Houtwerke - 1
Claudine
Aujourd’hui, la dernière mèche est tombée. Mon crâne est désormais lisse comme un œuf ; je le caresse. J’ai pleuré lorsque les premières touffes se sont détachées, et le lendemain Nicole a posé sur mon oreiller un petit cadeau, un foulard qu’elle a cousu spécialement pour moi. Le tissu qui le compose est dans un camaïeu de jaune et d’orangé, ça me donne bonne mine : quand je le porte, maintenant, j’ai l’impression d’être forte. La fatigue qui pourrit mes veines depuis que le traitement a commencé se calme un peu. Je ressemble à une bohémienne, une diseuse de bonne aventure.
— J’ai même une boule de cristal, ici !
Je retire le foulard et mon crâne brille. Nicole éclate de rire. J'ignore ce que je deviendrais sans elle.
Quand on a décidé d’habiter ensemble, ni elle ni moi ne pensions qu’elle deviendrait mon infirmière à domicile. Je m’en excuse souvent ; nous étions deux femmes seules, deux amies qui ne se lassaient jamais de passer du temps ensemble ; nous avons simplement décidé de cesser de payer deux loyers, et de partager notre petite existence. Nicole est documentaliste dans le collège dans lequel j’enseigne le français. Notre amitié est la seule histoire d’amour qui ne m’ait jamais déçue.
Isba venait d’obtenir une chambre à la cité U, libérant ainsi la sienne dans mon appartement. Villeneuve d’Ascq, Quartier Triolo, rue des Troènes. À Villeneuve, les noms des rues ont les mêmes initiales que ceux des quartiers. On prend le Boulevard de Tournai, on bifurque dans la rue de Turin, quelques maisons individuelles ornent l’impasse des Tilleuls. Le cœur du quartier, ce sont les grandes tours qui s’élèvent rue des Troènes. Trop de T. Seule, sans Isba, je me voyais dépérir dans ce huitième étage depuis lequel j’apercevais les rues de Toulon, de Toulouse, de la Tradition, du Temps qui passe et de la Tristesse. Des rues qui Tourbillonnent, comme une grande Tour posée sur une Toupie. Nicole a bien compris que j’allais devenir folle, toute seule ici, et comme elle venait de surprendre son mari à califourchon sur leur pharmacienne, à toute chose malheur est bon : elle a pris la chambre d’Isba. Ça a commencé comme une joyeuse collocation, on buvait de la vodka en regardant des cassettes des Inconnus, on rigolait en pyjama. Et puis le cancer s’est incrusté, et contrairement aux hommes de ma vie qui m’ont systématiquement lâchée quand les choses se compliquaient, Nicole est restée.
Cela dit, je gère. J’ai été opérée. J’ai une grande blessure de guerre, mais je suis vivante. Mon cœur bat sous une cicatrice. Je me force, le soir, à passer ma main dessus, et à la regarder dans le miroir. À m’aimer. On m’a dit que c’était important de s’aimer.
— C’est quoi ces conneries ? Tu veux devenir comme ta mère ?
Nicole se moque toujours de ma mère. Il y a de quoi, mais moi, je n’y arrive pas, ça reste toujours coincé. Elle n’est tout simplement pas drôle, à mes yeux. Cela dit, c’est vrai qu’elle n’éprouve pas les mêmes difficultés que moi pour s’aimer. Le doute n’est pas de son programme, et quand j’essaie de la critiquer, je surprends dans son regard une suspension étrange : elle ne comprend pas. Pas étonnant qu’elle soit persuadée de faire l’unanimité chez toutes celles et ceux qu’elle rencontre : elle entend uniquement les compliments. J'adorerais avoir sa force, son égoïsme…
— Et puis quoi encore ?
Nicole s’énerve.
— Tu crois qu’elle est mieux que toi, juste parce qu’elle défonce tout ce qui est sur son chemin avec un bulldozer ?
— Elle est sûrement plus heureuse que moi…
— C’est sûr.
Jeanne est heureuse. Elle rayonne, tout le monde l’adore. Et si vous ne l’adorez pas, ne vous faites pas de souci : elle ne s’en aperçoit pas. Le monde se divise en deux catégories : celles et ceux qui la complimentent pour son étonnante vivacité, son sens de l’humour, sa créativité… et les inexistants. Est-ce que j’existe pour elle ? Elle croit sans doute que, comme tout le monde, je l’admire.
— Bien sûr que tu l’admires, regarde-toi : tu n’arrêtes pas de dire que tu aimerais être comme elle !
C’est vrai. J'adorerais avoir sa solidité. Moi, je me casse en deux quand on me critique. Quand on m’agresse, je m’excuse. Quand on m’admire, je secoue la tête, non, non, en réalité, je n’ai aucun mérite. Sans Nicole, j’aurais déjà disparu de la réalité, c’est elle qui repasse mes contours au feutre noir tous les matins, qui appuie fort là où les doutes n’ont laissé que des pointillés.
Pourtant, j’ai bien été fondue dans le moule de la certitude. Comme ma mère, j’ai élevé ma fille toute seule. Comme elle, j’ai choisi l’enseignement. Comme elle, j’ai arpenté les rues de Lille dans des cortèges de manifestations. J’ai quitté le Parti communiste en 79, quand il a soutenu l’intervention soviétique en Afghanistan. Je me suis désalignée, Jeanne est restée. Dans l’immense certitude qui barricade son existence, le Parti et elle ne font qu’un : elle n’est pas douée pour la remise en question.
Isba lui ressemble, parfois. Ça me peine de l’admettre, mais je retrouve dans ma fille un peu de cette entièreté, ces répliques péremptoires qui balayent les hésitations d’un coup de torchon.
Hier, elle m’a rendu visite ; elle s’était rasé le crâne, elle a ôté son bonnet et il ne lui restait que quelques mèches irrégulières. Elle a éclaté de rire en voyant ma tête. Je crois qu’elle n’a même pas pensé à ce que je pourrais ressentir, avec mon crâne chauve de cancéreuse, en voyant cela. Pour elle, la vie n’est qu’un jeu, rien n’a d’importance.
Je me répète qu’elle n’est pas égoïste, que c’est juste une façade. Elle aime les autres à la manière d’un hérisson, elle ne le fait pas exprès. Je crois qu’elle s’est inquiétée pour moi, quand elle a appris ce que j’avais. Elle est venue tous les jours à l’hôpital, elle me rapportait des nouvelles de la fac, du CCL, des copains et copines, des garçons avec lesquels elle couchait, et quand Nicole était là en même temps qu’elle, je sentais que mon amie avait envie de la foutre dehors. Moi pas, j’aime sentir les courants d’air qu’elle apporte avec elle. Quand je la regarde, je suis toujours surprise de la trouver si belle, si rayonnante. À son âge, j’étais tout juste en train de m’épanouir, mais j’avais encore beaucoup du vilain petit canard qui traverse l’adolescence en longeant les murs. Isba a toujours été belle. Sur les photos que j’ai prises d’elle quand elle était petite, elle a cet air détaché qu’ont les mannequins dans les magazines. Elle ne fait pas la folle, elle regarde de côté, l’air pensif, et elle crée autour d’elle une atmosphère vibrante. Elle est belle.
J’aurais aimé avoir une grande famille. Peut-être aurais-je trouvé, parmi la marmaille qui l’aurait composée, un regard aussi perdu que le mien. Peut-être aurais-je pu saisir la main de cette petite fille ou de ce petit garçon, lui parler d’une voix douce : ne t’en fais pas, il est normal de manquer de confiance en soi, regarde-moi. Pour avoir une grande famille, il aurait fallu un homme qui ne parte pas en courant en apprenant ma grossesse. Un homme comme Nicole, qui s’accroche même dans les montagnes russes, qui n’a pas peur des hôpitaux, et qui me fait confiance pour être forte, même si j’ai l’air d’une enfant toujours perdue. Nicole secoue la tête :
— Tu es la personne la plus forte que je connaisse. Les doutes, ça n’a jamais rendu les gens faibles, c’est le contraire.
J’ai accouché seule à l’hôpital. Ma mère voulait venir, mais j’ai préféré qu’elle me laisse — je la connais lorsqu’elle est prévenante, et non merci. J’ai serré la main d’une infirmière pendant qu’Isabelle traversait mon corps. J’ai crié comme je ne m’étais jamais permis de le faire, et je garde de ce moment le souvenir d’un soulagement, d’une libération. Jamais plus je ne me suis sentie autorisée à faire vibrer ma voix avec autant de force. Ce cri primaire, je le garde en moi. Ensuite, ma petite fille était née, et j’ai cessé de crier pour devenir sa mère.

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