Jeanne et Jean 1
L’instruction à décharge
Isba
Je m’installe chez Jeanne avec un calepin et un dictaphone. Faisons les choses sérieusement. Allez mamie, tu me balances tout, tu vas me raconter tes petites coucheries avec les Allemands, tes souvenirs de jeunesse, ces jolis moments en noir et blanc où on dénonçait son voisin pour un ticket de rationnement.
Elle a sorti un gros album de photographies mâchouillées sur les bords. Une femme à la beauté début de siècle, un homme raide comme un piquet, un bébé nu exposant des fesses qu’on devine rose clair sur un tas de fumier, des poses sinistres de l’avant-kodak, quand la photographie était une affaire éminemment sérieuse et sans fantaisie.
"Je suis née en 1925, à Lille, dans un hôpital situé rue de la Rivette, à l’emplacement exact où Pierre Degeyter a composé la musique de l’Internationale, en 1888. J’ai été baptisée par ce chant révolutionnaire, ma mère me le chantait pour m’endormir. Elle chantait parfois aussi le P’tit Quinquin, bien avant que les cloches du beffroi de Lille n’entonnent cette mélodie à leur tour. Elle était couturière, issue d’un milieu modeste et farouchement anticlérical. 1902 avait été, dans sa famille, une immense victoire de la République. Elle a rencontré mon père en 1917, alors qu’il était en permission. Ma sœur est née en 1918, pour la Libération, et ils se sont vite mariés, parce qu’à l’époque on pouvait être communistes, mais on n’était quand même pas fous. Ma sœur n’a pas vécu, ils se sont retrouvés sans enfant, même pas réellement sûrs de s’aimer. Il a repris les études qu’il avait interrompues pendant la guerre : il est devenu percepteur, un poste dont le prestige le gonflait comme un coq ; il a en conséquence cessé d’être communiste. Elle n’était que couturière, mais pas le genre de femme à apprécier que son mari lui soit supérieur. Elle s’est inscrite au Parti, elle fréquentait des réunions de femmes socialistes, elle sortait le soir pour coller des affiches. Il n’appréciait pas vraiment ça, il avait bien remarqué, en la rencontrant, qu’elle était vive et passionnée, mais il avait espéré que c’était dans le bon sens du terme : une épouse vive et passionnée, miam. Mais pas ça !"
Les images défilent. Josèphe la rebelle pose encore sagement, mais on sent déjà qu’elle ne demande qu’à sortir du cadre. Le percepteur a tendu son gilet sur son ventre pour lui donner l’apparence d’un uniforme de général. Le malentendu crève les yeux, mais les images restent encore immobiles.
" En 1920, on lui avait proposé un poste dans la petite ville de Houtwerke, dans les Flandres. Ça n’était pas trop loin, il pourrait toujours rendre visite à sa mère une fois par mois, et garder un lien avec ses amis de l’université. C’était assez reculé, en revanche, pour couper Josèphe - ma mère - de ses cercles politiques qui commençaient à lui tourner la tête. C’était presque pour son bien, donc, qu’ils s’étaient installés tous les deux à Houtwerke. Le train ne menait pas jusque-là, mais il avait fait l’acquisition d’une Torpédo 4 cylindres qui lui permettait de s’évader lorsqu’il le souhaitait. Bien entendu, ma mère ne savait pas conduire, et il n’était pas question qu’elle apprenne. Pas folle, la guêpe. À Houtwerke, le parti communiste n’existait pas, les cercles de femme non plus, en revanche il y avait du travail pour une couturière. Le couple s’est installé rue de Poperinge, entre le beffroi et le cimetière, et comme il n’y avait rien d’autre à faire, ils ont fait des enfants. Je suis née en 1925, après mes deux sœurs, Marie et Lucienne, et mon frère Edmond.
J’ai grandi dans la colère refoulée de ma mère, qui ne digérait pas d’avoir été ainsi réduite au silence. Les chansons qu’elle me chantait parlaient d’un autre monde, de la justice et du combat. J'ignore pourquoi elle n’a pas, à ma connaissance, partagé avec ses autres enfants la révolte qui l’animait encore. Peut-être sentait-elle déjà qu’elle devrait partir avant que je ne sois grande, et qu’alors il serait important que j’aie déjà quelques notions de ces concepts flous qu’étaient à l’époque la liberté et l’autodétermination. Probablement aussi a-t-elle commencé à me chanter ces chansons quand je suis entrée à l’école maternelle, dans la classe de M. Bailleux. Je reconstitue mal l’histoire quand j’y repense aujourd’hui, parce qu’on ne m’a jamais rien expliqué. Elle m’accompagnait à l’école, et parfois elle semblait retrouver des couleurs, j’entendais un rire qui s’était étouffé depuis longtemps."
Je retourne la cassette du dictaphone. J'en ai prévu un stock, mais il faudra que je passe en racheter.
" Pour les enfants, il paraît que leur maman est toujours belle ; moi je me souviens de l’avoir vue embellir. Je n’ai aucune certitude, mais voici ce que j’ai compris, recomposé comme un puzzle : M. Bailleux était communiste, et c’était un point important car c’était la première fois depuis presque dix ans qu’elle pouvait parler de ses idées avec quelqu’un. Il était plutôt bel homme, excellent instituteur, et surtout rêveur, poète, il nous emmenait dans la forêt pour faire la classe en nous laissant toucher les arbres, et il nous faisait rire à gorge déployée. Je l’aimais furieusement, comme une petite fille de cinq ans peut aimer son instituteur, un homme qui n’a rien de commun avec son père. J’ai pleuré lorsqu’il nous a annoncé qu’il partait, qu’il avait demandé une mutation pour rejoindre Amiens, dont il était originaire. Et, quand il était parti, ma mère est partie avec lui."
Voilà, la belle Josèphe est sortie du cadre. Il ne reste plus que le percepteur, gilet toujours impeccablement tendu, régnant sur ses trois filles et son fils, qui scrutent en douce le bord de l’image, en attendant le moment d’en sortir à leur tour.
" La honte est tombée sur mon père. La traînée, quitter son mari et ses quatre enfants, déserter le domicile familial pour un petit instituteur. On baissait la tête dans la rue, et tout le monde murmurait. On saluait Monsieur le Percepteur, mais on avait pitié. Il a serré les dents, recruté une nounou pour s’occuper de nous, et fait semblant de trouver normale cette situation. Tous les week-ends, il partait au volant de sa Torpédo, et quand il rentrait, la voiture faisait de drôles de zigzags sur la route. Marie et Lucienne avaient intégré le cours complémentaire dont la classe se tenait dans une annexe de mon école. Edmond préparait le certificat d’études, et moi j’essayais d’avoir dix ans, mais ça n’était pas simple. A l’école des filles, j’avais peu d’amies : on aurait juré que, pour les autres, c’était moi qui avais séduit l’instituteur. Il me restait Thérèse et Madeleine. Thérèse avait 3 ans de plus que moi, elle aurait déjà dû passer le certificat d’études mais elle avait été malade pendant plus d’un an et avait dû rester à la maison. Madeleine avait un an de moins, c’était une petite sœur toujours fidèle. Chez les garçons, il y avait André et Jean, les inséparables. C’étaient les seuls à ne pas avoir de terre sur les mains, de grands cheveux brossés à la hâte, l’odeur de foin coupé qui les suit partout. Les parents d’André tenaient l’auberge, et le père de Jean était facteur. De cette année 1935, je me souviens juste que Thérèse, sans qu’on sache pourquoi, a quitté le domicile de ses parents pour aller vivre chez une tante. Elle était maigre, si maigre à cette époque… Avant de quitter Houtwerke en emportant Josèphe dans ses bagages, M. Bailleux s’était rendu chez Thérèse et avait parlé à sa mère. Madeleine et moi n’avons rien su de ce qu’ils lui avaient dit ; Thérèse avait déménagé, elle avait transporté sa triste carcasse sous un autre toit. Elle refusait de nous dire ce qui se passait, mais au village, on parlait. On disait que son père s’était mal comporté avec elle, qu’on l’avait déjà trouvée en jupon devant la maison, en plein hiver, qu’on entendait parfois des cris venir de chez elle. On disait pire encore, que le vieux était un satyre, et qu’il n’aurait surtout pas fallu qu’il ait une fille. Monsieur Bailleux ne s’était pas contenté d’entendre les rumeurs et de surprendre les sursauts anxieux : il s’était rendu chez elle pour la sortir de là. Celui qui avait pris ma mère avait sauvé Thérèse. On la regardait attentivement, quand elle passait. Elle n’avait donc rien à dire à ce sujet ? Elle tirait sur les plis de sa jupe en tordant sa bouche, elle baissait les yeux jusqu’à ne plus voir nos questions. On a grandi ensemble. C’est important à comprendre pour la suite. On s’est vus grandir, on se faisait confiance. Il y avait les autres, et il y avait nous. Pour moi, surtout, il y avait Jean. À mesure que je me remettais du terrible chagrin d’amour que m’avait causé le départ du maître, je posais sur lui un œil toujours plus adolescent. Et puis on a eu quinze ans, ça devait bien arriver un jour. Un premier baiser au creux du chemin de terre qui courait derrière l’église. À quinze ans, je n’étais plus la fille de la traînée, j’étais Jeanne."
Et Jeanne a quinze ans lorsqu’elle raconte, elle est belle de sa toute première jeunesse, de son premier amour. Je revois l’homme que j’ai rencontré dans la muche, au regard vivant dans ses grands yeux cernés. Les autres aussi, Madeleine, André Cateau, et cette femme triste, était-ce Thérèse ?
Jeanne reprend doucement :
" L’histoire que je ne te pensais pas te raconter, c’est celle de ce premier amour. Je croyais qu’elle resterait tue pour toujours, murée dans la honte qui a suivi. Encore aujourd’hui, quand je repense à Jean, j’ai dans le ventre de petits papillons affolés.
Je m’étais ouverte de cette histoire à Madeleine et Thérèse. La première était éblouie, la seconde inquiète. Embrasser un garçon sur un chemin, ça ne se faisait pas. Ce qu’elle n’osait pas me dire, c’est que je portais déjà l’opprobre de ma mère, la trainée qui abandonne sa famille pour un instituteur. Était-ce vraiment prudent de réveiller les fantômes, de devenir celle qui se laisse embrasser ? Toutes les filles de mon âge rêvaient d’amour, Thérèse baissait les yeux. Elle n’avait donc personne en vue ? Personne, mais même si c’était le cas elle ne le laisserait sûrement pas l’embrasser avant la demande en mariage. Je riais de sa pudeur, Madeleine riait avec moi. Et, comme elle m’y encourageait, je racontais encore une fois le chemin de terre, les lèvres de Jean, les papillons qui s’envolent dans une nuée étourdissante. J’étais amoureuse."
Je m’étais préparée à entendre ma grand-mère parler de sexe. Après tout, de quoi était-il question, sinon de cela ? Pour moi, les femmes que l’on avait tondues à la Libération étaient justement celles qu’on avait trouvées trop libérées, qui avaient ouvert leur lit aux Allemands au lieu de serrer les cuisses comme de bonnes chrétiennes. Alors moi, même si je peux comprendre qu’on en veuille à l’occupant et qu’on refuse de lui rendre le séjour trop plaisant, j’ai plutôt tendance à me mettre du côté de celles qui font ce qu’elles veulent de leur cul. Bien sûr, parler de ça avec ma grand-mère, c’est bizarre, mais pourquoi pas, finalement ? Elle est une femme, et entre femmes on peut bien se parler de ce genre de choses. Bon, par contre, ce à quoi je n’étais pas préparée, c’était à parler d’amour.
Je sais bien que l’amour, ça existe. Je sais aussi que c’est censé être beau, poétique, presque spirituel. Pour moi, c’est surtout très théorique. J’ai déjà ressenti des choses, bien sûr, mais rien de transcendant, rien qui justifie des siècles de littérature, des suicides et des clips de Dalida. Quand j’ai vécu avec des garçons des moments assez forts, c’était toujours un mélange d’amitié et de sexe, mais je n’ai jamais eu la sensation qu’il s’agissait d’un territoire à part. Quand j’entends des gens autour de moi en parler, quelque chose m’agace : connaître l’amour vous donne une sorte de supériorité intellectuelle sur celles et ceux qui ne le connaissent pas, « tu comprendras quand tu seras toi-même amoureuse ». Qui vous donne cette autorité, qui vous permet de savoir ce que je comprendrai plus tard ? Je pensais partager au moins cela avec Jeanne : nous ne flottions ni l’une ni l’autre dans l’espace éthérée des grandes amoureuses. Et flûte. J’essaie de recentrer la conversation.
— Tu allais au lycée ?
— Non, il n’y avait pas de lycée à Houtwerke.

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