Madeleine

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L’instruction à charge

Claudine

Le dimanche suivant, je me suis retrouvée devant la porte d’une petite maison de ville, au centre de Houtwerke. C’était l’adresse que m’avaient indiquée Madeleine et Jean. J’ai sonné, et Madeleine a ouvert.

— Jean est sorti.

— Ce n’est pas grave, si vous êtes disponible pour me parler.

À l’intérieur, c’est propre et bien rangé comme une vie de vieux. On a l’impression d’entendre un phonographe quand on parcourt des yeux les assiettes décorées, les cruches en métal, les napperons. Au fond de la pièce, une grande cuisinière en fonte comme on n’en fait plus, sur laquelle une cafetière crachote. Madeleine sort deux tasses en porcelaine, toutes roses et fines, et elle les remplit sans bruit. Ensuite, elle approche une boîte en métal qui contient de petits sucres, et une autre remplie de biscuits. Je ne peux pas m’empêcher de comparer cet accueil avec celui que je reçois chez ma mère. Bien sûr, ce n’est pas la faute de Jeanne si elle ne sait pas faire le café. Quand j’arrive, elle commence toujours par me parler, dès que je franchis le seuil. Le disque s’enclenche, et ne s’arrête pas. Elle me raconte sa journée, même si elle l’a déjà racontée à mon répondeur, et à moi-même par téléphone à peine une heure auparavant. Ce n’est pas qu’elle soit sénile ou qu’elle radote, elle a toujours procédé ainsi : le silence n’existe pas chez elle, ou uniquement comme un jouet qu’elle s’amuse à briser dès qu’elle l’a en main. Et, généralement, avant qu’elle ne songe à me proposer à boire, il faut qu’elle se soit tant épuisée à parler qu’elle en éprouve elle-même le besoin. C’est alors souvent moi qui pousse les journaux éparpillés sur la table, et qui lave deux tasses traînant dans l’évier pour nous service sa nitroglycérine imbuvable. Bref, le café de Madeleine est curieusement bon, et sa salle à manger est un havre de paix. Elle prend place en face de moi, et m’invite à reprendre un gâteau. Si, si. Ils sont faits maison, avec une presse à biscuits, ils forment de petits serpentins maladroits. Elle attend ensuite que je prenne la parole, et moi je ne sais pas par où commencer. Je botte en touche, je ne veux pas immédiatement entrer dans le vif du sujet.

— Madeleine, comment vous sentez-vous concernant ce procès que nous organisons ?

— C’est compliqué.

J’imagine. Elle cherche ses mots pour développer, mais, comme elle l’a dit elle-même, c’est compliqué. Elle finit par attraper une formulation qui semble la satisfaire.

— Je comprends le besoin de justice de Jeanne, mais j’ai peur qu’elle ne soit déçue par l’issue de tout ceci. On ne peut pas retourner dans le passé.

— Souhaiteriez-vous y retourner ?

Elle semble surprise par ma question. Elle réfléchit un instant.

— Je ne crois pas, non. Je vais essayer de vous aider, mais je ne pense pas que j’aurais pu aider Jeanne à l’époque en agissant différemment.

— Quand l’avez-vous connue ?

— À l’école. J’avais un an de moins qu’elle.

J’imagine les deux petites filles dans les rues d’Houtwerke.

— Je l’adorais, elle était comme une grande sœur pour moi. Et mon modèle, en quelques sortes.

Je sais que ma mère fait cet effet à certaines personnes. Elle peut provoquer une fascination étrange, toujours un peu mêlée de crainte. Mais peut-être était-elle différente, lorsqu’elle était plus jeune. Peut-être avait-elle brutalement changé un jour de septembre, quand un bourreau l’avait tondue devant tout le village.

— Comment était-elle ?

— Elle était drôle, et vive, elle avait toujours une histoire à raconter. Elle aimait provoquer par son esprit libre, elle était un peu féministe je crois, à une époque où nous ne l’étions absolument pas. Et, je ne sais pas si je peux le dire à sa fille, mais…

Je lui fais signe qu’elle n’hésite pas à parler.

— Elle était assez égoïste.

Assez, oui. J’imagine de mieux en mieux la jeune fille dans son groupe d’amis, fascinante par son esprit libéré, infiniment tournée vers elle-même et ne regardant les autres que dans l’espoir d’en être admirée.

— Et vous étiez encore amies, en 44, quand…

Je laisse ma phrase en suspens dans l’espoir que Madeleine m’épargne d’avoir à la terminer. Elle comprend, et m’interrompt.

— Non, nous nous étions éloignées.

— Pour quelle raison ?

Elle hésite encore, elle semble ne pas avoir envie de m’en dire trop, trop vite. Ce sens du mystère n’est pas pour me déplaire, il contraste avec la logorrhée à laquelle m’a habituée ma mère. J’aimerais pourtant comprendre : deux amies inséparables, presque deux sœurs, qui restent vivre dans le même village, et en quelques années elles ne sont plus rien l’une pour l’autre, l’une assiste au châtiment de l’autre sans intervenir, et leurs routes se séparent.

— Elle s’est éloignée de moi quand elle a commencé à travailler à l’hôtel, elle a changé.

— L’hôtel, c’est celui de la grand place ?

— Oui, il était tenu par le père du maire actuel. Il avait été réquisitionné par l’armée, et Jeanne y avait été embauchée pour faire le ménage.

Je n’ai pas encore pris de notes, mais soudain je me souviens que j’ai pris avec moi un petit calepin. Je le sors, et je commence à écrire « travaille à l’hôtel ».

— En quelle année a-t-elle été recrutée ?

— En 42.

Je note, je note.

— Et elle s’est éloignée de vous à cette époque ?

— Oui, de manière progressive.

Ce sont des choses qui arrivent, il me semble. Le problème, c’est que dans cet hôtel il y avait des soldats allemands, et que Jeanne a été finalement accusée d’avoir pactisé avec eux.

— Que pensez-vous des accusations qui ont été portées contre elle à la Libération ?

— Je ne sais pas.

Ne pas savoir, dans ce genre de situation, c’est déjà sacrément prendre parti. On aurait pu attendre d’une ancienne amie proche qu’elle réfute tout en bloc, qu’elle s’écrie : « Je la connais, jamais elle ne ferait cela ! ». Madeleine ne me dit pas tout, et son hostilité à l’égard de Jeanne est plus profonde qu’elle ne veut bien l’admettre.

— Que savez-vous exactement de son comportement pendant cette période ?

— Vous voulez dire, si elle couchait avec des allemands ?

Je baisse les yeux. Elle a un petit geste vers moi pour s’excuser, je lui fais signe que tout va bien. Elle reprend.

— Je n’ai jamais rien su avec certitude, mais on entendait des rumeurs. Elle ne cherchait pas réellement à démentir, d’ailleurs. Il faut dire qu’elle était fière…

— Elle a aussi été accusée d’avoir révélé la cachette des résistants, qu’en pensez-vous ?

— Ça je ne suis pas sûre que ce soit vrai.

Manière subtile de dire que, pour le reste, elle est sûre.

— À moins qu’elle ait voulu se venger de quelqu’un, elle semblait avoir une relation compliquée avec Albin Delattre, celui qui est mort récemment.

— Mais justement, il n’a pas été arrêté avec les autres.

— Oui, justement.

Ma remarque signifiait plutôt que sa relation compliquée avec lui ne pouvait rien avoir à voir avec la délation. Pourtant, curieusement Madeleine semblait considérer son absence le jour de l’arrestation comme un élément accablant Jeanne.

— Je crois que j’ai tout dit, n’hésitez pas à me contacter par téléphone si vous avez des questions.

Elle me raccompagne à la porte, et avant que je prenne congé elle saisit mon bras.

— Claudine, est-ce que je peux vous demander un service ?

Oui, oui, comment dire non ?

— Laissez Jean en dehors de ces interrogatoires. Il a le cœur fragile, et j’ai peur que ce soit très difficile pour lui de remuer ainsi le passé.

Ce qu’elle me demande, c’est de renoncer à mon enquête. De laisser un témoin de côté, alors que je n’en ai que quatre à interroger. C’est absolument impossible pour moi d’accepter, mais elle me regarde avec des yeux suppliants et je balbutie :

— Je verrai ce que je peux faire.

Je pars sans la laisser me remercier trop longtemps, par peur de m’engluer dans ma culpabilité.

Bien que cette salle à manger m’aie semblé douce et agréable, en me retrouvant dans la rue j’éprouve un soulagement qui m’indique combien j’ai ressenti de malaise. Je n’ai pas appris grand-chose, mais j’en ressors avec deux certitudes : Madeleine déteste Jeanne de toutes ses forces, et elle m’a caché des choses que seul Jean sera en mesure de me révéler.

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