Mon procès
Isba
Je ne suis pas ce qu’on pourrait appeler une fille obéissante, mais quand ma grand-mère m’appelle, je me radine aussitôt. J’ai traversé toute la ville pour atterrir dans sa cuisine, devant une tasse de café imbuvable, juste parce qu’elle m’avait passé un coup de fil. Gentille fille. Elle trouve ça normal, tout le monde lui obéit toujours ; moi ça me surprend quand même, qu’elle ait autant d’autorité du haut de son mètre cinquante.
Elle m’a appelée à huit heures, le téléphone a sonné comme un clairon. J’étais déjà en retard en cours, mais j’avais prévu d’aller à la fac pour dix heures. Visiblement, Jeanne n’a pas encore intégré le fait que j’avais un emploi du temps. Pour elle, je suis simplement disponible toute la journée. C’est vrai que je n’ai pas protesté bien longtemps : je me suis habillée, j’ai pris le métro, et me voilà.
Visiblement, il y a urgence. Conseil de guerre. Jeanne a l’air de sortir d’un lit où elle n’a pas dormi, elle porte un gilet qui ressemble à une tapisserie usée, et ses cheveux teints en acajou forment des piques rebelles sur son crâne. Un vrai hérisson. Élément inquiétant : sur la table, il y a la Voix du Nord. L’grand menteu’. Où est passé l’huma ?
Jeanne s’assied devant moi et me regarde.
— Ça te va bien, tes cheveux.
— Merci.
En vérité, je regrette un peu mon geste. J’aimais bien changer chaque matin de coiffure, essayer des tresses, des chignons, planter une pince quelque part au milieu et voir quelles mèches s’envoleraient autour de ma tête. Ce n’est pas grave, ça repoussera. Ce qui m’inquiète plus, c’est le silence dans la pièce. Même les grésillements de l’installation électrique semblent se calmer autour de nous. Les oiseaux se sont figés, ils regardent Jeanne qui prend sa respiration.
Elle sort un gros album de photographies que je n’ai jamais vu, et prend place en face de moi. On va causer souvenirs. Elle sort un cliché qu’elle fait glisser sur la table pour me le mettre sous le nez. Un petit groupe qui pose devant une église, et un visage familier, celui d’une jolie fille, coiffure années 40, sourire ébloui par le soleil.
— C’est toi ?
— Oui, c’est moi, j’avais 18 ans.
— Et les autres ?
Elle soupire. Les autres ne l’intéressent pas trop, mais elle en dresse la liste :
— Ma sœur Lucienne, son mari (j’ai oublié son nom) -, ma sœur Marie, mon père.
— Tu as deux sœurs ?
— Et un frère, mais il n’est pas sur la photo.
— Pourquoi tu n’en as jamais parlé ?
Elle hausse les épaules. Quel intérêt de parler de ça ? Le problème n’est pas là.
— C’était au mariage de Lucienne, en 43.
— Ton père n’a pas l’air commode.
— Non, il ne l’était pas. Et puis il était furieux, parce qu’elle se mariait avec un paysan.
— Et ton autre sœur, elle était mariée ?
Elle s’agace. Ce n’est pas de cela qu’elle veut parler. Elle me reprend la photographie et m’en tend une autre.
La même jeune femme, un peu moins jeune, avec un bébé dans les bras. Mais la coiffure années 40 a disparu, à la place elle porte un foulard, comme ma mère. Elle lui ressemble d’ailleurs de façon troublante. Il y a un peu de la fragilité de Claudine, cet air de s’excuser d’exister. Pourtant, pas de doute possible : c’est la jeune fille du cliché précédent. Je montre du doigt le bébé enroulé dans des kilos de linge.
— C’est maman ?
— Oui, c’est elle. C’est ma tante qui a pris la photo, quand je vivais chez elle.
Je me demande ce qu’elle cherche à me dire. Je regarde bien l’image, les yeux un peu cernés de la jeune mère, elle cherche à me faire comprendre quelque chose. Son regard est étrangement anxieux, blessé. Jeanne n’est jamais blessée, j’imagine mal ce qu’il faudrait pour l’atteindre, quelle charge de cavalerie serait capable de fissurer sa cuirasse. Et puis j’ai un soupçon.
— Tu portais souvent un foulard ?
Je m’approche. Je brûle, même. Elle a baissé la tête. J’ai peur de comprendre.
— Tu n’avais plus de cheveux ?
Elle fait « non » de la tête, toujours sans me regarder. Je pense au cancer de ma mère, à la chimio, et l’angoisse m’étreint comme à chaque fois. Je ne peux pas y penser sans être terrorisée, ni être terrorisée sans me défendre en braquant sur mes peurs toute la force de mon second degré, et mon armure d’indifférence. Ma mère ne comprendrait pas si je le lui expliquais, nous sommes trop différentes ; mais si elle comprenait, alors elle aurait mal pour moi en plus d’avoir mal pour elle, alors je préfère qu’elle ne sache jamais ce que je ressens. De toute façon, je ne ressens rien, je suis comme ça : je suis forte.
Alors quand je comprends ce que ma grand-mère cherche à me dire, je ne m’effondre pas. J’encaisse. De toute façon, ce n’est pas ma mère en face de moi, il n’est pas question de chercher à la réconforter : elle est forte, je suis forte, n’en parlons plus. C’est pour ça qu’elle a voulu me parler, et pas à sa fille : entre cuirassées du cœur, on se comprend. Je fais semblant de ne pas être bousculée par cette révélation, par la jeune fille blessée que me tend la vieille femme invulnérable, et je lui demande juste :
— Pourquoi tu m’en parles aujourd’hui ?
Elle lève les yeux vers moi, et je sens de la reconnaissance. Ça me met un peu mal à l’aise, je me lève pour refaire un café. Je fouille rapidement chez elle, ça ne m’étonne pas qu’elle ne sache nous faire qu’un jus de pied qui troue l’estomac : elle achète toujours le pire café du magasin. Un robusta bien robuste qui déchausse les dents. Elle en est fière, elle est persuadée d’avoir trouvé le meilleur café du coin. Tant pis, je fais bouillir de l’eau pour un thé noir.
— J’ai besoin de ton aide.
— Ok, il va falloir être plus précise, parce que je n’ai pas de machine à remonter le temps.
Elle me tend l’grand menteu’, me montre un article. Un vieux résistant, des hommages posthumes, une petite ville des Flandres. Je repense à ce qu’elle m’a dit quand je l’ai questionné sur Papon : « Tu crois que tous les vieux se connaissent ? ». Je tente quand même ma chance :
— Et lui, tu le connais ?
— Oui.
Elle tend à nouveau la photographie sur laquelle elle porte un foulard.
— C’est lui qui…
— Entre autres.
Ok, on va partir sur une vengeance. Moi, ça me va, mais j’ai encore besoin de comprendre des trucs.
— Tu veux retrouver ceux qui t’ont fait ça ?
— Oui.
— Et tu vas leur faire quoi ? Les tondre ?
— Non, je ne vais rien leur faire.
Elle se lève, prend le dernier article de Charlie sur le procès Papon.
— Tu vois, lui, on va le juger, il va pouvoir se défendre, et s’il est jugé coupable il sera condamné.
J’acquiesce. Oui, c’est bien ce qui va se passer.
— Moi, on m’a condamnée, on m’a punie, mais on ne m’a pas jugée.
En effet. Ou alors très vite, justice militaire expéditive. J’imagine les combattants de la Libération au petit matin, les cris de haine.
— Qu’est-ce qu’on peut y faire aujourd’hui ?
— Je veux qu’on les retrouve et qu’on organise un procès.
Comme je doute de comprendre, elle précise :
— Mon procès.

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