La Muche 1

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Claudine

Dernière minute, Jeanne m’attend pour 9h tapantes, je sors de l’appartement et la porte se rouvre violemment avant que j’aie pu la fermer. Nicole a un grand sourire.

— Je peux venir ?

J’ai tellement l’habitude qu’elle évite de croiser ma mère que j’hésite un peu.

— Qu’est-ce qui te prend ?

— Je ne sais pas, quelque chose me dit que ça va être marrant.

Jeanne tire la tête en la voyant sur la banquette arrière de ma Fiat. C’est difficile de dire non à Nicole, et puis elle n’a pas encore abandonné l’idée de se la mettre dans la poche, alors elle fait semblant d’être contente de la voir. Elle prend place à l’avant, on démarre. Elle n’est pas dans un bon jour.

— Alors, on va où déjà ?

Ma co-pilote jette les yeux sur la carte, me guide sur les voies rapides qui nous expulsent de la ville. Les noms se chargent de consonnes qui claquent comme les fils tendus d’un martinet, Houtwerke, c’est moche, comme nom. Nous ne faisons aucun commentaire, parce que derrière il y a Jeanne, et que quelque chose nous dit que cette ville n’est pas anodine pour elle. Nicole se tourne vers elle.

— Vous êtes déjà allée là-bas, Jeanne ?

— Non.

Jeanne a oublié la parole. Elle désigne un chemin à gauche d’un coup sec du menton. Nicole me l’indique à son tour, c’est bien par là.

Les abords du village ressemblent à ceux de toutes les petites bourgades des Flandres : suffisamment proches de Lille pour attirer celles et ceux qui n’ont pas les moyens d’y acheter une maison, elles s’entourent peu à peu d’une couronne de pavillons aux toits orange, aux allées proprettes et au charme superficiel. Des lieux de vie sans âme, mais ma tour de Triolo en a-t-elle une ? Des lieux de promenades, de parcours sous la pluie, de chemins boueux qui mènent au petit centre-ville, un grand carré de pavés, quelques boutiques, la place pour organiser le marché hebdomadaire et la ducasse. Un peu le vide, un peu la vie, la banalité qui ne prétend pas être jolie. Je me demande ce que nous faisons là.

Je me gare sur la place et j’avise un petit café qui se donne des allures d’estaminet.

— Tu veux boire un chocolat ?

Je sens que Jeanne n’a pas envie de parler. Elle n’admettra pas qu’elle se demande elle-même pourquoi elle nous a entrainées là. Nicole est déjà sortie, elle regarde un grand panneau d’informations.

— C’est marrant, il y a une école de dentellerie !

Je ne vois pas trop ce qu’il y a de drôle, mais je pense qu’elle cherche surtout à combler les silences qui commencent à m’inquiéter. Jeanne n’a pas parlé pendant tout le trajet. Nicole revient à la voiture, se penche à la fenêtre et déclare :

— Si l’estaminet ne vous dit rien, on peut aller au musée de la ville. On est passées devant, à côté du moulin. On peut même accéder à des souterrains, apparemment c’est une curiosité touristique ici, on appelle ça…

— La muche.

La parole est revenue, mais elle ne nous est pas adressée. Jeanne est profondément en elle-même. Elle a oublié que nous étions là. J’échange un regard avec Nicole ; je suis inquiète, elle me rassure. Je dois vraiment arrêter de donner tant d’importance à ma mère, ce qu’elle dit, comment elle le dit, et maintenant ce qu’elle ne dit pas… Jeanne relève la tête, s’ébroue rapidement, comme si elle se réveillait et s’apercevait de notre présence, et nous lance avec agacement :

— Bon, on y va ?

Nous reprenons la voiture pour quelques centaines de mètres, et nous nous garons devant le petit musée.

L’endroit est joli, bien aménagé, et soudain je ne regrette plus d’être venue dans cette ville perdue. Il y avait bien quelque chose à y voir, en fin de compte. Le musée se trouve dans une vieille maison près du moulin, et une jeune fille ronde et souriante nous y accueille. Nicole me pince le bras.

— Sarah ?

La jeune fille plisse les yeux et s’écrie avec bonne humeur :

— Madame Desmestre, Madame Maes ! Ça me fait plaisir de vous voir !

Nicole est plus physionomiste que moi, et il me faut un moment de réflexion pour superposer au visage qui me fait face celui de la petite Sarah, assise au premier rang, les ongles rongés et les cheveux noués sagement derrière sa nuque. C’était il y a dix ans au moins, une de ces élèves attachantes et discrètes dont on sentait la souffrance muette sans savoir si elle venait simplement de l’adolescence, des hormones, des querelles entre collégiens ou de soucis plus graves et personnels. Je la regarde en tentant de retrouver ses traits d’autrefois, ces rondeurs d’enfances qui restaient alors sur son visage et attiraient les moqueries des autres. Elle a grandi, bien sûr, mais pas beaucoup ; elle a gardé des rondeurs qui, désormais, sont davantage celles d’une jeune femme que celles d’une petite fille. Ses cheveux ne sont plus sages, ils se sont révoltés d’une manière frénétique, comme pour effacer à la hâte une douceur trop soumise dans le reste de la physionomie. La nuque est rasée, et des mèches roses s’échappent d’une gerbe de petites tresses nouées derrière la tête. Sarah s’est réveillée. Elle s’est dessiné une personnalité vivante, elle a grandi.

Elle nous explique qu’elle travaille là depuis quelques mois, que c’est son premier boulot, et elle est tentée de nous suivre partout pour nous montrer chaque détail de l’exposition, mais Jeanne en a décidé autrement. Ça fait bien cinq minutes qu’on ne s’occupe plus d’elle, et ça commence à bien faire. Elle joue la carte « Tatie Danielle », et nous fait son numéro d’aïeule acariâtre. Il n’y a donc aucune chaise pour s’asseoir, dans ce machin ? Ce machin, c’est le musée. Il n’est pas magnifique, mais Sarah, qui le présentait avec fierté, baisse la tête. Elle se redresse avec un effort. Visiblement, elle a appris à se redresser. Autrefois, quand les garçons se moquaient d’elle, elle pleurait en silence sur sa chaise, et attendait que tout le monde soit sorti pour ramasser son cartable sans bruit.

— Ici, vous êtes dans un ancien corps de ferme qui a été reconstitué pour vous montrer son fonctionnement en 1800, avec la pièce principale où logeait toute la famille et…

— Et la muche ?

La méchante vieille dame tranche la voix de Sarah. Elle n’y est pas préparée : les petits cons du collège, ce n’était rien à côté d’une Jeanne qui veut ce qu’elle veut. J’aimerais l’aider, mais j’assiste de très loin. Je suis toujours impuissante devant ma mère quand elle prend ce ton, quand ses yeux prennent cette hauteur. Heureusement, Nicole est là.

— Jeanne, c’est Sarah qui fait la visite.

Puis, du ton de celle qui administre les points :

— Continue, Sarah, désolée pour l’interruption.

Je sais comment Isba appelle sa grand-mère, quand elle devient méchante. VS, Vieille Salope. Ça m’amuse et ça me terrifie.

Sarah continue son explication, sous le regard protecteur de Nicole et en évitant celui de Jeanne. Pour contrebalancer la rudesse de ma mère, nous surjouons l’intérêt. Vraiment, une meule ? Incroyable ! Sarah reprend de l’assurance. Elle nous emmène au moulin. Jeanne est encore KO, elle suit sans rien dire. Jolie meule, joli moulin, jolies Flandres qui se dessinent en pastel autour de nous. Sarah se détend peu à peu, puis se met à pétiller.

— Et vous n’avez pas encore vu le plus beau !

Je retire ce que j’ai dit, elle est encore une enfant. Ses mèches roses virevoltent autour de ses yeux ronds.

— Nous allons maintenant descendre dans la muche, le souterrain creusé au début du XVIIIème siècle pour échapper aux troupes du terrible duc de Marlborough, celui-là même qui a laissé son souvenir dans la vieille chanson populaire « Malbrouk s’en va-t-en guerre ». Les villes de la région sont alors sous le contrôle des Pays-Bas espagnols, et les troupes du roi de France ne cessent de lancer des offensives pour les récupérer. Au milieu de ces batailles, les paysans souffrent des pillages et s’organisent en creusant des muches pour y cacher leurs récoltes. C’est dans l’une d’entre elles que nous allons descendre aujourd’hui. Mais vous verrez qu’elle recèle encore d’autres secrets…

Elle a repris son assurance. Elle est notre guide, nous la suivons et descendons par une échelle de meunier dans un souterrain éclairé par des torches électriques. J’aide Jeanne à descendre, et quand elle arrive en bas elle repousse mon bras avec dureté ; mais je croise son regard, et j’y vois autre chose que celui de VS, autre chose que Jeanne-la-Méchante, le bulldozer prêt à tout détruire autour de lui. C’est difficile à définir, mais j’ai la sensation qu’elle est perdue, et qu’elle a peur. Elle a l’air toute petite, brusquement, elle erre comme une enfant entre les parois sombres du souterrain. Je voudrais lui prendre la main, mais elle se referme. Nous avançons dans le boyau humide, et cette foutue empathie fait battre mon cœur un peu plus fort à chaque pas. À défaut de savoir, je ressens : Sarah, pleine d’assurance et d’enthousiasme, guette toujours notre approbation, attend de nous que nous validions son passage à l’âge adulte, que nous lui mettions 20/20 pour cette belle maturité dont elle fait désormais preuve dans sa vie professionnelle. Jeanne, dure comme le roc, tremble au fond d’elle et parcourt ces galeries comme les chemins sinueux d’un secret qu’elle n’avouera pas. Nicole me jette parfois un regard qui dit : « Arrête ». « Arrête de te faire du mal, Claudine, arrête de tout traduire, arrête d’être les autres en plus d’être toi-même, tu t’épuises. »

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