Houtwerke 2

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Isabelle est devenue Isba dès qu’elle a su parler. Elle a transformé un défaut de prononciation en décision : dès lors qu’elle l’avait décidé, son prénom avait changé. Que pouvais-je faire contre cela ?

Je l’ai élevée seule. Son père n’a pas voulu la reconnaître, mais parfois je le croise dans des manifestations, il me salue de la main et la regarde sans rien dire. Quand Isba avait 16 ans, il a accepté de boire un café avec elle ; il lui a expliqué qu’il avait une famille, une femme et des enfants, et n’avait pas le temps de s’occuper d’une jolie jeune fille comme elle. Isba étant Isba, ce qui l’avait glacée n’était pas le rejet de son père, mais ce « jolie jeune fille » qui la réduisait à une poupée décorative. Elle était rentrée à la maison et n’avait plus jamais parlé de lui.

J’ai passé le Capes alors qu’elle avait à peine six mois. Je l’emmenais avec moi à la fac, quand je ne trouvais personne pour la garder. Je marchais au fond de l’amphi pour la calmer lorsqu’elle pleurait. J’ai présenté un jour un oral blanc, à un horaire auquel, d’ordinaire, elle était toujours endormie dans sa poussette. Elle ne cessait de pleurer, et j’ai présenté mon oral en la tenant contre moi, en faisant les cent pas sur l’estrade.

Trois ans plus tard, j’ai passé l’agrégation. J’ai échoué quatre fois, j’y suis retournée à chaque fois. J’étais en poste dans le collège dans lequel je suis encore aujourd’hui. J' avais donc déjà rencontré Nicole : Elle s’occupait d’Isba quand je partais à Paris pour passer mes oraux. L’échec me pesait, à chaque fois, l’espoir et la déception. J’ai réussi finalement à la cinquième tentative. Isba avait huit ans.

Quand les résultats ont été publiés au Journal Officiel, je me suis rendue à la Bibliothèque Universitaire pour les consulter. J’ai senti mes jambes trembler en voyant mon nom, je suis sortie dans la rue comme une funambule. J’ai voulu garder la nouvelle pour moi, et en même temps, j'ai espéré pouvoir la partager avec Jeanne. Quand je suis arrivée chez elle, elle était occupée. Je lui ai dit que j’avais une nouvelle importante. Elle a levé la tête.

— J’ai été reçue à l’agrégation.

Elle m’a regardé comme si elle ne comprenait pas, puis elle a dit :

— C’est bien.

Et elle a repris ses occupations. Au bout d’un moment, elle a relevé la tête et a ajouté :

— Tu as toujours eu de la chance, toi.

Ma mère n’est pas un monstre. Elle est douce quand elle me raconte mes premiers pas dans le jardin de la tante Marieke, à Gand.

— Tu tombais, et tu te relevais, mais tu ne pleurais jamais.

Dans ces instants-là, je sens qu’elle m’aime. L’instant d’après, elle parle d’elle.

— Je t’avais cousu une barboteuse, et tout le monde me demandait où je l’avais achetée.

Ou :

— Pour tes cinq ans, je t’ai fait une surprise, j’ai décoré des œufs de Pâques que j’ai cachés partout dans le jardin.

Elle éclate de rire, et dans ces bons souvenirs, je sais que ce qu’elle préfère, c’est se retrouver elle-même, plus jeune, déjà parfaite.

Je n’ai jamais eu de père, pas même, comme Isba, un père de manif, un hochement de tête lointain. Je suis née à Gand, et je n’ai jamais rien su de ce qui précédait. Ma mère aime parler, mais il y a une frontière indépassable : l’année de ma naissance, l’arrivée en Belgique. Où était-elle auparavant ? Comment étaient ses propres parents ? Elle m’a montré une photographie de sa mère, Josèphe, une belle femme au regard de feu. Et elle a changé de sujet.

Mon père à moi, c’est un secret. Le grand chut. Pourquoi irais-je le chercher ? J’ai une mère, elle prend toute la place, comment trouverais-je l’énergie pour ajouter un deuxième parent ? Un jour, je l’ai interrogée un peu trop, et elle m’a laissé entendre que c’était à cause de moi que mon père n’était plus là. Plus tard, elle est revenue sur ces paroles : j’avais mal compris, elle n’avait jamais dit ça. Ma tante Marieke m’a confirmé : quand Jeanne s’était installée chez elle, elle était enceinte. Pas de trace de papa. Elle n’en savait pas plus. Si, le nom d’un village, Houtwerke, dans les Flandres. J’ai essayé d’interroger ma mère. Houtwerke ? Drôle de nom. Jamais entendu parler.

J’ai donc grandi sans père, mais avec une mère monstrueusement présente, à l’égo si énorme que la place manquait dans notre appartement. Nous dormions dans le même lit, et elle me parlait chaque soir. J’ai grandi sans père, sans place, j’ai grandi écrasée sous Sa Majesté la Maternité, que je n’aurais pu critiquer sans commettre de sacrilège. Elle est le personnage principal de ma vie, quoi que je fasse.

Ces derniers temps, je la trouve bizarre, plus que d’habitude. Déjà, il y a cette obsession pour le procès Papon. Elle me demande de lui découper tous les articles que je trouve dans Libé, et Isba m’a dit qu’elle lui faisait le même coup avec Charlie Hebdo. Depuis quand ne se contente-t-elle plus de l’Huma ? Ensuite, elle est moins bavarde qu’avant. Est-ce qu’elle vieillit ? Impossible. Elle est immortelle, toujours bon pied bon œil, elle ne se met à boitiller que lorsqu’elle veut obtenir un tarif réduit ou un coupe-file. Son flot continuel de parole s’est transformé en un couperet tranchant qui laisse tomber, à intervalles réguliers, des phrases brèves, dures et sibyllines. Depuis quand ma mère est-elle si mystérieuse ? D’habitude, tout est transparent chez elle. Quand elle a des hémorroïdes, elle tient à partager avec moi le moindre détail. Et là, brusquement, des phrases restent en suspens. Pourquoi ?

Autre chose qui m’inquiète : Isba m’a dit que Jeanne se passionnait pour la justice, ces derniers temps, et qu’elle lui avait parlé d’organiser un procès. Je suis habituée aux croisades qu’elle mène contre les supermarchés, les parcmètres, les voisins… Mais on dirait qu’elle veut passer à la vitesse supérieure. Elle parle de Justice avec un grand J. Qu’est-ce qu’elle y connaît, à la justice ?

En bref, je sens venir les problèmes à grand pas, et j’ai bien peur de ne pas pouvoir y faire grand-chose. En aurais-je l’énergie, d’ailleurs ? Depuis dix mois, je vis au rythme des consultations médicales, des opérations et des injections de chimiothérapie. Je suis presque soulagée par tous ces moments qui ne la concernent pas ; mais quand je décroche le téléphone, le soir, fatiguée de voir la cassette du répondeur se remplir, j’entends sa voix et immédiatement, je me décentre, je deviens floue. Quand elle demande comment je vais, j’entends l’impatience de me raconter comment elle va, ce qu’elle a fait. Quand je vais mal, elle me donne des conseils ; j’évite donc d’aller mal. Quand je vais bien, elle peut glisser d’autant plus vite vers le sujet qui l’intéresse, en se contentant d’une transition sommaire :

— Tu vas toujours bien, toi, tu as de la chance. Moi…

Remarquera-t-elle que mon foulard ne quitte plus ma tête, et que je n’ai plus aucun cheveu ? J’ai pensé à elle en disant adieu à mes dernières mèches, ce matin. Dois-je mourir pour qu’elle me voie ?

Le téléphone sonne. Elle est plus expéditive que d’habitude, elle ne fait pas semblant de s’inquiéter de ma santé. Elle paraît soucieuse. Je me surprends toujours à la comprendre au-delà de ses mots, et je m’en veux : il y a tant de mots autour de Jeanne, pourquoi dois-je y ajouter le don de comprendre ce qu’elle ne dit pas ? J’aimerais être moins sensible, n’en déplaise à Nicole. Me reposer, parfois, laisser les mots être juste des mots, et les silences être juste des silences. Sa voix reprend, un peu pincée, agacée, sans que je sache pourquoi :

— Tu sais qu’on avait dit qu’on ferait un tour ensemble, dimanche ?

On avait dit. Elle avait dit. Mais j’aime parfois ces escapades à la mer ou en Belgique, ces bières dans des estaminets, ces instants où la chaleur du nord semble dissoudre mes ressentiments. De temps en temps, nous prenons une gaufre couverte de chantilly, et devenons de petites filles quand la mousse se dépose sur le bout de notre nez. Nous rions, et je l’aime. C’est pour des moments comme celui-là que j’accepte de l’emmener dans ma voiture certains dimanches. Alors, nous avons établi une sorte de tradition à laquelle nous dérogeons lorsqu’elle a d’autres projets, des manifestations la plupart du temps, ou parfois des réunions du Parti. Elle monte dans ma petite voiture, et fait avancer le moteur à la force de sa parole inépuisable. Je regarde les nuages s’étirer dans la lumière, et je profite de ce qui est beau. Occasionnellement, nous nous arrêtons à la campagne, et nous marchons dans ces paysages dont la platitude constitue presque un attrait, une mélancolie qui force le respect. Parfois, nous repérons une braderie, une ducasse, un défilé de géants dans une petite ville où nous nous mêlons à la foule bigarrée en riant des visages joyeux et des costumes hétéroclites. Souvent, nous partons vers la Belgique, parce que les plages y sont plus belles qu’en France, et les petites villes jolies comme des souliers vernis. De toute façon, c’est elle qui décide. À bien y réfléchir, il y a une zone du département dans laquelle nous n’allons jamais, même lorsqu’il y a une fête ou une braderie. Une zone interdite, que j’ai intégrée dans ma géographie personnelle et que je ne propose même plus. Cette semaine, la pluie tombe en continu, comme un filet d’eau qui suinte d’un muret ; nous n’irons pas à la mer, ni marcher dans la campagne.

— Où veux-tu aller, cette fois ? À Tournai ?

— Non, à Houtwerke.

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