Jeanne et Jean 2
"Mon projet était, après l’obtention de mon Brevet Élémentaire, de rejoindre l’École Normale d’Institutrices de Douai. J’étais une excellente élève, et je voyais dans cette école l’opportunité de quitter Houtwerke tout en gagnant mon indépendance. Mon père, qui avait tenu à ce que mes sœurs restent toutes deux au village pour occuper des emplois administratifs à la mairie et au bureau de poste en attendant de se marier, acceptait de façon surprenante mon désir de partir. De toutes ses filles, j’étais sans doute celle qui ressemblait le plus à Josèphe : j’avais gardé de ma mère la fièvre de la révolte, et pour sa part il avait retenu de l’échec de son mariage combien il était vain de vouloir lutter contre la fatalité. En réalité, à peine avais-je commencé à émettre des opinions personnelles, qu’il avait soupiré : j’étais donc comme elle. Avant que je ne le déshonore tout à fait, il préférait que je quitte la maison pour vivre ma vie dans cette grande institution laïque et presque socialiste qu’était l’École Normale. Manque de chance pour lui, le Maréchal qui venait de négocier l’armistice avec les Allemands n’était pas de son avis. Il voyait dans le parcours que j’avais choisi exactement ce que j’y voyais moi-même : la possibilité d’une formation citoyenne et républicaine, l’ascension sociale des femmes les plus modestes, le partage des connaissances et la prise de pouvoir du peuple sur l’éducation des générations futures. En 1940, il a donc décidé de fermer ces écoles, et m’a coincée à Houtwerke. S’il avait parlé avec mon père, il aurait su que c’était une fausse bonne idée, et que parfois les mauvaises herbes gagnent à être laissées libres de pousser comme elles le veulent, à condition qu’on les éloigne le plus possible des cultures bien organisées.
Madeleine tendait toujours l’oreille à mes plaintes. J’enrageais de rester sagement là, de renoncer à mes rêves, d’être sage comme…
— Comme moi ?
Elle m’agaçait parfois avec ses grands yeux bleus, sa compréhension. Thérèse, au moins, assumait ses idées et m’affirmait avec froideur que tout était mieux ainsi, et que ma place était auprès de mon père. Madeleine était plus conciliante, elle guettait mon approbation et cela me donnait envie de la blesser, pour tester sa résistance.
Jean, quant à lui, se réjouissait d’apprendre la décision du Maréchal : finalement, nous nous aimions, nous avions une vie à construire tous les deux, qu’aurais-je été faire à Douai ? J’en convenais à contrecœur. Il se vexait de mes réticences.
Je ne vois pas, quand j’y repense aujourd’hui, ce qui a pu créer chez lui des doutes aussi aigus me concernant ; je me repasse nos conversations, je rembobine. Une moue contrariée lorsqu’il me dit que je pourrai toujours occuper un poste de fonctionnaire au village, et qu’après notre mariage je devrais de toute façon arrêter de travailler, lorsque nous aurions des enfants. Il m’embrassait fougueusement pour me consoler de ne plus pouvoir partir, et j’étouffais sous ses baisers. L’ai-je repoussé ? Je ne pense pas, je ne m’en souviens pas. La situation n’a pas diminué l’amour que je lui portais, mais c’est pourtant ce qu’il a cru. Et il est devenu jaloux."
Le prince charmant qui devient un petit propriétaire terrien, ça je connais. La femme qui devient une salope parce que l’homme ne peut pas l’enfermer, je connais aussi. La jalousie…
Dieu sait qu’il n’y avait aucune raison, aucun autre garçon ne m’intéressait. Le monde était tout petit, à cette époque, nous n’étions qu’un groupe restreint de jeunes gens du même âge. Je fréquentais André, qui était son meilleur ami, uniquement lorsque nous sortions tous ensemble. Parfois, Madeleine acceptait de lui donner le bras, pour que nous paraissions deux couples ; Thérèse marchait à nos côtés, sans se compromettre. André n’était pas réellement un ami pour moi ; il était surtout un membre du groupe, mais je ne pouvais m’empêcher de rire lorsqu’il prenait la parole de son air sérieux, alors qu’il bégayait et butait sur chaque mot. Sans être obèse, il était corpulent pour son âge, un peu mou. Gentil, par ailleurs, mais si susceptible ! Quand je riais, il me jetait des regards qui m’auraient fait peur s’ils n’avaient pas pris naissance dans ce visage poupin, ces traits flous et tremblants. Pour les autres, je sentais malgré moi qu’un fossé culturel nous séparait : j’aurais aimé grimper avec eux dans les arbres, mais ils me regardaient avec le respect dû à la fille du percepteur. Nous ne nous croisions que rarement, je connaissais leurs prénoms, ils m’étaient aussi étrangers que les Allemands qui commençaient à s’installer. Houtwerke était sur le chemin des troupes, et tout d’abord, elles avaient traversé la route principale, sans s’arrêter, tandis que nous restions figés à les regarder. Plus tard, l’occupation s’était installée, et l’occupant avait pris place dans l’hôtel tenu par le père d’André. N’anticipons pas, c’est plus tard, pour l’instant les Allemands sont à peine des ombres menaçantes aperçues un matin de novembre sur la route. Ce que je veux dire, c’est que les garçons du village avaient pour moi aussi peu de réalité que ces militaires de passage que j’avais regardés d’un œil distrait. Un jour, en rentrant chez moi, je suis tombée sur Albin, qui avait fréquenté l’école des garçons pendant si peu de temps que je le connaissais à peine. C’était une de ces chevelures emmêlées, ces chenapans qui couraient devant les fenêtres de la classe quand nous étions assises devant nos pupitres ; il criait comme une corneille, nous arrachant de petits rires que nous tentions de cacher au maître. Ce jour-là, il semblait bouleversé, il marchait les mains dans les poches et le regard fixé vers le sol. Je ne lui avais presque jamais adressé la parole, mais j’ai eu envie d’aller vers lui, parce que son silence me surprenait, le chenapan aux cris de corneille était sombre comme un vieillard. Il a levé les yeux vers moi, et il m’a déclaré que son père était mort à la guerre, et que lui-même ne laisserait jamais les boches s’installer. Il serrait les poings, il se retenait de pleurer. Nous étions sur la place du village, près du monument aux morts qui jetait désormais une ombre inquiétante autour de lui. Les gros pavés sous nos pieds brillaient dans le soir couchant, Albin portait des sabots. J’ai marché quelques mètres avec lui, parce que je n’imaginais pas le laisser sur ces paroles sans au moins chercher à l’aider. Sa douleur me touchait. Mon père n’était pas mort à la guerre, il avait été réformé. Il passait dans l’appartement comme une ombre grommelante, ivre. J’aurais peut-être aimé connaître la douleur de le perdre, et le voir comme un héros. J’avais levé les yeux sur Albin, il serrait les dents. Étaient-ce les mots d’un enfant, qu’il ne laisserait pas les boches s’installer ? Que pouvait-il y faire, lui ? J’ai eu un frisson, parce que j’ai senti un peu cette révolte que je voyais, enfant, dans les yeux de ma mère, cette fierté de ne pas se laisser briser. J’ai eu envie d’être comme lui, alors je lui ai pris la main pour continuer à marcher jusqu’au début de la rue principale. Jean m’a-t-il vue ? Le lendemain il était furieux, comme s’il m’avait surprise couchée dans les foins lui."
Je me souviens du nom d’Albin Delattre, sur l’article de journal. « Tu crois que tous les vieux se connaissent ? ». Les vieux ont des histoires ensemble, ils ont été jeunes et se sont affrontés dans des jeux de l’amour, du sexe et du hasard.
" Je n’ai jamais été douée pour la soumission. Quand il a commencé à me traquer, à m’accuser sans raison, j’ai senti monter en moi la colère de Josèphe. J’ai crié, puis refusé qu’on se réconcilie tant qu’il n’aurait pas admis ses torts, tous ses torts.
— Il t’aime, Jeanne, c’est pour cela qu’il est maladroit.
Patiemment, Madeleine détricotait ma colère, chaque jour.
— Quand on est amoureux, on est toujours jaloux, c’est normal.
Je levais les yeux au ciel. Moi, je n’étais pas jalouse, il pouvait bien voir qui il souhaitait ! Madeleine rougissait.
Quand j’y repense, je m’aperçois que je n’ai jamais su si elle-même avait un amoureux. Elle ne m’en parlait pas : nos conversations tournaient toujours autour de moi, et de Jean. Thérèse désapprouvait tout de ce que je ressentais, mon amour, mon agacement, mes doutes l’horripilaient. Elle me tenait tête, brune et maigre, le regard dur. Dans mon souvenir, elle ressemble à ces personnages de vieilles filles aigries, ces cousines Bette ou ces gouvernantes de la Comtesse de Ségur. Depuis qu’elle ne vivait plus chez ses parents, elle était moins nerveuse qu’avant, mais elle semblait toujours plus stricte. À vrai dire, je n’avais plus beaucoup en commun avec elle, mais le groupe d’amis que nous formions était constitué ainsi, et d’une certaine manière j’aimais me confronter à elle. Ses sourcils qui se levaient, sa bouche qui s’arrondissait me confirmaient dans mes choix. Si je la choquais, c’était que j’étais plus libre qu’elle, et qu’elle ne me comprenait pas. Ai-je exagéré, dans mon souvenir, la hauteur des cols qu’elle boutonnait au-dessus de son cou tendu ? Ai-je teint en noir ses manteaux, ses robes, ou était-elle à ce point sinistre et sévère ? Madeleine était plus douce, presque jolie, mais maladroite. Ses cheveux étaient roux, un beau roux flamboyant qui brûlait sur sa tête de petite fille. Elle souriait en baissant les yeux, et elle me regardait à la dérobée, ses yeux pétillaient d’admiration. Elle était cruche, parfois. Si gentille, si mignonne avec ses petites mines, mais terriblement cruche. Elle n’avait qu’un an de moins que moi, mais on aurait juré qu’elle était une toute petite fille. Elle demandait souvent des détails sur Jean, comment il m’embrassait, ce qu’il me disait. Thérèse se crispait lorsque j’en parlais devant elle et demandait toujours :
— A-t-il dit s’il allait t’épouser ?
C’était tout ce qui comptait pour elle. Quelle grenouille de bénitier ! On aurait dit que rien d’autre ne comptait, ni les sentiments, ni les rêves, il fallait très vite se caser et rester bien sage toute sa vie. Je haussais les épaules.
— Je n’ai aucune envie de me marier tout de suite !
Elle était choquée, et cela me plaisait. En réalité, seule dans mon lit, je rêvais souvent du mariage avec Jean. Ses beaux yeux doux me caressaient, alors que je marchais à pas lents, en soulevant les plis de ma longue robe. Tous les regards sur moi. La mairie, pas l’église, tant pis pour Thérèse et ses angoisses spirituelles !
Ma sœur Marie s’était mariée un an plus tôt à un employé municipal gentil, rond et insipide. Je n’avais pas envie de vivre la même vie. Défiler devant l’église, être acclamée et transportée dans un appartement au-dessus de la poste pour inaugurer mon bas-ventre, enfermée alternativement derrière un guichet et derrière une cuisinière, non merci ! Je redressais la tête, je prenais devant mes amis la défense de celle qu’il m’était défendu de défendre : à la place de ma mère, moi aussi je serais partie. Les yeux de Thérèse s’arrondissaient, et même Madeleine restait sans mots."
Avant de rencontrer Adeline, j’en ai eu, des amies dont les yeux s’arrondissaient quand je leur racontais mes aventures. Et, comme Jeanne, j’ai eu envie de me faire plus salope que je ne l’étais. Et alors ? C’était cette question que je lançais en l’air, pour provoquer les jugements. Je haussais les épaules à chaque panique morale. Et alors ? Je parsemais mes phrases de jurons, j’appelais un chat un chat, je détaillais crûment ce que j’avais vu, touché, goûté, et ça frémissait d’horreur. Très vite, je n’ai eu autour de moi que des personnes qui cherchaient ce frisson, je suis devenue une attraction touristique. Et puis Adeline s’est pointée, d’humeur égale, elle n’a pas relevé mes provocations, ni mes gros mots. Elle m’a écoutée raconter des scènes scabreuses, et elle a eu un petit regard qui signifiait : « Si ça te fait plaisir ». En réalité, non, ça ne me faisait pas si plaisir que ça. On a parlé d’autre chose, et on est devenues amies.
J’ai perdu de vue les paroles de ma grand-mère, je me suis laissé dériver sur mes pensées. Je raccroche, je lance les amarres et je me hisse vers elle. Elle dérive, elle aussi,, dans ses souvenirs qui se racontent à voix haute sans s’adresser vraiment à moi. C’est la première fois que je la vois parler sans penser à l’effet qu’elle produit sur les autres, et cela me touche étrangement. J’ai envie de la regarder chanter sa chanson de souvenirs, comme on regarde une petite fille qui joue avec ses peluches et leur parle un babillage absent.
"Je me revois un soir courir sur le chemin pour fuir celui que j’aimais mais qui ne me faisait pas confiance. Il m’avait embrassée jusqu’au vertige, puis il avait posé ses mains sur mes épaules et m’avait tenue à distance, comme s’il craignait de me voir de trop près et de manquer, dans son observation, un détail qui ne serait apparent que dans une vue d’ensemble. Que cherchait-il ? Il m’avait demandé encore une fois si j’avais vu Albin. Je m’étais emportée, il m’avait retenue, je lui avais crié qu’il n’avait aucun droit sur moi, il n’avait pas levé la main pour me frapper, mais ses yeux l’avaient fait. Je ne sais plus si j’ai eu peur. La colère était trop brûlante, l’indignation. J’aurais juste aimé ne pas l’aimer, mais je désirais par-dessus tout qu’il me prenne de nouveau dans ses bras et m’emmène en haut. Son amour ressemblait à moulin à eau, il m’entraînait malgré moi, je peinais contre le courant jusqu’à ce que, brusquement, je sorte de l’obstacle et atteigne le ciel. Et je redescendais charrier les mêmes vagues, explorer les mêmes fonds glacés. Je voulais être en haut, sentir la facilité de l’amour et ses baisers sous lesquels j’existais plus fort que lorsque j’étais seule. Je voulais qu’il m’aime, alors je suis partie d’un pas vif, pour ne pas dépendre de lui, et j’ai marché jusqu’à m’enfoncer dans la campagne. Le paysage était un tableau qui se superposait sans fin à lui-même : aucun relief ne permettait de varier les points de vue, et, lorsque je marchais, je voyais la vaste plaine autour de moi tourner comme une grande assiette. Tout était familier, et j’aurais voulu crier de rage pour que tout se déchire, cesse d’être prévisible. Alors que je m’étais éloignée, la pluie a commencé à tomber, de plus en plus forte ; j’ai couru jusqu’à une grange, et j’y ai trouvé une forme recroquevillée, en larmes. J’aurais voulu que ce soit Jean, mais je venais de le fuir. C’était Albin. Il a sursauté en me voyant.
— Tu pleures à cause de ton père ?
Il a essuyé ses yeux dans sa manche et a redressé la tête. Je me suis assise à côté de lui.
Le silence a pris de la place entre nous. Nous n’avions rien à nous dire, mais le bruit de la pluie sur le toit de la grange nous bloquait là. Il avait les cheveux presque roux, maladroitement peignés sous son béret de laine. Il n’avait déjà plus un visage d’enfant, alors que, comme moi, il avait quinze ans. Ses pommettes étaient larges et rouges, sa mâchoire un peu tordue. Il s’était battu un jour avec un autre garçon, et un coup de poing avait cassé pour toujours la symétrie de son visage. Pourtant, il y avait quelque chose de doux dans sa physionomie, et dans sa voix hésitante qui sifflait presque sur certaines consonnes. Il ne parvenait pas à me parler sans rougir, parce qu’il avait intégré l’idée que j’étais une bourgeoise, une jeune fille bien élevée, et qu’il ne ferait que se ridiculiser avec son patois de paysan. Je crois bien que je ne me suis jamais moquée de lui, pourtant ; je le trouvais attendrissant. Il était à l’opposé de Jean, avec cette force démentie par ses hésitations, ces yeux enfoncés sous des arcades osseuses, qui bien que plantés fermement sous un roc solide, cherchaient désespérément où s’enfuir. Jean avait un beau visage harmonieux, aux traits fins. Ses yeux étaient bordés de très longs cils noirs qui lui donnaient une grâce presque troublante, androgyne. Et il me tenait sous une emprise implacable, il n’hésitait jamais, il me voulait tout à lui et serrait, serrait mes poignets dans ses mains de pianiste. Albin me regardait à la dérobée.
Brusquement, il s’est tourné vers moi et a essayé de me prendre dans ses bras. Il était maladroit, comme s’il avait bu. Je suis tombée sur le sol, il a roulé sur moi, mais une fois qu’il m’a bloquée par terre, immobilisée sous son poids, il a eu l’air de ne pas savoir que faire. Moi, j’ai eu envie qu’il m’embrasse, parce que j’étais encore en colère contre Jean, mais au lieu de ça il a desserré son étreinte et m’a laissé partir. Je suis sortie, la pluie m’a battu le visage, c’était bon et violent, j’ai couru jusque chez moi. Le chemin était inondé, mes souliers s’enfonçaient dans la boue et me demandaient, pour s’en extraire, une force particulière. Ils se levaient dans un bruit de succion et, quand qu’ils touchaient de nouveau le sol, engloutissaient mes pieds avec voracité. J’eus envie de me rendre chez Jean, mais la pluie brouillait mes idées. J’étais brûlante d’un trouble que je ne déchiffrais pas ; Jean était toujours au centre de mes pensées, mais la violence que j’entrevoyais dans le désir des hommes m’inquiétait. Être forcée, être réduite, être contrôlée… Je ressentais les contradictions de mes désirs, et surtout les prémices de mes décisions. Une bourrasque m’a fait vaciller. La pluie semblait presque lumineuse dans la nuit, comme un tourbillon d’argent.
Quand je suis rentrée, j’étais trempée, et mon père m’a regardée comme si j’avais été nue, couverte de bijoux, fière de ma sensualité. Dans son regard, il y avait quelque chose de terriblement gênant ; il avait bu. Il s’est approché de moi, m’a regardé de haut en bas, a pris une inspiration et m’a giflée si fort que je suis tombée par terre. Sous moi, sur le parquet, une grande flaque de pluie s’est formée. Je me suis relevée et précipitée dans ma chambre.
Je suis devenue une femme en embrassant Jean, en étant renversée dans la grange par Albin, en étant frappée par mon père. Je suis devenue une femme comme un animal qu’on dresse, qu’on caresse, qu’on frappe.
Avant de me déshabiller, j’ai verrouillé ma porte, sans pouvoir vraiment formuler à moi-même ce que je craignais. Mes vêtements sont tombés par terre, je me suis mise nue, j’ai saisi un drap et j’ai frotté ma peau jusqu’à la faire rougir. Ensuite, je me suis couchée, et j’ai dormi ainsi, frissonnante, jusqu’à attraper la fièvre."
Moi, je suis peut-être devenue une femme en entendant ma grand-mère se déshabiller lentement, perdre son écorce. En entendant sa fragilité profonde, j’ai questionné mes fêlures. Je suis sortie de chez elle plus pauvre que j’y étais entrée, cherchant des yeux autour de moi les certitudes d’un monde solide sur lequel je n’osais plus m’appuyer.

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