La ducasse 1

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L’instruction à décharge

Isba

Le café, la grimace, toujours aussi imbuvable. Je repose la tasse, j’allume le dictaphone, et on démarre.

Jeanne commence par me raconter sa dernière réunion à la CGT. C’est décousu, hors sujet, il va falloir recentrer.

Donc, 1940, les Allemands s’installent, tu as quinze ans et tu files avec Jean le parfait amour parfaitement dysfonctionnel. Et ensuite ? En 41, en 42, comment se passe cette occupation, cette adolescence en noir et blanc ?

"À 17 ans, je n’étais pas malheureuse ; j’étais frustrée par la simplicité de mon existence. Jean et moi étions toujours amoureux, toujours chien et chat. Je terminais mon Cours Complémentaire, juste à côté de l’école où j’avais passé mon certificat d’études, et de façon surprenante, mon père refusait que je parte poursuivre ma scolarité à l’internat du lycée d’Hazebrouck. Avant la suppression de l’École Normale d’Institutrice, il avait approuvé mon projet d’en intégrer une et de quitter la maison. Désormais, il s’opposait à mon départ. Le projet du Maréchal n’était pas uniquement de mettre des bâtons dans les roues des jeunes aspirantes au poste d’institutrice ; il était aussi de rétablir les femmes dans leurs fonctions domestiques. Je n’avais pas encore de mari, mais il semblait clair pour tous que j’en aurais un prochainement. Pourquoi investir dans des études puisque, in fine, mon destin était de tenir un foyer ? Mon père ne me parlait pas, je ne pouvais qu’imaginer ses raisonnements. J’étais désœuvrée, mes sœurs étant mariées, je vivais seule avec lui, et je m’occupais du ménage comme une petite épouse. Je rongeais mon frein."

Nous le rongeons ensemble, ce frein, mamie. Moi, j'aimerais surtout savoir comment tu es passée de cette adolescente frustrée à l’objet de tous les scandales et de toutes les rancunes.

— Et les Allemands ?

Jeanne ne remarque pas mon impatience, elle reprend et se prend au jeu de son récit : elle joue les différents personnages, imite les voix. Je me fais la réflexion qu’elle aurait été une excellente conteuse, si elle avait accepté plus tôt d’avoir une belle histoire à raconter, et pas uniquement un bavardage envahissant à répandre autour d’elle.

" Les Allemands s’étaient installés dans l’hôtel tenu par le père d’André. Ils nous imposaient une domination supportable, il régnait juste dans le village une atmosphère tendue, on ne protestait jamais à haute voix, mais on grommelait comme des vieux.

Notre petit groupe d’amis était toujours le même. Notre vie ronronnait. Nous passions surtout du temps chez Madeleine, parce que ses parents étaient souvent absents et plus compréhensifs que les nôtres. Nous parlions du passé.

— Cette année encore, il n’y aura pas de Ducasse.

Madeleine n’avait pas grandi, elle ressemblait toujours à une petite fille que l’on a privée de son jouet. Elle boudait.

— Bien sûr qu’il n’y en aura pas. Ils savent bien qu’il ne faut pas laisser le village se réunir. Ça fait partie de leur plan.

André paraissait bien connaître leur plan. Il me faisait rire. En grandissant, il faut avouer qu’il semblait moins gauche qu’avant, il avait maigri et ne bégayait presque plus, mais tout de même ! Il parlait comme s’il était le plus grand d’entre nous, le plus sérieux et raisonnable, le chef. Et il fulminait lorsqu’il voyait que je me retenais de rire.

— Moi, j'aimerais bien qu’on fasse une ducasse, comme avant, avec de la musique.

Madeleine était toujours aussi cruche. Tout ce qui l’intéressait, c’était de s’amuser. C’était surprenant, d’ailleurs, qu’elle ne soit pas tombée amoureuse d’André ; ils auraient été bien ensemble. Au lieu de cela, je commençais à soupçonner Thérèse d’avoir des vues sur lui.

En entendant le mot « musique », celle-ci s’était assombrie. Elle nous l’avait annoncé peu de temps auparavant : le médecin était formel, elle serait bientôt totalement sourde. Déjà, elle peinait à suivre nos conversations, nous devions parler fort en sa présence, et plutôt dans son oreille gauche. Elle était désormais une jeune fille de 20 ans, et elle n’était pas devenue jolie pour autant. Elle était toujours anguleuse et triste. Elle avait renoncé à me faire la morale au sujet de Jean, elle semblait avoir accepté que tout le monde ne se destine pas, comme elle, à une existence de vieille fille ; mais sa présence générait toujours une sorte de tension, une gêne, comme si tout le bonheur que nous pouvions éprouver lui était dérobé et la narguait avec cruauté."

Je reconnaissais bien la femme du maire, cette tristesse anguleuse qui m’avait glacée. Alors que Thérèse provoquait du malaise autour d’elle, Madeleine était toujours aussi douce que dans le souvenir de Jeanne. Est-ce qu’on change, en cinquante ans ?

" Madeleine avait 16 ans, et elle avait une candeur qui pouvait être perçue comme de la beauté. Ses cheveux roux semblaient totalement incontrôlables, malgré ses efforts pour les peigner ; elle essayait parfois de longues tresses qu’elle entortillait jusqu’à se faire un casque de viking, mais la plupart du temps, elle abandonnait et laissait ses mèches folles occuper plus de place que son visage et chatouiller toutes celles et ceux qui l’approchaient. Elle était plutôt drôle, et j’aimais passer du temps avec elle : elle posait sur le monde un regard d’enfant, et sa naïveté me donnait la sensation d’être mûre et posée."

— Et Jean ?

Elle lève les yeux vers moi, on dirait qu’elle avait oublié ma présence.

" Jean était de plus en plus beau. J’aurais aimé qu’il en soit autrement, qu’il devienne un vilain petit canard et que je puisse l’aimer malgré tout, mais avec la liberté de m’en défaire dès que je le souhaiterais. Sa beauté m’enchaînait à lui, ses bras m’électrisaient toujours avec la même force. Sa voix était devenue profonde, vibrante. Je craignais l’empire qu’il avait sur moi, alors bien sûr je le fuyais toujours, en sachant bien qu’un jour je me laisserais définitivement attraper. Il m’avait déjà proposé le mariage, mais je avais uniquement 17 ans et je voulais attendre. Je voulais surtout reculer ce moment où je serais une épouse, un être contrôlable et clairement défini, qui se conforme à sa destinée. En attendant, je le retrouvais chaque jour et je l’embrassais à perdre haleine. Il avait cessé, au fil du temps, de me tourmenter au sujet d’Albin, que je croisais à peine depuis l’arrivée des Allemands."

Elle se tait un instant. Même pour elle, il y a trop de mots, trop vite. Trop d’émotions aussi. Elle respire. Je lui sers une tasse de thé, elle prend le temps de le laisser refroidir. Je ne l’ai jamais vue silencieuse si longtemps. Et puis elle reprend :

" Avoir 17 ans en 1942, c’était se retrouver avec des amis dans une minuscule cuisine, et repenser aux fêtes auxquelles nous avions assisté alors que nous étions encore trop jeunes pour y danser. À Houtwerke, comme dans beaucoup de villes de la région, il y avait un petit géant, un géant maladroitement assemblé et dont l’histoire semblait bricolée à la hâte, pour faire comme ailleurs. Julot, on l’appelait. Quand il sortait dans les rues, avant 40, on avait envie de rire de sa dégaine brinquebalante, des hommes qui le portaient et suaient comme des bœufs, mais on se laissait prendre dans l’euphorie d’un carnaval joyeux. En 1942, il n’y avait plus de fêtes, de rassemblements ni de défilés.

— Je sais où on pourrait faire ça.

Nous avions regardé André.

— Une ducasse, je sais où on pourrait l’organiser. Mettre un peu de musique, des lumières, et danser.

Il ne bégayait plus du tout. Il était presque charmant, avec l’assurance qu’il prenait ces derniers temps. C’était un jeune homme solide, au visage large et aux yeux très bleus. Il n’avait pas les longs cils de Jean, ni son regard profond. Il était blond, blond filasse, blond lavasse. Malgré tout, en grandissant, il avait acquis un je-ne-sais-quoi, une sorte d’autorité naturelle. D’ailleurs, nous étions toutes et tous tournés vers lui, attendant qu’il s’exprime et nous expose son idée.

— La muche."

Je prends note. Elle me regarde écrire, et se souvient que j’ai grandi ici, à Lille, et que je connais mal la petite ville d’où elle vient.

" Il faut que je t’explique, à ce point du récit, car Houtwerke est une petite ville dont la géographie est souvent mal connue. Un îlot de banalité entre les monts des Flandres, avec une placette entourée de maisons de brique rouge, et des pavés ronds comme des coussinets, toujours luisants de pluie. Il n’y avait rien à voir, sauf un hôtel pour les voyageurs de passage, qui abritait, pour quelques années encore, des envahisseurs brutaux mais assez polis. Des champs à perte de vue, qui commençaient sans prévenir, juste après l’église et le cimetière, et déroulaient de grosses mottes de terre grasse où s’épanouissaient des patates. Et un joli vieux moulin, hissé sur un semblant de colline, au bord de la route qui menait à Bailleul. La visite était vite faite, mais il existait une sorte de légende qui circulait entre nous, les jeunes, sans que nous l’ayons jamais vérifiée : la muche. D’après ce que l’on disait, il y aurait eu, vers le moulin, un passage secret permettant d’accéder à un vaste réseau de galeries souterraines. Creusée il y a des siècles par des paysans qui voulaient se protéger de Malbrouk-s’en va-t-en-guerre, la muche n’était pas uniquement un terrier dans lequel se cachaient les pauvres pour échapper à la guerre : elle était devenue une part de l’imaginaire collectif, le rêve d’un refuge, d’un autre monde parallèle au nôtre, d’un trésor. On en parlait comme on parlait de Julot, le géant dont la légende sonnait faux comme de l’étain. Savez-vous ce qu’on m’a dit ? La rumeur courait comme un feu follet, et notre ville semblait moins triste.

La muche était toujours, d’ailleurs, la seule attraction de la ville. La légende s’était muée en musée, elle n’était plus mystérieuse, mais on se plaît à imaginer le moment où elle l’était encore, et où les paysans cachaient leurs récoltes sous la terre pendant que les soldats piétinaient le sol au-dessus de leurs têtes.

"En entendant André, j’avais éclaté de rire, et bien entendu ça l’avait vexé. Les autres s’étaient retournés vers moi, puis avaient regardé de nouveau André. Jean avait posé la main sur la mienne. Il savait combien je détestais ces moments où les regards se détournaient de moi. J’avais tourné la tête pour ne pas voir l’avidité de leur attente, — raconte André, raconte —, et pour ne pas admettre que moi aussi j’avais envie de savoir. De la poutre du plafond pendaient des oignons tressés, secs comme les cheveux de Madeleine. La maison était petite, et bientôt sa mère rentrerait du marché, et nous n’y serions plus à notre place. Je m’étais approchée très légèrement de Jean, pour prendre appui sur son bras. Son contact m’avait apaisée, et j’avais laissé André poursuivre.

— Mon frère m’a expliqué où était l’entrée de la muche, on pourrait y aller et avoir quelques heures de liberté. Les boches ne le sauront jamais.

L’idée était trop tentante pour que je fasse encore de l’ironie. Pourtant, je ne pouvais retenir mon agacement de voir André se vanter ainsi, parce que son frère lui avait révélé le secret le plus convoité du village. Le regard de Jean s’était posé sur moi et m’avait apaisée. Une fête, où nous pourrions danser. Passer quelques heures loin des regards, sous terre, dans une petite ville secrète qui n’appartiendrait qu’à nous. Nous avions fixé l’organisation de l’évènement : il faudrait attendre que nos parents soient endormis, et filer dans le village malgré le couvre-feu. C’était bien plus excitant que tout ce que nous avions pu faire jusque-là, et nous préparions ce mauvais coup comme une attaque à la dynamite. Soudain, nous étions graves et sévères : personne ne devrait savoir. Nous avions même décidé, dans un élan lyrique, de nous rebaptiser « La bande de la muche ». Rien que ça. Une bande de jeunes qui se voulaient rebelles, et qui surtout, surtout, rêvaient de danser quelques heures sans être surveillés. Il faudrait de la musique, Madeleine avait proposé d’emporter son phonographe, Thérèse avait baissé les yeux. Pour boire et manger, nous ne pouvions pas envisager une véritable fête : nous nous étions engagés à apporter une contribution, sans nous faire d’illusion sur le résultat.

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