L'hôtel des allemands 1

8 minutes de lecture

L’instruction à décharge

Isba

Trop tard. Hors de question que je revienne en arrière, maintenant, c'est du passé. S’il s’imagine pouvoir me faire revenir, m’attirer de nouveau à lui comme une petite femelle, après m’avoir chassée comme une chienne ! Jamais je ne reviendrai, je le laisserai plutôt regretter chaque jour sa décision stupide, son manque d’ouverture d’esprit. Pauvre Jean ! Esprit étroit, petit homme sans envergure. Mon amour. Je ferai taire mes doutes et mes regrets, j’enterrerai mes sentiments sous ma colère. Plus jamais, plus jamais, plus jamais. Je relèverai la tête et tu ne me verras plus te regarder.

Jeanne est toujours furieuse contre Jean. Après cinquante ans, sa plaie est toujours aussi vive. Je vois ses yeux s’enflammer, et je voudrais mettre cette colère en bouteille pour en conserver l’énergie brute, animale. Je crois que j’imagine les mots qu’elle ne dit pas, que je comble ses silences. Le prénom Jean la fait toujours vibrer comme un tambour. Maintenant, je ramène mon propre café, je le prépare et me pose devant elle. Je la regarde se noyer, je prends des notes.

L’avenir s’était bouché, et je ne voyais pas comment être de nouveau optimiste. Après la rupture, il y a eu la honte, car il a fallu satisfaire la curiosité de Madeleine et de Thérèse. Je n’ai pas tout dit, j’ai jeté un voile pudique sur les intentions qui m’animaient ce soir-là, en entrant dans la chambre de Jean, et sur ma souffrance. En réalité, j’étais plutôt soulagée : cette relation me pesait depuis longtemps.

— Vraiment ?

Le sourcil arqué de Thérèse serait difficile à convaincre.

— Il était bien trop possessif pour moi !

Même Madeleine semblait avoir des doutes.

— Que vas-tu faire, maintenant ?

Question cruelle. Jean était mon amoureux, il n’était pas, ou n’aurait pas dû être mon projet de vie. Pourtant, c’était ce qu’il était devenu, à cause du refus de mon père de me laisser poursuivre mes études. L’avenir était tracé : j’épouserais Jean et je resterais à la maison. Même si je le refusais, cet avenir était bien là, posé comme les fondations d’une maison. Voilà, désormais, c'était fini, je n’étais plus que la fille de Roger Maes, le percepteur alcoolique. Les autres garçons m'indifféraient, mais si ma vie se résumait à un foyer, celui de mon père était le pire de tous.

J’esquivais les questions. Je faisais comme si tout allait bien, et je guettais une occasion. J’évitais de croiser Jean, mais je ne pouvais pas m’empêcher de rester parfois à l’angle de la rue de Wattignies, celle qui donnait sur le bureau de poste. L’appartement dans lequel il vivait avec son père était juste au-dessus. Depuis mon point d’observation, je pouvais voir la fenêtre que j’avais escaladée après la ducasse, celle dont mon amour-propre était tombé ce soir-là, et en regardant bien, je croyais même distinguer sa forme disloquée gisant par terre dans la courée. Tous les jours, Jean sortait de l’appartement pour se rendre au bureau de poste aider son père. Je connaissais ses horaires. Je ne l’épiais pas, j’étais là par hasard . Je jetais alors un œil, juste pour me souvenir d'à quel point je ne l’aimais plus.

J’ai cessé de sortir avec le groupe. La bande de la muche, quel nom idiot ! Je voyais encore parfois Madeleine et Thérèse, mais je bâillais en leur présence. Toujours les mêmes histoires, les rumeurs, as-tu vu les Allemands ? Je marchais souvent seule sur les chemins de terre. Hors de question que je perde pied pour une stupide histoire d’amour. Je riais fort dans le vent. J’étais perdue.

Un jour, André est venu me trouver chez moi. Je ne m’attendais pas à le voir, mais l’espoir qu’il soit venu défendre Jean, me presser de le reprendre, s’est imposé si fort à moi qu’il m’a coupé le souffle.

— Tu vas bien ?

Il semblait inquiet en me regardant. Je lui ai proposé un café, et je me suis retournée pour le préparer, afin qu’il ne voie pas mon visage. Bien sûr que j’allais bien, qu’est-ce qu’il croyait ?

Je me suis approchée à pas vif de l’évier pour remplir la bouilloire. Le filtre est déjà posé sur la grosse cafetière blanche dont les fleurs roses me paraissaient toujours un peu ridicules. Quel rapport entre des fleurs et du café ? J’aurais plutôt imaginé un paysage sauvage et africain, des jaguars. Bizarrement, cette image m’a donné un haut-le-cœur. Il existait des endroits si lointains sur terre, et j’étais à Houtwerke, en train de faire du café à André. Je suis restée tournée pour qu’il ne voie pas la moue que son simple nom m’inspirait. En faisant couler l’eau à travers le filtre, je pensais à créer une pâte noire qui bloquerait son écoulement et permettrait à la boisson d’être plus forte. Trop forte. On me reprochait toujours de faire du café trop corsé. Le café, c’est fait pour ça. Et j’ai attendu que la pâte noire soit si dense et si opaque qu’elle forme un filtre encore plus serré que l’autre, et immobilise le liquide. Je l’ai laissé stagner, je reviendrais quand il aurait coulé. André attendait toujours.

— Bien sûr, je vais bien.

Pas de « et toi ». Pas de petite discussion. Je voulais qu’il me dise vite pourquoi il était venu.

— J’ai un travail pour toi.

La déception m’a mordue le cœur. Ce n’était pas Jean qui l’avait envoyé.

— Quel genre de travail ?

— À l’hôtel.

C’était son père qui tenait l’hôtel, partiellement réquisitionné depuis deux ans par les Allemands. Une partie restait accessible aux civils, Houtwerke n’était qu’un lieu de passage pour les troupes. Le propriétaire restait donc gérant technique et recevait une indemnité du Trésor Public. Récemment, une femme de ménage avait démissionné.

— On peut la comprendre. Travailler pour les boches…

— Pas uniquement, aussi pour mon père.

— Ton père travaille pour les boches.

André se retenait de s’emporter. Pourtant, je disais uniquement la vérité.

— Mon père a été réquisitionné, il subit l’occupation comme tout le monde.

— Et pourquoi voudrais-tu que moi, j’aille me mettre là-dedans ?

Il a semblé hésiter un instant, déstabilisé par l’agressivité de mes réponses.

— J’avais pensé que…

Il s’est ravisé.

— Qu’avais-tu pensé ?

Il a désigné la cafetière d’un geste du menton. Il était parvenu à capter ma curiosité, il allait en profiter. J’ai affiché un air détaché, et j’ai versé le café dans la tasse que je lui ai tendue. Alors qu’il la saisissait, je l’ai retenue et j’ai attrapé son regard.

— Tu avais pensé quoi, André ?

— Que tu aurais pu nous être utile en travaillant là-bas.

— Par nous, tu veux dire à ton père et à toi ?

— Non.

Je l’ai laissé prendre sa tasse et boire à petites gorgées. Je comprenais, mais je n’avais pas envie qu’il joue aux devinettes, pas avec moi. Je voyais de l’orgueil dans sa manière de sous-entendre les choses.

— Tu parles de Gilbert et de sa bande ?

Je revoyais les quatre gaillards qui nous étaient apparus dans la muche. Je ne voulais pas leur donner trop d’importance, et quand André s’est penché pour baisser la voix j’ai trouvé sa théâtralité ridicule.

— Oui, je parle de Gilbert et des autres résistants.

— Ils font quoi, exactement, à part se cacher sous terre pour faire la fête ?

Elle me regarde, et ses yeux pétillent. Elle jubile encore de ses saillies, qu’elle savoure comme des bonbons acidulés.

La fête, c’était notre idée, mais c’était tout ce que j’avais vu des fiers combattants : des gars un peu potaches qui dansaient maladroitement sur un disque de musette.

— Je ne peux pas trop t’en dire, mais on aurait besoin d’informations que tu pourrais trouver en travaillant à l’hôtel.

— On ?

Il a relevé la tête. J’avais bien vu, pourtant, lors de la ducasse, qu’il ne faisait pas partie du groupe de son frère.

— Que faudrait-il que je fasse ?

— Tu te fais embaucher, tu fais les chambres et tu observes. Une fois par semaine, tu retrouves l’un d’entre nous dans un endroit discret pour lui dire ce que tu as vu. Qu'en penses-tu ?

J’ai pris un air détaché. Je ne voulais pas avoir l’air d’accepter trop vite. Pourtant, j'avais déjà dit oui à l’instant où j’avais compris qu’on avait une activité à me proposer, et que cette activité m’éloignait de l’appartement de mon père.

Le travail à l’hôtel est l’une des premières choses que l’on a reprochées à Jeanne ; cependant, elle l’a accepté, si l’on veut bien la croire, uniquement dans le but d’aider la résistance. J’en prends bonne note.

Voici comment j' ai commencé à travailler. Le ménage n’était pas ma passion, mais le père d’André n’était pas trop exigeant ; depuis que les Allemands avaient réquisitionné la moitié des chambres de son établissement, il s’en était désintéressé. Il était le gérant d’une coquille vide, qu’il entretenait juste dans l’espoir de pouvoir un jour en reprendre possession.

Ce qu’on attendait de moi, c’était de passer le balai, de faire les poussières, de laver les draps et de refaire les lits au carré tous les jours. Certaines chambres restaient vides longtemps, et dans celles-là il fallait juste aérer, épousseter rapidement, leur conserver un air de fraîcheur qui ne tromperait personne.

Je pensais constamment croiser les allemands, mais finalement j’ai constaté qu’ils gardaient leurs distances avec moi, comme avec les autres employés. Que des soldats cantonnés loin de chez eux s’intéressent si peu à une jeune fille m’a surprise, tout d’abord, puis j’ai compris que la Wehrmacht organisait chaque semaine une sortie collective au bordel, afin de leur éviter trop de contact avec les filles du coin. Les prostituées étaient importées spécialement d’Allemagne, tant on craignait les maladies. Cela m’arrangeait de ne pas avoir à me défendre contre des mains baladeuses, mais cela ne m’aidait pas à accomplir la mission pour laquelle j’avais accepté ce travail. Je devais rendre mon premier rapport le mardi soir, retrouver Albin derrière la ferme de ses parents, près de la grange dans laquelle il avait tenté de me culbuter deux ans plus tôt.

— Qu’est-ce que tu as pu observer ?

— Rien, ils ne sont là que pour dormir…

Il était mal à l’aise en ma présence, ça se sentait.

— Si c’était pour ça, ça ne valait pas la peine de t’engager.

— Est-ce que c’est ma faute ?

J’aurais aimé avoir trouvé des ordres stratégiques griffonnés sur des papiers, jetés en boule dans la poubelle. J’étais juste femme de ménage.

— Tu fais aussi la chambre du commandant ?

— Je fais toutes les chambres.

— Alors, tu peux regarder dans ses papiers.

J’aurais bien voulu l’y voir. Regarder dans les papiers, c’était risqué. Et puis j’étais certaine que rien d’important n’était laissé à ma portée.

— Pour mardi prochain, tu fais ça. Tu me diras ce que tu as trouvé.

J’étais devenue la petite soldate d’Albin. Je n’aimais pas ça, mais l’idée de me rendre utile en fouillant la chambre du commandant me grisait : je comprenais l’enthousiasme des combattants, j’avais envie de prendre des risques.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Swala ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0