L'idée à la con
Claudine
Une idée à la con. C’est difficile d’appeler ça autrement. Une idée de merde, une bêtise sans nom, un grain de folie bon à mettre sous camisole, qui s’assume fièrement et s’affiche avec bonne humeur.
— On va organiser un procès !
Isba n’a pas lâché le morceau immédiatement. C’était censé être une mauvaise idée secrète, si j’ai bien compris. Elle a fait ce qu’elle fait toujours quand elle a envie de me dire quelque chose mais qu’elle n’est pas encore certaine de vraiment vouloir le faire.
— Je peux venir dormir à la maison ce soir ?
La maison restera toujours la maison. Maintenant que sa chambre est occupée par Nicole, Isba dort dans mon lit avec moi quand elle vient. Ça me rappelle ma propre adolescence, dans un petit deux pièces, couchée tous les soirs dans le même lit que ma mère. Avant de dormir, Jeanne parlait toujours. Elle m’écrasait à petits coups de mots qui faisaient tous le même son, comme celui d’un marteau en plastique : mwa, mwa, mwa. J’aurais pu dormir dans le canapé, j’aurais préféré que ma chambre soit le salon plutôt que de dormir ainsi collée contre l’égo de ma mère ; quand j’ai essayé, elle a réagi comme si je l’avais placée dans un mouroir, comme si je l’avais abandonnée en lui tirant la langue. Le lit conjugal qu’elle partageait avec sa fille, c’était sacré.
Avec Isba, j’ai longtemps craint de reproduire ce que ma mère m’avait fait. Quand elle était bébé, je la prenais contre moi quand elle pleurait, je la serrais doucement et je lui répétais qu’elle était la personne la plus importante au monde. Plus tard, quand elle rentrait de l’école, j’attendais patiemment qu’elle me parle. Je l’écoutais en souriant : je voyais sa liberté se déployer devant moi. Est-ce que j’ai oublié de me donner à moi-même l’attention dont j’avais besoin ? Quand elle me demandait comment j’allais, je répondais : « Et toi ? ». Toi, surtout, ma chérie. Toi par-dessus tout. Ne deviens pas l’ombre de ta mère, éclaire ta propre lumière, trace ta route.
Bien entendu, j’ai toujours redouté de dormir avec elle. Je lui ai appris l’indépendance, la porte fermée, les limites élastiques de sa bulle protectrice. Toute petite, elle se blottissait contre moi lorsqu’elle avait de la fièvre, puis repartait à petits pas dans la nuit pour retrouver sa propre chambre dès que la fièvre était tombée. Quand elle est entrée dans l’adolescence, j’ai pensé qu’elle ne voudrait plus jamais de ma tendresse, qu’elle allait s’envoler comme un oiseau, sans se retourner. Et un jour, quand elle avait treize ans, elle a gratté à la porte de ma chambre, et s’est glissée dans mon lit. Je l’ai laissée s’installer sans rien dire, et sans comprendre. J’ai passé la nuit éveillée, à écouter son souffle calme. Au matin, quand elle a ouvert les yeux, elle m’a dit : « J’ai un petit copain. ». On a parlé sous la couette pendant une heure. Ensuite, elle est redevenue forte, distante, ma petite fille devenue femme qui n’a plus besoin de douceur.
Au fil des années, je me suis habituée à ce mécanisme. Les petits pas discrets sur le lino, trois coups sur la porte, et le sommeil paisible qui précède les confidences. Nicole ne pourrait pas comprendre, alors je préfère ne pas lui en parler, garder pour moi ces moments magiques où je retrouve un bébé fragile derrière le masque d’assurance de ma fille.
Depuis qu’elle a son appartement, elle n’a demandé que trois fois à dormir à la maison. Je lui ai toujours ouvert ma porte, en sachant qu’il me faudrait attendre le petit matin pour que, lorsque ses yeux s’ouvriraient, elle me dise quelque chose d’intime et de profond sur elle.
Ce matin, elle a dormi jusqu’à dix heures. J’ai refusé de me lever, pour ne pas gâcher un instant précieux. Et puis elle a ouvert les yeux, elle m’a vue, et elle a souri. Mais son petit secret du matin était plus long à expliquer que les autres, ce n’était pas une amourette, c’était une histoire de famille.
— J'aide Jeanne à organiser un procès.
Elle a bâillé. J’ai eu peur qu’on se rendorme. Un procès ? Quel procès ? Contre qui ? Panique…
— Contre elle-même.
Elle a reposé la joue sur l’oreiller avec un sourire. J’ai eu envie de la secouer.
— Isba, il faut que tu m’expliques.
Elle a senti la panique dans ma voix, et ça l’a fait rire.
— Ne t’en fais pas, maman, ce n’est rien de grave.
— Explique-moi.
Voilà. Elle m’a expliqué. Je ne sais toujours pas comment elle s’est laissé entraîner là-dedans. Si l’on résume, il s’agit de tendre un piège à quelques retraités dans une petite ville des Flandres, de les séquestrer le temps qu’il faudra et de les obliger à instruire un procès dont Jeanne sera l’accusée. Mais pourquoi faire une chose pareille ?
— Elle a besoin de justice, maman.
Isba s’est réveillée totalement, elle a préparé du café et s’est assise devant la table de la cuisine. Un café, oui, besoin de resserrer mes neurones, et peut-être de sortir d’un reste de mauvais rêve.
— Mais qu’est-ce qu’elle attend exactement ? Des excuses ?
— Je crois que c’est plus compliqué que ça. C’est le procès Papon qui l’a remuée, de voir que pour un type comme lui, on prend le temps de juger, alors qu’elle-même a été condamnée de manière expéditive.
J’imagine la soudaineté, l’instant qui fait tout basculer, l’injustice. Peut-on réparer tout cela cinquante ans plus tard ? Je soupçonne Jeanne de vouloir être réhabilitée, qu’on dise d’elle tout haut qu’elle était innocente.
Autre chose m’inquiète. Je sais qu’elle est forte, mais moi je ne le suis pas. J'ignore comment je supporterai tout ce qui va être dit. J’ai encore du mal à prononcer ce participe passé : tondue. Quand j’y pense, je passe la main sur mes propres cheveux, et l’adjectif qui me fait mal s’impose à moi : chauve. Isba ne s’inquiète pas tant. Pour elle, la situation est assez simple et presque amusante. Elle ramasse vite ses affaires, et part en coup de vent pour la fac. Moi, je reste avec mes angoisses jusqu’au retour de Nicole.
— Pardon, tu veux bien répéter ?
Elle aussi, ça a l’air de l’amuser.
— Il n’y a vraiment que ta mère pour imaginer un plan pareil !
En effet. Et il n’y a que ma fille pour rentrer dedans tête baissée.
— Et toi, comment tu te sens ?
Nicole est la seule personne au monde à me poser cette question. C’est aussi pour ça que je l’aime tant.
— Je ne sais pas trop, je suis inquiète, un peu secouée, et puis…
Elle a le temps. Elle prépare une tisane, et prend place face à moi. Elle sait déjà, j’en suis certaine. Elle a tous les éléments pour juger, je lui ai raconté ce que ma fille m’a dit, et elle a vu le reste à la muche. Isba a parlé de la photographie, de Jeanne avec son foulard, du bébé sur ses genoux.
— Tu n’as pas uniquement appris quelque chose de grave sur ta mère, mais aussi sur toi, c’est ça ?
C’est ça. J’interroge les traits de mon visage, mes yeux, mes cheveux. Je ne suis pas exclusivement le fruit de la volonté de ma mère. Je suis, le doute ne m’est plus permis, celui de la faute la plus lourde en temps de guerre : la collaboration horizontale. Étant donné l’âge que j’avais, d’après Isba, sur la photographie, je sais désormais que j’étais présente quand Jeanne a été tondue, que j’étais déjà dans son ventre, et que j’ai vécu avec elle un traumatisme qui me mine depuis toujours sans que j’en aie gardé de souvenir. Peut-être ce procès permettra-t-il aussi ma justice, la réparation de la blessure qui se rouvre dès que je parle à ma mère ? Nicole serre ma main. Je sais désormais qu’il faut en passer par là, et que je ne serai pas seule.

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