La ducasse 2
J’ai choisi une robe qui appartenait à ma mère, et que j’avais réussi à soustraire au tri vengeur qu’avait entrepris mon père à son départ. Alors que nous venions d’apprendre qu’elle le quittait pour vivre avec Monsieur Bailleux, un gros sac débordant de linge bloquait l’entrée de notre appartement, j’avais dix ans et j’avais saisi une étoffe bleue qui voulait s’échapper. C’était une robe d’été, légère comme la liberté. La robe de ma mère. Trésor conservé depuis, jalousement caché, essayé chaque année jusqu’à ce jour où, enfin, mon corps était devenu celui de ma mère, avait tendu les plis du tissu et fait renaître sa silhouette dans notre appartement. La robe n’était pas particulièrement belle — ma mère n’était qu’une petite couturière, et ne possédait rien de vraiment luxueux ; mais personne ne m’avait jamais vue la porter, et je me réjouissais d’avance de voir le regard surpris de Jean, d’apporter un peu de nouveauté dans notre couple qui, déjà ronronnait un peu trop. Nous avions peu de vivres, mais mon père était alcoolique ; j'ignore comment il trouvait toutes les bouteilles de vin qu’il stockait dans la cuisine ; j’en ai pris une, certaine qu’il ne le remarquerait pas. Je suis sortie dans la nuit, frissonnant dans ma robe légère, je me suis fondue comme une ombre dans la rue de Poperinge, j’ai pris des ruelles secrètes, tourné vers le cimetière, longé les champs humides, et j’ai vu le moulin se dresser. Jean m’y attendait, comme un prince de contes. Ses yeux luisaient dans la nuit quand il a détaillé lentement le coton léger qui volait autour de moi. Mon cœur battait comme si, devant ce moulin, c’était notre mariage que nous allions célébrer. J’y étais prête, et je crois que c’est à cet instant précis que mon amour a connu son apogée. Il a posé les mains sur ma taille, et m’a donné un baiser précautionneux. Comme s’il avait eu besoin, en me voyant ainsi, d’apprivoiser graduellement les sensations nouvelles que je lui offrais."
Mon esprit peint un tableau de Van-Gogh, une nuit étoilée dans laquelle glisse une jeune fille trop libre pour son temps. Le tableau change, les traits s’allonge, et soudain ce sont des mariés de Chagall qui s’envolent dans le ciel. Je pensais entendre des souvenirs, et soudain, c'est une vraie mamie d’autrefois qui me raconte une histoire pour m’endormir, avec des fées et des princesses. Nous sommes loin de la photographie, du rasoir, de la haine. Étrangement, j’ai peur pour la jeune fille de cette histoire, un peu comme si c’était moi qui avais marché à petits pas vers l’entrée de la muche, risquant d’y être sacrifiée dans un rite païen. La jeune vierge descend dans le souterrain, comment en ressortira-t-elle ? La voix de Jeanne me semble plus profonde lorsqu’elle résonne de nouveau.
En repensant à cette soirée, je me surprends à être superstitieuse : j’avais revêtu la robe de Josèphe. Jean ne pouvait totalement l’ignorer, en me voyant si fière, arborant un visage nouveau, et la silhouette de celle qui avait disparu. Ce soir-là, je suis devenue Josèphe, et j’avais envie, comme elle, de défier toutes les autorités. J’aurais voulu qu’il me serre contre lui, et profite de la lumière de la lune pour me dévorer comme un loup. Sa prudence m’a figée, nous sommes restés comme des statues à attendre les autres.
J’attends à mon tour. C’est comme s’il n’y avait plus de bruit dans la maison, comme si les tic-tac, les glouglous et les bzzz s’étaient mis sur pause en attendant la chute.
La silhouette légère de Madeleine, auréolée de ses cheveux roux, a émergé du chemin. Thérèse, fine, raide, triste, a tenté un sourire en nous apercevant. André s’est fait attendre, puis il est arrivé en majesté. Il était temps de descendre sous terre.
Descendons, mamie. Je prends ma respiration et je te suis.
L’entrée de la muche était dissimulée à quelques mètres à peine du moulin, sous une pierre plate qui pivotait pour laisser apparaître une échelle de meunier.
Sous terre, c’était plus grand que ce qu’on avait imaginé. Une ville souterraine, ce serait sans doute exagéré, mais c’était tout de même l’impression que cela donnait. D’ailleurs, la géographie du lieu y ressemblait : il y avait des rues, et une place centrale, où la ducasse devait avoir lieu. Les parois étaient grises et humides, en passant, j’ai glissé ma main dessus pour sentir s’y accumuler l’eau fraîche qu’on ne voyait pas couler, mais dont on devinait la présence par son odeur métallique et dure. Notre lampe tempête éclairait la ruelle et faisait disparaître dans l’inexistant tout ce qu’elle ne montrait pas. Le monde se divisait entre l’invisible et l’à peine perceptible. J’ai serré la main de Jean.
Quand nous sommes arrivés à la place centrale de la muche, nous avons toutes et tous été pris dans un paradoxe : Nous étions enfin dans un lieu où nous pouvions laisser s’exprimer l’énergie de notre jeunesse, rire et chanter, et pourtant le silence s’imposait à nous. L’espace disponible était grand comme l’intérieur de l’église ; c’était la même fraîcheur, d’ailleurs, la même obscurité solennelle. On a posé la lampe sur une table, on a allumé des torches accrochées au mur. C’était beau et sinistre, rien n’était moins adapté à une ducasse que ces catacombes silencieuses.
Madeleine a traversé la pièce à petits pas, un peu alourdie dans sa démarche par la valise grise qu’elle portait contre elle comme un bébé. Nous la regardions sans rien dire, comme si elle avait été une prêtresse accomplissant un rituel. Elle a posé la valise sur une table, l’a ouverte, et quelques instants plus tard la musique nous a atteints au cœur. Je ne sais pourquoi Lucienne Delyle allait danser, à Saint Jean, au musette, mais je sais que le même mouvement s’est emparé joyeusement de nous. Jean m’a enlacée et m’a entraînée, je frissonnais, j’étais chipée. L’espace est devenu soudain immense et lumineux comme les salles de bal dont parlent les contes de fées. Mon prince était le plus beau, le plus fort. Tout tournait autour de nous. J’ai vu Madeleine au bras d’André, et Thérèse qui malgré tout se balançait doucement de droite à gauche, un sourire mélancolique aux lèvres. Le bonheur nous enivrait, alors j’ai ouvert la bouteille de mon père et j’en ai bu une large rasade, directement au goulot. C’était amer, piquant, j’ai eu envie de tout recracher dans un éclat de rire. Je l’ai donnée à Jean, qui a bu aussi, l’a faite passer, et l’atmosphère s’est encore réchauffée. Après deux chansons, André a lâché la main de Madeleine et a proposé à Thérèse de danser. J’ai agrippé le regard de Jean avant qu’il ne se pose sur Madeleine. Il n’était pas question que je le partage, j’ai tourné avec lui en riant. Quand la chanson s’est arrêtée, il m’a embrassée lentement. Et soudain la trappe de l’entrée a grincé, et nous sommes restés tous les cinq figés.
La bande de la muche. Une bande d’abrutis, qui voulaient tant danser qu’aucun interdit n’était trop lourd. J’imagine les regards immobile, pétrifiés, la sensation d’avoir commis la dernière erreur de leur courte vie.
J’ai serré la main de Jean, il a passé son bras autour de mes épaules. Madeleine était pétrifiée, les larmes lui montaient déjà aux yeux. André a voulu enlacer Thérèse comme Jean m’avait enlacée, lui offrir un soutien protecteur, mais elle s’est dégagée et a avancé à petits pas vers le gramophone et vers la lampe, qu’elle a soufflée brusquement. L’obscurité est devenue totale : si quelqu’un était bien descendu dans la muche, la lumière que cette personne apportait ne parvenait toujours pas jusqu’à nous. Dans le noir, je sentais battre les veines de Jean. Je me suis demandé si j’allais mourir dans la robe de ma mère. Les pas se sont approchés, et soudain la lumière d’une lanterne nous a éclairés à nouveau, et une voix s’est écriée :
— Mais qu’est-ce que vous foutez là ?
Le soulagement est resté figé. Il nous a fallu de longues minutes pour comprendre que nous n’allions pas mourir sous les fusils allemands, mais simplement nous faire passer un savon par le grand frère d’André, Gilbert. Alors un soupir nous a parcourus. Seul André est resté pétrifié. J'ignore s’il n’aurait pas préféré être fusillé.
— André, espèce de petit con, ça m’apprendra à te confier des choses !
Gilbert était un géant, bien plus imposant que notre pauvre Julot de papier mâché. Il était plutôt beau, mais surtout imposant, sérieux comme un militaire. Derrière lui, j’ai aperçu dans l’ombre trois garçons, et j’ai cru reconnaître Albin.
André bafouillait. Madeleine a volé à son secours.
— Nous sommes désolés, nous ne voulions rien faire de mal.
Gilbert l’a regardée comme si elle avait été le dernier spécimen d’une espèce disparue, une renarde blanche du désert, improbable et fragile. Une fille. Ce grand gaillard n’était soudain plus si impressionnant, et j’ai décidé de me mêler à mon tour de la discussion.
— Les boches nous interdisent de faire la fête, alors nous avons décidé de résister.
Il s’est tourné vers moi et a soudain éclaté de rire.
— Vous appelez ça résister ?
Les garçons dans l’ombre ont été parcourus à leur tour d’une hilarité bruyante.
— Les gosses, rentrez chez vous, vous n’êtes pas taillés pour ça.
Il avait une voix de méchant de cinéma. C’était tout à fait ridicule, alors je lui ai répondu :
— Et toi, tu es taillé pour quoi ? Tu n’as même pas été au front !
Jean cherchait à me garder contre lui, mais j’étais partie. Gilbert s’est approché de moi.
— Et toi, tu y es allée, au front ?
— Moi, je ne suis pas un grand gaillard comme toi !
Il me dominait d’au moins trois têtes.
Il a levé la main pour me frapper. Jean a voulu s’interposer, mais c’est la voix de Madeleine qui a vraiment stoppé son geste :
— D’accord, on s’en va.
Elle avait crié « d’accord » avec colère, suffisamment fort pour qu’il se retourne.
— On ne voulait rien faire de mal, on voulait juste s’amuser un peu.
Les garçons qui accompagnaient Gilbert sont alors sortis de l’ombre. Visiblement, le mot avait porté : s’amuser, ça faisait longtemps, c’est vrai. Ça n’était pas si grave, au fond. Ils se sont approchés en balbutiant des arguments. Et si… Gilbert s’est radouci. Il ne me quittait pas des yeux, comme pour me signifier qu’il pourrait toujours revenir vers moi et m’en coller une, s’il le souhaitait. Et si… Il s’est tourné vers ses camarades.
— Ok, au point où on en est.
Puis, vers Madeleine :
— Remets donc la musique, et viens danser.
Il était devenu un géant joyeux. La danse a donc repris, et une autre bouteille de vin est sortie des réserves. La peur nous avait enivrés aussi sûrement que l’alcool, et tout semblait tourner autour de moi. Quand une chanson s’est terminée, Albin s’est approché pour me proposer de danser. Jean lui a répondu sèchement : « Non, elle est avec moi ». J’ai entendu plutôt « elle est à moi », et cela m’a déplu, alors j’ai tendu la main à Albin. Il dansait mal, mais il dégageait quelque chose d’attirant et de trouble. Il avait bu, il m’entraînait un peu trop vite et m’étourdissait. Quand la danse s’est terminée, je me suis aperçue que Jean était parti.
Bien souvent, le prince disparaît quand on cesse de ne voir que lui. Le prince quitte la salle de bal en trépignant, le prince fait du boudin. Parfois même, dans les contes de fée du quotidien, le prince en colle une à la princesse pour qu’elle garde les fesses à leur place. Maintenant, Cendrillon allait quitter le palais, affolée, désorientée. Et moi je me doutais déjà qu’elle ne retrouverait plus l’ivresse du moment où elle dansait sans rien regarder autour d’elle.
La muche était sombre, il y avait plusieurs ruelles et je ne savais pas où aller. Je n’osais pas demander aux autres, car tout le monde m’avait vu repousser Jean pour danser avec Albin. C’était ridicule, ridicule. Je m’énervais tout bas, et en même temps, je sentais une panique sourde me tordre le ventre. C’était ridicule, mais je voulais m’en souvenir une fois blottie contre Jean, quand je n’aurais plus peur. Quand je l’aurais retrouvé, je pourrais lui reprocher sa jalousie puérile, mais ce que je voulais tout d’abord, c’était respirer son souffle chaud, être enveloppée dans son regard. J’ai parcouru les galeries en silence, une bougie à la main. Les parois étaient humides, et cette humidité m’évoquait des sensations lointaines, l’eau qui coulait à la fontaine de notre courée, là où ma mère allait remplir la bouilloire pour préparer mon bain. Quand j’étais déjà assise dans la bassine, j’attendais, frissonnante, qu’elle verse de l’eau chaude pour m’envelopper. La vapeur se condensait sur les parois et faisait couler des gouttelettes glacées. J’avais froid, j’attendais le réconfort qu’annonçaient les pas chantonnant de ma mère. Mes propres pas résonnaient faiblement sur le sol de terre battue. J’ai caressé le mur. Il était glissant. Glacé. Une paroi utérine sans chaleur, j’étais coincée dans le ventre d’une morte, à chaque pas je voyais se terminer l’histoire d’amour qui avait bercé mon adolescence. Est-ce que je m’étais trop endormie sur l’amour de Jean ? J’ai décidé que rien n’était terminé. Il n’était pas dans la muche, il était reparti chez lui. Je pouvais encore le rejoindre. Rien de chaud, rien d’organique ou de vivant ne sortirait de ce cadavre enterré. Je devais au contraire me glisser dans la nuit, sous les arbres, être une ombre amoureuse dans Houtwerke endormie, et voler comme un trait de flèche, fine, légère, voler jusqu’à la fenêtre allumée de mon amour furieux. Je devais grimper, perdre mon souffle dans l’épreuve, pour reconquérir mon prince qui boudait tout en haut. Je devais apparaître soudain devant ses yeux, et assumer d’être venue pour m’offrir à lui, ou pour le prendre, pour nous donner à tous les deux ce qui scellerait enfin notre passion. Quel sens avait la retenue, l’attente, la chasteté qu’exigeaient l’Église et nos parents ? Nous étions plus libres que cela, plus forts et plus joyeux, nous étions la force vive de la nature, et nous nous aimions.
Malgré moi, mon cœur se serre. Ma grand-mère a toujours été, pour moi, une femme qui vivait seule. Qu’elle ait souhaité aussi fort être unie à un homme me déstabilise dans mes certitudes. Mamie, cet homme en vaut-il vraiment la peine ? Petite mamie toute jeune, pleine d’espoir et de flamme, ne devrais-tu pas te dépêcher de devenir Jeanne-la-solitaire, statue indéboulonnable du célibat heureux ? Elle ne m’écoutera pas, elle file dans les rues muettes de Houtwerke endormie, elle gratte à la porte, elle assume d’être venue quémander de l’amour.
Quand il m’a vue debout devant lui, haletante et empourprée par les pensées qui s’étaient posées sur mes désirs, il est resté silencieux un moment. Émerveillé, je crois. Effrayé, aussi. N’aies pas peur, mon amour. Glisse tes bras autour de ma taille, nous sommes seuls et il fait nuit. Il était encore furieux, mais il m’a enlacée. Il s’est éloigné un instant de moi, m’a regardée avec une expression étrange ; je l’ai interrompu en l’embrassant. J’étais prête. Il était celui que je voulais, que j’avais choisi, choix que je renouvelais chaque jour presque malgré moi. Je sentais son désir, je savais que le moment était venu pour nous deux. Je l’ai encore embrassé.
Il s’est crispé. Je ne connaissais rien aux hommes, aux mouvements qui les animent et que je soupçonnais vaguement, comme des mystères qui me seraient destinés à moi seule. J’ai cru qu’il ressentait la même émotion que moi, qu’il tremblait du bonheur d’être enfin libre. Je me suis encore approchée, il a posé la main sur ma gorge et m’a repoussée. C’était un geste terriblement doux, presque une caresse, et je l’ai reçu comme un coup de poing au ralenti. J’avais l’habitude de tout savoir de Jean, de comprendre ce qu’il avait en tête sans qu’il ait besoin de le formuler. Ce geste m’a précipitée violemment dans l’inconnu : je ne suis pas parvenue à le déchiffrer. J’ai tenté de m’approcher de nouveau, sa main a continué à me tenir à distance, et j’ai chu sans bruit.
Je crois que la nuit est tombée, dehors. Nous n’avions pas allumé de lampe, et il reste à peine l’éclairage de l’aquarium pour jeter une lumière mouvante et froide sur la toute petite silhouette de ma grand-mère. Ses mots se font murmures, pensées intimes, silencieuses. Elle souffle sur cette fin d’histoire comme sur la flamme d’une bougie, qui vacille encore un peu.
Je n’ai pas envie de repenser à ce qui a suivi. Je ne suis pas certaine de m’en souvenir, d’ailleurs. Comment saurais-je encore, cinquante ans plus tard, quelle douleur m’a transpercée lorsque j’ai compris sa décision ? Comment aurais-je gardé les mots, précis comme des rasoirs, avec lesquels il a découpé notre amour avant de le jeter par terre, comme un petit tas de confettis gisant à mes pieds ? J’ai tout oublié.
J’ai oublié quels pas m’ont conduite jusqu’à ma chambre, quels pavés luisants ont accueilli mes larmes quand j’ai été certaine qu’il ne pouvait plus me voir de sa fenêtre. D’ailleurs, je ne suis pas sûre de l’avoir vraiment aimé. J’ai oublié.

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