La muche 2
Nous débouchons sur une grande pièce où des panneaux explicatifs sont installés. Sarah reprend son discours :
— Cette muche n’a pas uniquement permis aux paysans du XVIIIème siècle de fuir les pillards et les envahisseurs : elle a de nouveau été utilisée pendant l’occupation Allemande par un réseau local de Résistance. Les combattants s’y réunissaient et y cachaient leurs armes. La pièce que vous voyez ici était le lieu de stockage principal, et servait également de point de ralliement. Le groupe était composé d’une dizaine d’hommes seulement, qui pratiquaient avant tout des actions de sabotage et n’étaient pas coordonnés avec les groupes plus structurés du secteur.
Bref, des jeunes gars du coin. Aucune expérience, aucune organisation, très peu d’efficacité, mais une planque idéale et quelques idéaux.
— En 1944, ils ont été trahis et l’emplacement de la muche a été révélée : la rafle qui a eu lieu a coûté la vie à dix jeunes hommes, dont vous voyez les noms sur cette plaque.
Dix jeunes hommes. Jacques, Gérard, Gilbert, Alfred, Pierre, René, Marcel, Louis, Henri, Robert. Des noms de vieux qui n’ont pas vieilli. Autour, une petite exposition, des photographies difficiles à déchiffrer, de grands aplats de noir, des trouées blanche, des formes indistinctes et des flous. Quelques visages avec des regards joyeux ou braves, le moulin en arrière-plan, des lettres jaunies, l’hôtel de la place qui hébergeait les allemands, uniforme, regard neutre, passé lointain, puis la liesse de la Libération, la foule dans un si petit village, tout le monde dehors. Jeanne parcourt les images, puis se fige un instant, et repart. Je voudrais la suivre, être avec elle, même si elle ne me dit pas pourquoi elle en a besoin. Nicole saisit mon bras, me montre une photographie en silence.
Rien d’autre que le silence ne convient à cette image. Le geste de l’homme est figé en l’air, il s’est arrêté pour poser. Derrière, il y a du flou de mouvement, certaines personnes prennent tout de même la pose, et sourient. La jeune femme, assise, tête baissée, ne sourit pas. Elle ne bougera plus jamais, la photographie l’a immortalisée dans cette position soumise, humiliée, éternellement rabaissée par la foule qui crie en silence. Dans la main de l’homme, le rasoir va bientôt s’abattre de nouveau, elle n’a plus qu’une mèche de cheveux, elle attend qu’il ait fini pour pouvoir retourner chez elle en longeant les murs, en s’abritant des crachats.
Rien d’autre que le silence. Et cette image figure parmi celles qui illustrent la Libération. Quelle Libération ! Cette liberté sur le visage de l’homme fier, l’homme au rasoir. La liberté de punir sauvagement, de tenir face à lui une femme en morceaux et de la briser encore. La liberté de la foule, liberté de crier enfin sa haine de la putain, de cracher enfin ces glaires que l’occupation la forçait à retenir jusqu’à l’étouffement. La Libération des haines enfouies, des rancœurs, l’œuvre collective qui rassemble presque tout le monde. Mais qui libérera la figure tremblante, celle qui restera à tout jamais collée à cette photographie, qui ne retrouvera plus jamais son corps de femme réelle, car comment redevient-on un être de chair et de sang quand on a été l’image en noir et blanc de l’humiliation absolue ?
Son visage me trouble. Nicole guette ma réaction. Je refuse. Je me retourne vers Jeanne, qui a perdu ses contours dans l’obscurité de la muche. Elle tremble. Comme elle, comme l’image. Elle cherche à fuir en longeant les parois glacées, ressent-elle encore les crachats sur son chemin ? Je regarde Nicole. Elle me confirme ce que j’ai vu. La similitude. L’identité. Ma monstrueuse petite maman, et la tondue de la photographie.
J’ai besoin de sortir pour respirer l’air au-dehors, je titube vers l’échelle. Je n’ose plus regarder ma mère. A-t-elle compris ce que j’ai vu ? Elle redresse la tête. Elle ne s’est pas effacée. Est-ce pour ne pas être détruite qu’elle est devenue si dure ? J’ai trouvé un fil sur lequel je veux tirer, j’ai l’impression qu’une piste s’offre enfin pour mieux la comprendre. Si c’est bien elle, alors beaucoup de trous de son histoire se comblent. Avant la Belgique, il y aurait eu Houtwerke, et à Houtwerke, le traumatisme initial, celui qui fait tout basculer. Et moi, j’arrive après tout cela, je suis le bébé de la tondue. Qu’est-ce que ça implique ? Est-ce que ça annule tous ces moments où je l’ai trouvée cruelle, tous ces couteaux qu’elle a retournés dans ma plaie ? Ai-je payé pour sa douleur ? Ma tête bourdonne, il y a trop de questions. Je m’appuie contre une barrière, Jeanne fait mine de s’ennuyer et de nous attendre. J’admire son sang-froid, malgré moi je l’admire toujours, est-elle une héroïne ?
Dehors, Nicole tente de masquer notre gêne en bavardant avec Sarah. Je fais semblant de m’intéresser. Notre ancienne élève s’est installée à Houtwerke pour ne pas à faire le trajet quotidiennement. C’est une ville agréable, et elle adore son métier. Elle a fait son mémoire de Maîtrise, en Histoire, sur le groupe de résistants de la muche. Elle se retourne vers son bureau et en sort fièrement un exemplaire de La Voix du Nord. Jeanne fronce les sourcils. « L’grand menteu’ ». C’est ainsi qu’elle appelle ce journal, qu’elle se targue de ne jamais lire. L’Humanité pour les infos nationales, Liberté Hebdo pour les infos locales. Il faut des principes fermes, dans la vie. Je vois néanmoins qu’elle glisse un regard vers la page que brandit Sarah.
« Une vie au service de la France ». Le visage sur la photographie est celui d’un vieil homme. « Albin Delattre est décédé ce 7 novembre. Il venait d’être nommé chevalier dans l’Ordre national de la Légion d'honneur. »
— Il faisait partie du groupe de résistants de la muche, mais il avait échappé à la rafle. C’était une célébrité locale.
Jeanne s’approche, demande à lire l’article. Nous restons silencieuses à la regarder, elle prend son temps. Quand elle a terminé, elle demande à Sarah, avec une politesse qui nous surprend :
— Verriez-vous un inconvénient à ce que je vous l’emprunte pour en faire une copie ?
Sarah n’ose pas dire non.
Quand nous retournons dans la voiture, Jeanne pousse un soupir. J’essaie de lancer une conversation :
— C’était intéressant, non ?
— Très.
Nicole propose qu’on s’arrête manger une frite avant de rentrer.
— Non merci, j’ai du travail.
Nous ne questionnons jamais Jeanne sur son emploi du mot « travail ». Elle est à la retraite depuis dix ans, mais lorsqu’elle rédige un tract pour le PC pour la CGT, elle dit toujours qu’elle travaille. Elle relit l’article pendant que nous roulons.
— Tu le connais, le type qui est mort ?
— Tu crois que tous les vieux se connaissent ?
OK, je ne pose plus de questions. Mais je suis certaine qu’elle me cache quelque chose. Après ce que j’ai découvert aujourd’hui, plus rien ne sera jamais limpide. Nous roulons presque en silence, et quand je la dépose chez elle, alors qu’elle est déjà sortie de ma voiture, elle se penche à ma fenêtre et demande :
— Tu crois qu’Isba est chez elle ?
— Je n’en sais rien.
Elle semble embêtée.
— Si tu la vois, peux-tu lui demander de m’appeler ?
J’ai envie de demander pourquoi, mais elle poursuit d’elle-même :
— J’ai besoin d’elle.

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