Le guet-apens 2
Bien entendu, j’ignore encore tout. Je n’imagine pas comment ces personnes charmantes pourraient être liées aux photographies violentes, au passé traumatique. Sans doute s’agit-il de simples témoins. Le maire et sa femme sont bien plus suspects à mes yeux. D’ailleurs, ils ne s’adressent pas la parole. La femme s’est plantée devant les photographies et regarde la tondue sans détourner les yeux.
Et puis nous entendons du bruit, et Sarah monte accueillir les nouvelles arrivantes. Tout le monde s’agite un peu. Un petit groupe de vieux qui s’agite, ça fait comme le bruit d’un envol dans les feuillages, ça tremble un peu et les murmures ne deviennent pas encore des paroles, parce qu’on s’arrête au milieu d’un mot. Je me demande ce qu’ils attendent. Le maire espère sans doute voir entrer un personnage public, le président de Région, le préfet, quelqu’un d’un peu prestigieux. Madeleine s’est rapprochée de Jean et lui a glissé un mot à l’oreille, il a ri. Et la femme triste, je ne serais pas surprise d’apprendre qu’elle attend simplement la mort dans sa grande cape. Au lieu de cela, ils voient revenir Sarah, flanquée de trois femmes. Déception.
J’échange un regard avec ma mère, je souris à Nicole. Jeanne ne sourit à personne. Elle est sombre et tendue, mais aujourd’hui je peux la comprendre. Elle lève les yeux vers moi, puis elle parcourt la salle. Personne ne la connaît, elle n’est qu’une dame du même âge qu’eux, on s’apprête à l’accueillir dans un cercle dont on ne connaît pas encore la teneur. Elle va s’asseoir au pupitre, et je vois un peu de surprise sur les regards.
— Mesdames et messieurs, je vous prierai de prendre place, nous allons commencer.
Ils s’asseyent. Ils froncent les sourcils. Ils soupçonnent un peu, mais non, c’est impossible. Puis ils comprennent peu à peu, l’un après l’autre. Jean lâche la main de sa femme, ouvre la bouche et laisse son regard se perdre dans ses pensées. Madeleine déchiffre sur son visage une révélation qu’elle confirme en regardant la femme au pupitre. La femme triste tord la lanière de son sac et baisse les yeux. Le maire regarde sa femme, puis Jean, puis Madeleine, il se tourne et se retourne en se demandant ce qui se passe, puis il regarde bien, cette dame assise au pupitre, peut-être que son regard… La forme de son visage, ses pommettes… et il lâche un petit cri stupéfait.
— Je vous remercie toutes et tous d’être venus aujourd’hui, commence Sarah d’une voix mal assurée. Je laisse la parole à Mme Maes ici présente.
Jean fait un mouvement pour se lever, Madeleine le retient. Les quatre s’immobilisent, pétrifiés. Jeanne les regarde un à un, s’attarde un peu sur Jean, puis prend la parole. Elle la puise au fond d’elle-même, ce n’est pas sa voix que j’entends, mais un grincement douloureux . Elle le sait bien, qu’elle est depuis cinquante ans le fantôme de Houtwerke. On ne l’a pas oubliée, comment aurait-on pu ? On s’est forcés à ne plus parler d’elle, à ne pas interroger ce que les consciences mâchonnent parfois, le matin, quand une boule d’angoisse vient obstruer la gorge. Elle est devenue le fantôme intime de chacun d’entre eux, comme un personnage de rêve que l’on imagine n’appartenir qu’à nous, et dont on découvre avec stupeur que nos frères et sœurs le côtoient eux aussi. Ils échangent des regards furtifs. Sont-ils seuls à la voir, ou est-elle vraiment là pour tous ? Elle prend la parole. Elle est là.
— Le 6 septembre 1944, une jeune femme du nom de Jeanne Maes a été arrêtée par les troupes des FFI. Elle a été amenée de force sur la place du village, et a été accusée d’intelligence avec l’ennemi. Elle a été punie pour ce crime : on lui a rasé la tête.
Le silence dans la salle est un silence de fin du monde. Le jugement dernier est arrivé.
— Vous êtes ici parce que, d’une façon ou d’une autre, vous avez participé à cette punition.
Ils voudraient protester.
— Les combattants des FFI qui ont tondu cette jeune femme n’ont pas pu être retrouvés, ils n’habitaient pas Houtwerke et personne n’a gardé leur trace.
Elle énonce ces faits avec l’assurance d’une commissaire de police. On jurerait qu’elle a elle-même mené l’enquête. Je jette un regard à Sarah, je comprends que c’est surtout elle qui s’est démenée pour retrouver les personnes présentes sur la photographie. Peine perdue.
— Albin Delattre, qui faisait partie du groupe venu arrêter Jeanne Maes à son domicile, est décédé.
Pourquoi parle-t-elle d’elle-même à la 3ᵉ personne ? Est-ce parce qu’il serait trop difficile de dire « je » dans cette circonstance, « j’ai été tondue », « vous m’avez tondue », est-ce que le « je » a disparu dans l’humiliation ? Alors que je me fais cette réflexion, il revient brusquement.
— J’ai été accusée de collaboration. Vous n’avez pas exécuté la peine vous-même, mais vous y avez collaboré.
Le parallèle fait mal. André Cateau voudrait protester, mais il ne trouve pas les mots. Où sont-ils ? Sa femme les a peut-être avalés, elle est un trou noir de silence, aucun mot ne survit à son contact.
— Je vous ai fait venir aujourd’hui pour organiser un procès.
Cette fois, le maire parvient à s’indigner. Il se lève.
— Ce n’est pas légal, de nous accuser ainsi après tout ce temps.
Quand Jeanne la regarde, j’ai l’impression de voir briller de la haine dans ses yeux. Elle se contient.
— Ce n’est pas votre procès que nous allons faire.
Le soulagement se noie dans l’incompréhension. Jeanne laisse un silence, elle a tout son temps, elle a déjà attendu cinquante ans. Quand tout le monde est perdu, elle reprend :
— C’est le mien. Vous allez me juger.
Madeleine veut se lever, et cette fois, c'est Jean qui l’en empêche. André s’écrie : « Mais c’est ridicule », mais on l’entend à peine, l’agitation s’est emparée du groupe. André tente encore d’argumenter :
— Vous ne pouvez pas nous y obliger.
C’est le moment où nous allons devoir annoncer à ces respectables vieillards que nous les retenons en otage dans la muche, au moins le temps qu’ils écoutent nos arguments. Cette perspective me réjouit et m’effraie. Jeanne se tient toujours droite, raide comme la justice.
— Vous m’avez bien obligée à enlever mes vêtements et à vous suivre dans les rues.
— Ce n’était pas nous !
Madeleine a crié. Une exclamation naïve, ridiculement insuffisante.
— Vous faisiez partie de ceux qui jugeaient, à l’époque.
Le groupe avale la couleuvre. Pourraient-ils vraiment prétendre n’avoir rien fait, quand leur inaction a été, ils le savent bien, une participation passive ?
— Vous m’avez condamnée, vous avez exécuté la peine, mais vous ne m’avez pas jugée. Tout ce que je vous demande, c’est de prendre le temps de le faire.
— Et après ?
La voix timide de Madeleine ose formuler la question qu’ils se posent tous. C’est Sarah qui répond, avec une malice surprenante dans la voix :
— Après, nous vous libérerons.

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