Le guet-apens 1
Isba
C’est aujourd’hui. Nous avons prévu que j’arriverais un peu en avance pour organiser le guet-apens, et que ma grand-mère viendrait dans la voiture de ma mère, afin de faire une entrée théâtrale devant ses anciens bourreaux. Oui, c’est un peu ridicule. Je ne dis pas qu’en conduisant ma petite voiture jusqu’à Houtwerke je n’ai pas de doutes, je les marmonne en cherchant des yeux le panneau de sortie. Je n’ai pas réellement peur de me mettre dans l’illégalité, mais plutôt de vivre un immense moment de gêne. Ma grand-mère attend de ces retrouvailles une guérison qui ne va pas de soi. Et si personne ne se souvenait d’elle ? Si on haussait les épaules en lui disant « Que veux-tu, ma pauvre Jeanne, c’est l’époque qui voulait ça ! ». C’était violent, les années 40. Aujourd’hui on se bat, on se baise, on se jette, on craint le sida et on boit de l’alcool au bord de la voie ferrée en jouant avec des cailloux pointus. C’était violent avant, quand on tondait les femmes. Maintenant, on les traite juste de salopes quand elles passent en minijupe, on est des salauds polis, et moins bien organisés qu’avant. Est-ce que j’aurais pu être assise sur une chaise, devant une foule en délire, à voir mes cheveux tomber devant mes yeux ? Combien de mecs largués auraient rêvé de me voir ainsi, combien se seraient fait une joie de me cracher dessus ? Et les filles de la fac, celles qui me regardent avec effroi quand je porte un décolleté, combien auraient hurlé avec les loups ? Ne leur donnez plus de tondeuses, l’ivresse est toujours là et les cheveux pourraient voler plus vite qu’on ne croit. Est-ce pour cela que j’ai envie de voir leurs têtes, aux tortionnaires de jadis ? Je me demande s’ils ressemblent à mes ex, aux petites bourges de l’université, à ces monsieur et madame tout le monde qui me regardent de haut. J’arrive devant le moulin, je me gare. Nous verrons bien.
Ma mère m’a parlé de Sarah, mais je m’attendais, d’après sa description, à trouver une petite fille mal dans sa peau. C’est une jeune femme de mon âge aux yeux pétillants et aux cheveux pleins de couleur. Elle m’attend sur le seuil et me tend une main vigoureuse. Elle a déjà tout préparé.
Nous descendons dans la muche, et je trouve la petite salle d’exposition aménagée en salle de conférence, quelques chaises font face à un pupitre. Je prends le temps de regarder les documents et les photographies, elle me guide doucement vers celle qui justifie ma présence ici, la jeune femme tondue. Mon abominable mamie. Derrière elle, un homme fier, un combattant qui applique consciencieusement la sentence. Autour, la foule excitée par l’odeur du sang.
— Qui doit venir, aujourd’hui ?
— Quatre personnes seulement, deux couples. Tout d’abord, il y a le maire et sa femme. Ce monsieur est l’ancien facteur.
— Et sa femme ?
— Elle ne travaillait pas, l’autre dame non plus.
C’était l’époque qui voulait ça. Jeanne a toujours travaillé, mais il faut dire elle n’avait pas de mari dont elle aurait pu dépendre.
— Tu les connais, ces personnes ?
— Le maire, bien entendu, il est venu pour les expositions les plus importantes.
— Avec sa femme ?
Elle secoue la tête.
— Madame Cateau est très secrète, elle ne sort presque jamais de chez elle.
— Et les autres ?
— Je crois qu’ils sont déjà venus au musée, leurs noms sont sur le registre, mais je ne m’en souviens pas.
À l’instant où elle prononce cette phrase, on entend des voix venir de l’extérieur. C’est déjà l’heure, et brusquement, j' l'envie de faire marche arrière. J’aurais aimé remplir une salle d’audience de bourreaux sanguinaires plutôt que de coincer quatre vieux sans défense dans un souterrain. Il est trop tard.
Pendant que Sarah monte les chercher, je regarde encore l’exposition. Dix jeunes hommes ont été arrêtés ici en 44. Jolie souricière, en effet. La planque idéale, jusqu’à l’arrivée du chat. J’imagine le silence, les bruits de pas, et la prise de conscience en un instant que tout est fini, qu’on va être torturés et mourir bêtement. Ils avaient mon âge.
Les pas se rapprochent, Sarah explique que, pour l’instant, on attend encore du monde, mais qu’ils peuvent déjà s’installer. Ils ne sont pas surpris de me voir, mais plutôt qu’il n’y ait personne d’autre.
— Vous pouvez faire un tour de l’exposition en attendant, si vous le souhaitez.
Il y a du malaise dans l’air. Les deux couples sont très différents l’un de l’autre. D’un côté, j’identifie très vite Monsieur le Maire, bien rond dans son costume, avançant dans le souterrain comme s’il l’avait lui-même construit. Il sourit et me tend la main, comme un réflexe, André Cateau, enchanté, mademoiselle. Ses yeux disparaissent tant ils sont clairs, son visage s’enfonce dans un goitre tremblotant qui semble indiquer, derrière son assurance de notable, une inquiétude profonde. Il veut me présenter son épouse d’un geste du bras, mais elle est trop en retrait, et son geste se perd. Je devine que ce n’est pas la première fois que Madame Cateau ignore son mari. Elle paraît si perdue en elle-même que je me demande si elle a toute sa tête. Son regard sévère parcourt la salle, se pose brièvement sur l’autre dame, et repart très vite, comme pour éviter de trop se livrer. Femme-solitude, elle m’effraie. Je l’imagine bien, en fait, tenir une tondeuse pour punir ceux qui lui déplaisent. Elle a quelque chose d’une divinité cryptique, un personnage sombre du fond des mythologies. Méduse. Les autres évitent son regard, elle le sait. L’autre homme a essayé de la saluer, il a vite rangé son salut quand il a vu la froideur de ses yeux. Il s’est replié vers sa femme, lui expliquant à voix basse certaines pièces de l’exposition.
Ce couple-là renvoit une image plus chaleureuse, plus humaine que l’autre. Ils vont bien ensemble, la vieillesse tonique, l’œil vif, de ces grands-parents qui ressemblent à de beaux rochers émoussés par les vagues, encore forts mais déjà tendres. Parfois, il s’appuie un peu sur elle, et elle sourit. Il est presque chauve, mais on devine qu’il était brun ; il est vouté, cependant on sait qu’il était grand. Son visage a conservé une mobilité charmante, il sourit avec bonne humeur puis se replie comme un crustacé quand l’inquiétude le gagne. C’est un homme livre-ouvert, dont on perçoit la sensibilité et qui ne cherche pas à la cacher. Elle le regarde avec un amour intense, elle le couve, s’inquiète lorsqu’il interrompt ses déambulations, et glisse sa main sous son bras en arrivant devant les photographies de la Libération. J’ai attendu d’avoir pris connaissance des trois autres avant de la regarder attentivement, j’ai cherché à me réserver cet instant. Il faut dire qu’elle est jolie comme un gâteau, fondante et sucrée, élégante et simple à la fois. Elle me regarde et me sourit avec douceur.
J’ai beau dire à qui veut l’entendre que ma grand-mère est la meilleure du monde, et que je n’ai besoin de rien d’autre, celle-ci me plaît étrangement. Elle semble avoir une gentillesse sans calcul, une bonne humeur qui flotte et qui chantonne. En la voyant, je me demande ce que ça peut être, de vivre dans cette légèreté. Comment aurait été ma mère, si la sienne avait été ce genre de femme ? Aurait-elle eu autant de plaies à guérir, autant de boitillements de l’âme ? J’avoue que je suis parfois sceptique quand je vois ma mère considérer Jeanne comme la source de tout son mal-être. Moi-même, j’ai survécu à mon enfance, à ma chambre solitaire, aux dîners en tête-à-tête avec de grands yeux remplis de larmes. Je n’en fais pas toute une histoire, et depuis que j’ai renoncé à sauter par la fenêtre de notre tour de Triolo, je dirais que je vais plutôt bien. Alors pourquoi la vue de cette femme déclenche-t-elle en moi ce besoin de douceur que j’ignorais ressentir ? Elle a remarqué que je la regardais, elle s’approche de moi.
— Vous êtes venue assister à la cérémonie ?
Curieuse, tout de même. Qu’est-ce que c’est que ce rendez-vous souterrain où ne se rendent que quatre personnes ? Elle reste souriante, mais elle flaire l’embrouille. J’essaie de ne rien montrer.
— Je suis une amie de Sarah.
Ses sourcils se lèvent pour montrer son incompréhension.
— La responsable du musée.
Ah, d’accord.
— Je m’appelle Isba.
— C’est joli.
J'ignore pourquoi j’ai voulu me présenter. Elle demeure près de moi, comme si le reste de la pièce la mettait trop mal à l’aise. Elle se tourne vers moi.
— Moi, je m’appelle Madeleine.
Son mari s’approche d’elle.
— Et je vous présente Jean.

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