André
L’instruction à charge
Claudine
Chez André Cateau, le rendez-vous se prend via le secrétariat de la mairie. Il tient à montrer qu’il est un homme occupé, et m’a demandé de me présenter comme une journaliste. La rencontre aura lieu dans son bureau, mais plutôt à dix-huit heures : il préfère qu’il n’y ait plus personne dans le bâtiment, et puis il aime à dire qu’il travaille tard.
Il m’accueille avec cordialité et distance. Sa main est moite.
— Je peux vous proposer un café ?
Il semble hésiter devant la machine. D’habitude, c’est sa secrétaire qui s’en charge. J’hésite à l’aider, mais finalement je le laisse se débrouiller. Ses mains tremblent, il est terriblement maladroit ; ou terriblement nerveux.
Une fois ma tasse servie, je prends place en face de son bureau. Il range des papiers, me fait patienter, tente de me faire comprendre qu’il a mieux à faire et que ma présence le dérange. Je garde mon calme, alors il finit par comprendre qu’il n’a pas réellement le choix : il va bien falloir se prêter au jeu.
— Ainsi, vous êtes avocate ?
Sa question me prend au dépourvu.
— Non, pas réellement, mais j’ai été désignée pour jouer ce rôle.
Il fronce les sourcils. Ça ne lui semble pas très régulier, et il a raison. Je choisis de prendre les devants :
— Vous trouvez tout cela ridicule, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas ce que je dirais.
Il est politicien avant tout. Difficile d’assumer de tels propos, surtout lorsqu’ils lui sont soufflés. Il cherche à reformuler.
— Vous savez, la justice est importante à mes yeux, mais d’une certaine manière elle l’est trop pour que j’approuve ce genre de…
Je me demande quel mot il cherche, je fais des hypothèses : mascarade ? Cirque ? Mise en scène ?
— Ce genre d’initiative qui, bien que partant d’un bon sentiment, risque de manquer de rigueur.
— Que craignez-vous exactement ?
Il tourne la tête vers moi, et son œil s’arrondit comme celui d’un pigeon. Je lui souris pour désamorcer.
— Je ne crains rien du tout, mais je ne voudrais pas donner de faux espoirs à Mme Maes, ni être instrumentalisé par son désir de vengeance.
— Pensez-vous qu’elle ait des raisons de vouloir se venger de vous ?
Il fait cliquer son stylo. Il a des stratégies de contournement propres à un politicien. Cependant, il n’est pas réellement doué : il vient de me fournir un sujet d’interrogation dont il se serait volontiers passé.
— Je pense que, sur la base d’un malentendu, elle pourrait être tentée de répandre des calomnies de nature à faire beaucoup de mal.
— Elle n’a pas tenu à rendre publics nos débats, vous n’avez rien à craindre pour votre réputation.
Il hésite entre le soulagement et l’indignation.
— Ce n’est pas cela…
Il déboutonne le col de sa chemise, et se lève pour ouvrir une fenêtre. Il ne fait pourtant pas chaud. Quand il se rassied, je lui offre un instant de répit en buvant mon café silencieusement. Je reprends :
— Quand avez-vous connu Jeanne ?
Il plisse les yeux avant de répondre, comme pour réfléchir plus intensément. Cette première question avait pourtant pour unique but de le mettre dans de bonnes dispositions : moi-même, j’en connais déjà la réponse.
— Il me semble que je l’ai connue très jeune, quand j’étais à l’école élémentaire. Nous étions un groupe d’amis.
— Qui composait ce groupe ?
— Hé bien, vous les avez rencontrés à la muche : mon épouse en faisait partie, ainsi que Monsieur et Madame Degrycke.
Il se détend un peu, je décide de corser le jeu :
— Que pensiez-vous de Jeanne ?
Je vois ses yeux rouler rapidement dans leurs orbites, le mode « langue de bois » est activé, et je sais que rien de ce qu’il prononcera ne devra être pris pour argent comptant.
— C’était une jeune femme admirable, si je m’en souviens bien, et très vive d’esprit.
— Étiez-vous proche d’elle ?
— Pas très. À l’époque, les filles et les garçons nous ne jouions pas beaucoup ensemble.
— Et à l’adolescence ?
Qu’on ne me fasse pas croire qu’en 1940, les filles et les garçons ne s’intéressaient pas les uns aux autres.
— J’étais toujours proche de Jean, et nous faisions parfois des sorties avec les filles.
Il aimerait laisser s’installer le silence. Me regarder avec hauteur, être maître des horloges. Malgré moi, car j’aimerais qu’il me soit simplement antipathique, je ressens la fragilité de ce colosse endimanché. Je vois le doute qui fait trembler ses prunelles, s’est-il jamais permis de l’exprimer ? Il y a dans la période de l’occupation des secrets intimes et des peurs qui demeurent vivaces. Sarah m’a un peu renseignée, je sais que cet homme a perdu son père et son frère sous le feu des ennemis, et que cela l’a conduit à choisir la respectabilité sans éclat plutôt que la flamme de l’engagement. Que peut-il penser, lui si raisonnable et timoré, de la petite Jeanne-à-grande-bouche ? Elle était vive d’esprit, sans aucun doute. Je sais trop bien ce que cache ce compliment : elle savait déjà lancer vivement ses piques meurtrières, choisir ses alliés et détruire les fortifications de ses ennemis, pour rester seule dans un vaste champ de bataille fumant, certaine d’avoir toujours eu raison et de n’avoir rien fait contre personne. Ma mère admire les personnes fortes et sûres d’elles. Elle les teste un peu, puis cherche à leur plaire en les flattant, en se montrant étrangement complaisante avec elles. Elle adore Isba, et je ne l’ai jamais vue se montrer dure ou jugeante avec elle. Tout ce qu’elle fait est merveilleux. Elle aime aussi Nicole, même si parfois elle regrette sa présence qui me rend plus solide face à ses attaques. Les personnes faibles, influençables, fragiles, elle les aime plus que tout, parce qu’elles lui sont un terrain de jeu inépuisable. Elle provoque l’espoir par une caresse, puis lance un coup de griffe. Elle souffle le chaud et le froid. Je suis de ces jouets maintes fois mâchonnés qu’elle fait rouler entre ses pattes sans jamais se lasser. Mais il y a pire encore, car elle aime tout de même ces pauvres âmes sans défense qu’elle torture à l’occasion : il y a les imposteurs, les faibles qui se font passer pour des forts. Avec ceux-là, il n’y aura pas de quartier. Pas de caresses entre deux coups de griffe, pas d’ambiguïté, de doute : elle les torpille sans relâche. Plus je fais la connaissance d’André Cateau, plus je comprends ce qu’il a vécu avec ma mère lorsqu’elle était jeune. Il transpire la fausse assurance, la présomption qui ne croit pas elle-même à sa légitimité. J’ai pitié de lui, et je comprends qu’il ait voulu se sauver en voyant revenir Jeanne, La Jeanne, la justicière qui démasque les faux-orgueilleux. Elle l’a probablement scanné au premier regard, elle n’a jamais oublié ses petits travers d’enfant, ni ses boutons d’acné, ni ses bégaiements ou ses maladresses. Depuis qu’elle est partie, il a réussi sa vie, il est devenu maire, mais au fond de lui, cachée dans un placard, il y a toujours eu Jeanne-la-terrible qui ne demandait qu’à sortir pour le dégonfler comme une baudruche.
— Jeanne a travaillé dans l’hôtel de votre père, c’est bien cela ?
Il sursaute légèrement, comme réveillé par ma question.
— Oui, enfin, c’était moi le gérant à partir de 42, quand mon père…
Je lui fais signe que je comprends.
— Que savez-vous de ses relations avec les Allemands ?
— Pas grand-chose, en réalité je n’ai jamais rien vu. Elle faisait le ménage, mais rien ne m’a jamais donné à penser qu’elle faisait autre chose.
J’apprécie son honnêteté. Il ne cherche pas à sous-entendre plus qu’il ne sait.
— Et que pensez-vous de l’autre accusation, celle d’avoir dénoncé les résistants ?
Il avale sa salive. Il ne maîtrise pas ses tics, trop émotif, trop écorché.
— Je ne sais pas.
Il hésite, puis ajoute :
— Évidemment, elle connaissait leur cachette.
— Pourquoi la connaissait-elle ?
— Par ma faute.
Il me raconte une soirée d’été, en 1942, une jolie fête sous la terre.
— Si je comprends bien, elle n’était pas seule à connaître cette cachette.
— En effet, mais elle avait également un accès facile aux allemands.
Brusquement, il fait plus que sous-entendre.
— Votre frère faisait partie du réseau de résistance ?
— En effet, il a été arrêté en septembre 44.
— Et vous-même ?
Il baisse la tête.
— Quand mon père a été tué par les Allemands, j’ai décidé de reprendre son hôtel et de ne pas me mêler de cette guerre. Il faut comprendre, Mademoiselle, que mon père n’avait rien fait, rien du tout. J’ai peut-être eu peur, c’était comme un avertissement. Je ne voulais pas mourir.
Il me regarde.
— Est-ce que ça fait de moi un salaud ?
Non. Est-ce que faire le ménage dans les chambres faisait de ma mère une salope ? La question devra bien se poser.
— Je vous remercie, Monsieur Cateau.
Il me raccompagne vers la sortie, puis me retient.
— Vous allez contacter ma femme ?
— Bien entendu.
Comme Madeleine a voulu me dissuader de parler à Jean, je sens que le maire ne désire pas que je discute avec sa femme.
— Vous devez savoir quelque chose, avant de le faire.
J’écoute. Il cherche ses mots, son menton tremblote pendant que ses yeux se perdent dans ses pensées.
— Ma femme n’a plus toute sa tête, voilà déjà des années qu’elle ne parle à personne. J'ignore ce qu’elle pourra vous dire, mais…
Dans son regard, je vois qu’il a peur.
— Je vous conseille de prendre ce qu’elle dira avec prudence, c’est tout ce que je voulais dire.
Je lui en fais la promesse qui ne m’engage pas à grand-chose. J’ai déjà pris rendez-vous avec Thérèse Cateau, et pour une muette elle a semblé impatiente de me parler. J’ai rendez-vous avec elle dans une semaine.

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