Sarah
Claudine
Puisqu’il faut en passer par là, j’ai apporté mon aide. Je suis retournée à Houtwerke, j’ai franchi seule la porte du petit musée, et j’ai interrompu les interrogations de Sarah en lui demandant gravement :
— Est-ce que je peux te parler, après ton travail ?
Ensuite, je me suis assise avec elle dans le petit estaminet de la place. Tout autour de nous, il y a des objets en bois, des jeux, des vieilles bouteilles. Le passé est un joli décor, il n’est pas le temps des vengeances sommaires et des humiliations. Je suis gênée d’entraîner mon ancienne élève dans cette histoire, mais je sais combien son aide pourrait m’être précieuse.
— Sarah, dans la muche, nous avons vu une photographie. C’était pendant la Libération, une jeune fille…
Elle fait signe qu’elle comprend.
— Est-ce que tu sais de qui il s’agit ?
— C’était la fille du percepteur, elle travaillait à l’hôtel où logeaient les Allemands. Elle a été accusée d’avoir couché avec eux et d’avoir trahi les résistants du village.
— Tu connais son nom ?
Elle rougit. Elle n’avait pas encore fait le rapprochement. Maes, c’est un nom assez courant dans la région. Elle n’est pas sûre d’elle, ce pourrait être une coïncidence.
— Son père, qu’est-ce qu’il est devenu ?
— Il s’est tué en voiture juste avant l’arrivée des alliés.
— Et elle ?
Sarah me regarde attentivement. Oui, elle croit bien reconnaître le visage de la jeune tondue dans le mien. Est-ce pour cela que cette image la hantait durant toutes ces années ? Est-ce qu’elle y voyait vaguement celle d’une professeure de français qu’elle avait eue au collège ?
— Elle a quitté Houtwerke, je n’ai pas réussi à savoir où elle est allée.
Je baisse la tête. Il est déjà temps de tout raconter. Je déplie l’histoire lentement, je commence par la fin. Le procès Papon, puis la vie de Jeanne après son concours d’institutrice, à s’occuper seule de sa fille tout en travaillant à l’école. Nous remontons encore plus loin, à la Belgique, chez la tante Marieke. Et nous arrivons à la photographie.
— Wahou.
L’histoire prend vie sous les yeux de l’historienne, alors elle a un peu de mal à y croire.
— Pourquoi vous me racontez ça aujourd’hui ?
— Parce que ma mère a eu une idée stupide.
Je lui expose l’idée. Son regard s’illumine.
— Ça a l’air d’être quelqu’un, votre mère.
— On peut dire ça, oui.
Elle réfléchit.
— Je vais vous aider.
— Tu n’es pas obligée.
— Je sais.
Son regard se brouille un peu. Elle portait des lunettes autrefois, qu’en a-t-elle fait ? Elle puise profondément en elle-même pour m’expliquer ce qui la poussera à se lancer dans une telle aventure. Aider une vieille dame agressive et désagréable ? Non, bien sûr. Elle prend une inspiration.
— C’est une chose précieuse que le jugement.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Elle cherche la réponse dans sa tasse de café. La sentence est venue toute seule, désormais il faut l’expliquer, sans quoi elle retombera comme un lieu commun ridicule.
— Juger, c’est engager son esprit dans une décision importante, après l’avoir nourri d’éléments contradictoires. C’est risquer d’être injuste, mais également se donner une chance de rendre leur dignité aux victimes d’injustice.
Elle attrape le sachet de sucre vide, et elle en forme nerveusement un petit tortillon.
— On est trop dispendieux de notre jugement, en règle générale. Au lieu de le réserver, de le mûrir, on le jette en l’air pour s’amuser.
Elle repousse le tortillon, puis ses mains s’affairent sur la table pour chercher une autre occupation. La petite cuillère et son équilibre fragile feront l’affaire.
— On juge en une minute, on condamne, et on ne revient plus en arrière.
La petite Sarah, sur les bancs du collège, entendait les jugements des autres élèves à son sujet, et ne pouvait pas s’en défendre. Comme elle était en surpoids, elle était jugée gourmande, molle, manquant de volonté. Comme elle était intelligente, elle était jugée prétentieuse. Comme elle cherchait auprès de ses enseignantes le soutien qui lui manquait partout ailleurs, elle était jugée fayote. Condamnée à la solitude.
— Ce que souhaite votre mère, c’est beau. C’est prendre le temps de confronter les versions, de creuser pour connaître la vérité. Guérir les blessures en éclairant le passé.
— J'ignore si c’est exactement ça qu’elle cherche.
Les yeux de Sarah ne me regardent plus.
— Je vais vous aider.
Elle se reprend, secoue un peu la tête et ancre ses pieds sur le sol. Elle reprend un ton concentré :
— Mais beaucoup de personnes présents ce jour-là sont déjà mortes.
— J’imagine, mais ma mère m’a fait une liste de noms à rechercher.
Je lui tends un papier. Elle a un mouvement de surprise et pose son doigt sur le troisième nom de la liste.
— Lui, c’est le maire.
Encore vivant, donc. Et les autres ?
— Je dois faire une recherche.
Je la remercie, et je m’apprête à payer, mais elle m’interrompt.
— Ce n’est pas tout, il faut encore discuter de la manière dont nous allons nous y prendre.
— Pour piéger ces personnes ?
— Oui.
J’ai honte de ce que nous préparons. Pourquoi Sarah semble-t-elle si sereine ? Elle qui tient tant à son premier emploi, pourquoi envisage-t-elle tranquillement de piéger le maire du village dans un simulacre de procès ? Ses yeux sont devenus durs. Je tends la main vers elle.
— Sarah, je suis désolée.
Elle lève la tête, elle aimerait pouvoir dire qu’elle ne comprend pas de quoi je parle.
— Manifestement, tu as vécu des choses qui t’ont marquées, et j’aurais peut-être pu t’aider à l’époque.
Elle secoue la tête. Non. Elle n’a rien vécu. Personne ne l’a frappée, ni violée, ou presque. Personne n’aurait voulu, de toute façon, toucher la grosse Sarah avec le bout d’un bâton. Les mains aux fesses dans les couloirs, et celle qui s’était glissée dans son pull en cours d’EPS, ce n’étaient pas des attouchements sexuels, c’étaient juste des humiliations, des moyens de lui dire : tu es un morceau de viande, juste digne d’épicer un peu les défis des petits coqs. Son corps était une surface répugnante, pareille aux salles remplies d’araignées des émissions de télévision, on la pelotait en riant et en criant de dégoût. Elle n’a rien vécu.
— Je peux vous faire une confidence, Mme Maes ?
Je l’encourage du regard.
— J’ai passé des heures, dans la muche, à regarder la photographie de votre mère. Je lui parlais, je lui racontais mon enfance, et je lui disais qu’un jour, toutes les deux, nous obtiendrions justice. Je regardais les visages des hommes qui la tondaient en espérant qu’ils avaient été rattrapés, un jour, par ce passé. Qu’un jour leur fille, leur petite fille les avait regardés avec horreur, qu’ils s’étaient sentis merdeux jusqu’au fond du ventre, qu’ils étaient revenus sur ce moment en regrettant d’avoir condamné cette femme sans la juger.
Je regarde autour de moi. J’ai l’impression qu’elle parle fort, mais il n’y a personne autour de nous.
— Alors je vais vous dire ce qu’on va faire, Mme Maes. On va organiser une petite cérémonie de commémoration au musée, on prétendra avoir trouvé de nouvelles pièces sur cette période. On enverra des invitations au maire, à sa femme, à ceux qui figurent sur cette fameuse liste. Ils ne se douteront de rien. Et une fois dans la muche, on refermera la porte, et le procès se tiendra en huis-clos.
Je refuse. Ça s’appelle une séquestration, et perpétrer un tel acte au nom de la justice me semble très douteux.
— Je veux bien qu’on les fasse venir sans les informer à l’avance, mais ensuite, s’ils refusent de participer, ils seront libres de partir.
— Alors il faudra les convaincre…
Elle réfléchit un instant.
— Vous ne m’avez pas dit que votre fille était étudiante en droit ?
— Elle est en deuxième année.
— Est-ce qu’elle saurait diriger tout ça ?
Isba adore diriger, mais pour ma part je rechigne à lui laisser ce rôle. Je crains qu’elle ait du mal à rester impartiale, et ce serait précisément ce qu’on attendrait d’elle.
— Elle pourrait être avocate de la défense, qu’en pensez-vous ?
— Oui, ça lui conviendrait bien.
Depuis toujours, elle défend les faibles et les opprimés. À l’école, elle devenait toujours amie avec le même genre d’élève, les éclopées de la vie, les canards boiteux, les victimes de discriminations. Et elle montait au créneau, elle ne laissait personne s’en prendre à elles et eux, elle était la super-héroïne des cours de récré. J’ai souvent pensé que le métier d’avocate lui conviendrait bien, et en même temps j’ai toujours eu peur qu’elle se noie dans son idéalisme. C’est si facile de brûler des ailes aussi légères que les siennes !
— Vous pourriez être la juge, vous ?
— Oh non !
C’est une évidence, et Sarah a un sourire amusé. J’ai déjà tant de mal à trancher, à faire taire ces voix en moi qui me murmurent sans cesse « nuance, nuance ! ». Comme si j’avais besoin de nuancer… Mon tableau du monde est un camaïeu dans lequel on ne distingue aucune forme précise. Sarah me tire de l’embarras en déclarant :
— Je peux être juge, si vous le souhaitez.
Nous sommes des enfants qui se répartissent les rôles On disait que tu serais le papa, et moi la maman. Et on disait qu’on aurait un bébé, et que le bébé ce serait mon cartable. Je souris. Le rôle de juge me semble adapté pour Sarah : elle est extérieure à notre famille, elle saura rester objective.
— Connaissez-vous quelqu’un susceptible d’être greffier ?
Bien entendu, je pense à Nicole, celle qui note scrupuleusement toutes mes hésitations, et qui me replace chaque jour face à mes contradictions.
— Bien, nous avançons !
Sourit-elle ainsi parce qu’elle sait que le plus dur est à venir ? Pour ma part, je ne me doute de rien, surtout pas de ce qu’elle va me demander.
— Du coup, vous serez avocate de l’accusation.
Hein ? Pardon ? Comment ? Sarah, voyons, il y a erreur sur la personne, regarde-moi bien ! Avocate de l’ACCUSATION ? Moi qui n’ai jamais réussi à pointer l’index vers quiconque ? Je m’étouffe, j’hésite à rire, mais elle est sérieuse.
— Réfléchissez, Mme Maes. Vous êtes la seule à pouvoir tenir ce rôle.
— J’aurais plutôt dit que j’étais la seule à ne pas pouvoir le tenir. Je ne suis pas douée pour accuser les autres.
— C’est parfait.
J’aimerais la faire changer d’avis, mais tout la conforte dans sa décision. Sur le coup, je ne pense même pas que je pourrais tout simplement refuser ce qu’elle me demande, et qu’elle n’a pas la moindre autorité sur moi. Au lieu de cela, je discute, je négocie.
— Pourquoi parfait ?
— L’accusation ne doit pas être facile, sans quoi elle n’est qu’une colère.
J’ai envie de protester encore, mais quelque chose en moi me dit qu’elle a raison. Je fais face à ce que cela implique : accuser ma mère. N’est-ce pas ce que Nicole me conseille de faire depuis toujours ? La regarder dans les yeux, et voir enfin ses torts ? Quitte à lui pardonner, une bonne fois pour toutes la voir telle qu’elle est, sortir du brouillard dans lequel sa présence me plonge toujours ?
— Que devrais-je faire, exactement ?
— Il y a trois étapes, dans un procès. L’assignation, c’est ce que nous faisons actuellement : nous mettons toutes les parties en présence. L’instruction, c’est ce que nous allons faire ensuite : il va falloir enquêter, aller trouver les témoins, les victimes et l’accusée, entendre leurs versions. Puis, nous nous retrouverons pour les débats, pour confronter tous les éléments.
— Et après les débats ?
— C’est le verdict.
Moi qui avais espéré que Sarah m’aiderait à faire revenir Jeanne et Isba à la raison, c’est raté. Elle se charge de tout, elle fait ses recherches, elle prépare des invitations. Nous n’avons plus qu’à venir à la date convenue. Des personnes qui pour l’instant ne se doutent de rien, qui n’ont pas entendu parler de Jeanne Maes depuis cinquante ans, vont se retrouver dans la muche et se voir imposer de participer à un simulacre de procès.
Dans les jours qui suivent, elle m’informe du résultat de ses premières recherches. Elle a retrouvé quatre personnes sur la liste donnée par Jeanne.
— Ce sont les personnes qui l’ont tondues ?
Nicole s’intéresse de plus en plus au dossier. Elle m’a regardée noter pendant que je parlais au téléphone avec Sarah.
— Pas nécessairement, mais elles étaient présentes à ce moment-là.
— Le type qui tient le rasoir sur la photo, c’est qui ?
Le visage fermé et joyeux du bourreau qui lève son outil avec fierté…
— Un gars des FFI. Personne ne le connaissait sur place, il est reparti ensuite. Sarah va le chercher, mais elle a peu d’espoir de retrouver sa trace.
— Tu ne trouves pas ça bizarre, que ta mère n’ait mis que six personnes sur sa liste ?
Je me pose la question. Est-ce un véritable procès dans lequel elle nous entraine, ou un règlement de comptes entre anciens amis ?
De toute façon, il est trop tard pour reculer. La date de la grande mise en scène approche.

Annotations
Versions