l'intérieur, alors Kelyra le faisait entrer en secret chaque soir. Il sentait ce que les modules et les jardins lui disaient. Kelyra aussi. Tout ce quartier était vivant, mais, seul son intuition et moi pouvions vraiment l'entendre.

Elle pensa aux secrets qu'elle devait garder. Son père, sa violence. Elle mentait pour protéger son frère et sa soeur. Elle mentait pour protéger son père. Elle mentait pour protéger son entourage, pour maintenir l'équilibre fragile de ce foyer. Elle savait qu'il ne fallait pas parler. Que personne ne pourrait comprendre, et que si la vérité sortait, tout s'effondrerait. Je validais ses plans silencieusement. Pas parce qu'ils étaient justes, mais parce qu'ils fonctionneraient. Son corps restait légèrement tendu. Elle se tenait toujours prête à réagir, mais elle n'était pas effrayée : elle savait. Au fond, elle savait que je veillais, que je traduirais le monde pour qu'il ne la dévore pas.

Ca n'avait pas toujours été comme ça. Parfois, elle avait un père modèle. Un père aimant, qui lui aurait tout donnée, avec qui elle partageait une grande complicité. Après tout, il l'avait élevée seule, pendant que sa mère terminait ses études. Les souvenirs heureux étaient présents eux aussi. Aussi nombreux que ce genre d'évènements. Leur complicité était souvent relevée par leur entourage. Mais, par moments, quand il n'arrivait plus à gérer sa différence, à maintenir un cadre qui ne lui était pas adapté, son héro devenait aussi sa plus grande peur, le monstre de son placard. Sa violence n'était pas seulement dans ses gestes, mais dans les mots, les regards, les silences aussi.

Ses yeux kaki-or scutèrent la chambre, la lumière tamisée des veilleuses faisant scintiller ses reflets colorés. Ses cheveux bouclés tombaient en désordre sur son front, trahissant son agitation. Pour le reste de son peuple, les cheveux lisses symbolisaient l'ordre et la droiture. Chez elle, le désordre annonçait la vie, l'instinct, l'intuition.

Un silence plus lourd tomba, celui qui suit les cris et la fureur. Elle le sentait, dans ses os, dans sa chaire, dans ses entrailles. Elle sentait le monde entier retenir son souffle, et, avec lui, chaque émotion qu'elle n'avait pas exprimée. Ses antennes frémirent à nouveau, comme pour lui murmurer que l'orage était passé, mais qu'il resterait toujours là, comme une menace. Pour la maintenir sur ses gardes.

Kelyra rejoignit son frère et sa soeur, et posa ses mains sur eux, ajustant délicatement leurs couvertures, comme si son geste pouvait contenir le monde, les protéger de tout. Puis, une fois installée confortablement dans son lit, sa couverture pesant chaleureusement sur son corps, elle ferma enfin les yeux. Son corps se relâcha, sans toutefois s'abandonner entièrement. Le sommeil ne venait jamais totalement, pas dans ce monde. Elle écouta les objets autour d'elle. Ils gardaient la mémoire des cris, des pas, des portes qui claquaient. Ils se souvenaient pour elle, pour que son esprit ne soit pas submergé. Elle avait parfois du mal à stopper ses pensées, à mettre sa tête au repos, au moment de dormir. Surtout après des soirées comme celle-là.

Je restai invisible, toujours à ses cotés. Elle était vivante. Fragile, mais entière. Et, dans ce silence chargé, Kelyra était prête.

Elle savait, au fond, que ce calme n'étais jamais complet, jamais sûr. Que le monde pouvait encore basculer d'un instant à l'autre. Et pourtant, elle n'avait pas peur. Pas complètement.

Le lendemain, Kelyra se réveilla plus tôt que d'habitude. Pas parce qu'elle avait mal dormi, mais parce que le silence avait changé de texture. Elle resta immobile un long moment, allongée sur le dos, les yeux ouverts. Les murs n'avaient pas bougé. Le plafond non plus. La lumière dessinait la même ligne pâle sur la cloison opposée à la fenêtre. Tout semblait identique. Tout semblait en ordre. Et pourtant, quelque chose ne l'était plus.

Les sons revenaient un à un. Des pas dans le couloir. Une porte refermée trop doucement. Le froissement d'un tissu. Des voix basses, contrôlées. Ses parents parlaient comme on marche sur le sol fissuré : sans s'arrêter, mais en posant le pied avec précaution.

Le mur ne bloquait pas les sons. Il les transformait. Les voix arrivaient déformées, comme filtrées par la matière. Plus graves. Plus lentes. Mais certaines choses passaient quand même.

  • ... je te l'ai déjà dit...

Silence.

Kelyra pencha légèrement la tête. Elle ajusta sa respiration pour mieux entendre. Le rythme n'était pas stable.

  • ...ce n'est pas le moment.

La voix de sa mère était basse. Très basse. Trop basse. Comme quand on ne veut pas réveiller quelqu'un. Ou quand on ne veut pas être entendu.

Une réponse arriva, plus courte.

  • Si.

Un seul mot. Mais il resta plus longtemps dans l'air que les autres.

Kelyra fronça les sourcils. Ce n'était pas logique. Si ce n'était pas le moment, pourquoi continuer ? Un objet glissa. Ce n'était pas une chute, mais un déplacement. Elle imagina la scène. Deux corps debout. Distance réduite.

  • Tu dramatises.

Le ton était calme. Enfin, en apparence.

Kelyra se détendit légèrement. Il n'y avait pas de cris, donc il n'y avait pas de danger immédiat.

Silence. Puis, encore plus bas.

  • Regarde-moi quand je te parle.

Cette fois, quelque chose changea. Pas dans les mots. Dans l'espace entre eux. Kelyra sentit ses épaules se contracter sans comprendre pourquoi. Ses antennes frémirent. Elle posa la main contre le mur. Les vibrations étaient plus nettes maintenant.

  • Je te regarde.

Faux. Elle ne le voyait pas, mais elle le savait. Ce n'était pas une réponse correcte. Le timing était mauvais. Trop rapide.

  • Non.

Le mot tomba. Simple. Définitif.

Kelyra attendit la suite. Elle ne vint pas. C'était ça qui n'était pas logique. Quand une erreur est signalée, on corrige. Toujours. Mais là... Rien. Juste ce silence. Un silence qui ne réparait rien. Un silence qui... appuyait. Kelyra retira sa main du mur.

Conclusion : l'échange n'était pas terminé. Mais il n'y avait plus de mots. Donc elle ne bougea plus.

Elle se redressa sans bruit et s'approcha de l'ouverture principale et observa l'extérieur. Le quartier se mettait en place. Les mêmes silhouettes, aux mêmes heures, effectuaient les mêmes trajets. Un voisin ajustait son vêtement. Un autre vérifiait deux fois la fermeture de son module. Un groupe d'enfants attendait en silence, alignés, comme toujours. Rien n'avait été interrompu. Le monde ne s'arrête pas de tourner quand quelque chose se brise. Elle se détourna de la fenêtre et s'habilla avec soin. Des gestes mesurés. Pas exactement comme on les attendait d'elle. Mais rien d'excessivement lent. Rien d'excessivement rapide. Elle ajusta chaque détail jusqu'à ce que l'ensemble lui semble conforme. Je nottai l'effort. Minime. Mais volontaire.

Avant de quitter la pièce, elle s'arrêta une fraction de seconde. Pas assez longtemps pour que quelqu'un le remarque. Juste assez pour que je comprenne. Kelyra rejoignit les autres. Ses parents la regardèrent à peine. Les routines reprirent leur place. Les échanges restèrent fonctionnels. Le système s'auto-corrigeait, dans les apparences en tout cas. Et elle, au milieu de tout cela, n'éprouvait ni injustice, ni peur. Seulement une certitude neuve, calme, précise. Si elle voulait continuer à exister sans provoquer de rupture, elle devrait apprendre à observer avant d'agir, à comprendre avant de ressentir, et surtout... à retenir ce qui débordait. Je validais l'ajustement.

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