L'hôtel des allemands 2
Jeanne me donnait l’impression de n’être qu’une petite fille qui joue à se faire peur. Ce que j’ai retenu de la Résistance, c’est la figure sombre de Jeanne Moreau dans l’Armée des Ombres, la résolution silencieuse d’êtres absolus qui n’hésitent jamais. De l’autre côté, il y avait les collabos, les salauds, ceux qui serraient des mains allemandes en riant de voir partir les juifs dans des trains. Mais, qui parlera des femmes de ménage qui ont guetté l’occasion de fournir des informations, sans jamais la trouver ? Des petites mains discrètes qui n’ont jamais réussi à tenir une arme, mais qui ont rêvé d’aventure en épluchant des pommes de terre ? Je sens que ma grand-mère n’a pas été Lucie Aubrac. Même si elle n’aime pas parler de l’occupation, quelque chose me dit qu’un sujet de fierté pareil, on en aurait entendu parler. Mais, que fera une Jeanne qui ne parvient pas facilement à devenir une héroïne ? Restera-t-elle une femme de chambre qui n’en pense pas moins ?
Je n’ai rien trouvé. Le mardi suivant, j’ai prétendu avoir lu une note griffonnée, jeudi, 15 h, et un mot difficile à déchiffrer, qui commençait par un L. C’était suffisamment vague pour être crédible et pas trop compromettant. Albin m’a jeté un regard de connivence qui m’a plu. J’ai continué les autres semaines, parce que c’était plus simple que d’admettre que je ne servais à rien.
C’est aussi ce que je pensais. Mythomane, ma grand-mère ? Un bien grand mot. Mais, la réalité s’arrange, se dispose comme un beau bouquet de fleurs. Tout plutôt que d’admettre qu’on ne sert pas à grand-chose…
Au fur et à mesure que je m’installais dans ce travail, les soldats me regardaient de plus en plus. Visiblement, leur sortie hebdomadaire au bordel n’était pas suffisante pour contenter leur appétit. Jolie petite française, leurs yeux glissaient sur moi, mademoiselle, ils détachaient les syllabes françaises avec gourmandise dans leur accent allemand. Je restais froide et distante. Je passais devant eux en portant des ballots de linge, et j’évitais leur regard.
Ensuite, pourtant, il y a eu la rumeur… Comment a-t-elle commencé, qui a posé les premières questions gênantes, le premier « c’est vrai ce qu’on dit ? » ?
C’est Albin. Je l’ai giflé quand il m’a posé cette question. Je l’ai laissé planté là sur le chemin, avec la trace de ma main sur la joue. De quel droit se permettait-il de me demander ça, et surtout sur ce ton ? Il semblait dire : « Je le savais ». Confirmer que j’étais bien ce genre de fille. Foutu bouseux, du moment qu’on ne sentait pas la crotte, il croyait qu’on était des filles de joie. Enfin, on… c’était surtout moi, visiblement, son problème. Les autres filles, c’étaient des paysannes qui paraissaient si sages qu’on ne pouvait les soupçonner de rien. Elles essuyaient leurs mains rouges sur leur tablier, qu’auraient-elles été faire à coucher avec des boches ? Sinon, il y avait Madeleine et Thérèse. Madeleine avait encore l’air d’une petite fille, personne ne pouvait l’imaginer les jambes en l’air. Quant à Thérèse… L’image m’a fait sourire. Mais, le soupçon soulevé par Albin m’indignait. S’il me l’avait dit, c’était forcément qu’une vraie rumeur courrait, il n’aurait pas été inventer ça. S’il y avait une rumeur, elle venait de quelque part. J’ai pressé le pas vers la maison de Madeleine ; elle tendait toujours l’oreille, elle aurait entendu, elle saurait m’en dire plus. Elle n’était pas chez elle. J’ai essayé chez Thérèse. Elle m’a ouvert avec un air désolé sur le visage.
— Tu as entendu ce qu’on dit sur moi ?
Elle n’entendait déjà presque plus rien, mais ça, oui, elle l’avait entendu. Elle m’a fait entrer.
— Comment les gens peuvent-ils croire ça ?
— J'ignore d’où la rumeur est partie, mais je l’ai entendue, en effet.
Bande d’imbéciles. Alors que j’avais accepté ce travail uniquement pour aider à lutter contre les boches, voilà qu’on m’accusait de les baiser. J’ai regardé Thérèse. J’avais sans doute prononcé ces mots à voix haute, car elle avait rougi comme une pivoine.
— Tu as entendu ça où, exactement ?
— Chez des commerçants.
J’ai noté le pluriel.
— Et tu l’as cru ?
— Non.
J’ai trouvé sa réponse trop rapide. Elle était gênée, et je trouvais surprenant qu’elle me défende si vite, alors qu’elle avait toujours été si prompte à me juger. Elle portait une robe noire avec un col montant, et elle tordait nerveusement ses grandes mains de bonne sœur.
— C’est toi ?
Elle m’a regardée sans comprendre. Peut-être n’avait-elle pas bien entendu, j’avais parlé à voix très basse.
— C’est toi qui as répandu ce bruit sur moi ?
Sur son visage, j’ai vu un trouble qui m’a semblé limpide : c’était elle. Me juger ne suffisait plus. Me conseiller jusqu’à perdre haleine d’être aussi sage qu’elle, d’éviter les scandales, cela non plus ne suffisait plus. Il lui fallait être la main vengeresse de Dieu, le jugement de Sa Majesté la Morale, et puisqu’aucun garçon ne s’intéressait à elle il lui fallait se venger sur moi, parce que j’étais jolie, alors qu’elle était…
Un instant, j’ai eu pitié de ses grands yeux humides de grenouille de bénitier. Que c’était laid, d’être ainsi prise sur le fait ! Hors de question que je la regarde s’humilier, pleurer ses remords : je suis sortie de chez elle en claquant la porte.
La porte claque, Jeanne est fière, et elle qui reproche aux autres de l’avoir jugée sans procès ne prend pas non plus beaucoup de temps avant de condamner. Elle tourne dans les rues à la recherche du soutien inconditionnel qu’elle estime lui être dû.
Il me restait Madeleine. La fidèle, la douce, la gentille Madeleine. Elle qui m’avait toujours admirée, comment prendrait-elle cette trahison de Thérèse ? J’aurais aimé la trouver chez elle, mais elle n’était toujours pas là. Nous n’avions pas passé beaucoup de temps ensemble, depuis que je m’étais engagée à l’hôtel. M’en avait-elle voulu ? Je l’avais délaissée, et je me suis promis, en parcourant la ville, de me rattraper. Malgré ses défauts, Madeleine avait toujours été une véritable amie. Je pouvais bien lui pardonner sa maladresse, sa naïveté, sachant que je pouvais toujours lui faire confiance pour me soutenir. J’ai marché dans les rues, et de loin je l’ai aperçue. Elle n’était pas seule. J’ai fait volte-face immédiatement, pour ne pas la voir marcher avec Jean, parler avec lui, mesurer son pas au sien.
Bien sûr, Madeleine était restée amie avec Jean. Les amitiés ne suivent pas toujours les ruptures, il y avait une petite bande qui préexistait au couple de Jeanne et Jean, et cette bande s’était plus ou moins maintenue. Ils se voyaient encore sans Jeanne, la petite bande de la muche, sans doute se réunissaient-ils sous l’ampoule grésillante de la cuisine de Madeleine. Jeanne me regarde, elle devine à quoi je pense.
Officiellement, j’étais encore invitée à ces petites réunions. Croiser Jean, non merci. Et j’avais mieux à faire. En tout cas, si j’avais vu Madeleine avec quelqu’un d’autre, je serais allée à sa rencontre, mais là, je ne pouvais pas, quelque chose me retenait. Il était toujours aussi beau.
Il ne me restait plus qu’à rentrer à l’hôtel, et à trouver une véritable information, une information de nature à faire taire toutes les mauvaises langues sur mon compte. Si jusque-là j’avais fait preuve d’imagination pour ne pas me ridiculiser devant Albin, j’ai décidé cette fois de faire preuve d’audace pour l’impressionner. Est-ce qu’une pute à boches ferait ça ? Dans la chambre du commandant, il n’y avait rien. Je me suis glissée dans le bureau qu’il s’était installé dans les appartements privés du père d’André. Je n’avais rien à faire là. J’ai fureté, j’ai cherché. J’ai trouvé un document susceptible d’être intéressant, une lettre qui annonçait le passage par la ville d’un chargement d’armes, dont la petite troupe en garnison devait assurer la sécurité sur le tronçon reliant Hazebrouck à Béthune. J’ai noté l’heure exacte du passage du train, son chargement, j’ai tout rapporté à Albin.
Sur le petit chemin de terre, je vois Jeanne courir vers Albin, fière d’être enfin utile. Je sens que ça va mal tourner, mais je la laisse courir ; c’est ainsi, d’écouter une histoire du passé : il faut laisser les mamies faire quelques erreurs et apprendre par elles-mêmes, sans quoi elles ne grandiront jamais. Jeanne fait face à Albin, qui la toise. Comme elle a dû détester ça !
— Je ne pensais pas que tu reviendrais.
— Ben tiens, tu te trompes beaucoup sur moi.
Il a regardé le papier que je lui tendais. Il a mesuré l’intérêt qu’il pouvait avoir. Il a relevé les yeux vers moi, comme s’il était surpris de me trouver encore là.
— Tu n’as rien à me dire ?
Il a fait celui qui ne comprenait pas.
— Après tes soupçons de la dernière fois, tête de brouette, tu n’as rien à me dire ?
Il ne faisait plus le malin. La supériorité de celui qui me soupçonnait de coucher avec les boches s’était totalement aplatie : il se soumettait.
— Désolé, Jeanne, j’ai été con.
J’ai savouré cette victoire.
Elle savoure encore, mon horrible mamie, quand elle trempe son sucre dans son café pour le siroter doucement. Elle jubile, comme si elle avait oublié tout le reste.
Finalement, j’étais contente de faire ce travail. Je me sentais enfin utile, et importante. Les rumeurs, ce n’était rien, c’était le lot de tous les agents doubles. Si Thérèse était trop étroite d’esprit pour comprendre cela, alors je la plaignais. Un jour, tout le monde saurait ce que j’avais fait, et des excuses, j’en aurais de partout. Je me roulerais dedans.
N’est-ce pas précisément le but de toute son entreprise ? J’ai tendance à toujours suivre ma grand-mère dans ses délires, même quand j’ai bien conscience, au fond de moi, qu’en réalité, c'est elle qui a tort. Ces histoires de place handicapé, par exemple, ou son bail précaire qu’elle n’a pas voulu lâcher quand la mairie a voulu le résilier, c’était très limite, mais ça m’amusait de battre le pavé à ses côtés. Dans ce cas précis, je réalise peu à peu que d’autres personnes sont impliquées dans cette croisade, et pas uniquement le service urbanisme de Lille ou la police municipale. Est-ce que je ne suis pas en train de nourrir un monstre ?
Pour l’instant, le monstre se tortille joyeusement sur sa chaise, une jolie lueur malicieuse au coin de l’œil. On ne dirait pas qu’elle raconte des histoires de guerre et de résistance, des histoires de sabotage, d’arrestations, d’exécutions. Je dois la recentrer.
— Et l’attaque du train, elle a marché ?
Je n’ai pas su par Albin comment ça s’est passé ; j’ai eu des nouvelles le lendemain, comme tous les habitants.
Les Allemands nous ont convoqués sur la place du village. La voie avait été dynamitée, et ils n’étaient pas contents. Moi, au début, je me réjouissais d’être à l’origine de cette attaque, même s’il n’y avait qu’Albin pour le savoir. Puis, ils ont poussé devant eux, dans la vaste arène que dessinait la foule, un homme portant un sac sur la tête. Il courait partout comme un chien sans tête, il se cognait contre les fusils des soldats qui le renvoyaient vers le centre de l’espace vacant. C’était lui, le coupable, le condamné. J’ai eu un frisson en pensant que ç'aurait pu être moi.
C’est le maximum d’empathie dont soit capable Jeanne. Je crois que tous ceux qui ne sont pas elle lui apparaissent un peu comme cet homme à la tête couverte d’un sac : des anonymes qui gigotent.
Quand l’homme s’est immobilisé, perdu, désorienté, le commandant a retiré le sac. C’était le père d’André, le gestionnaire de l’hôtel. Il était pathétique, terrorisé par la certitude qu’il ne parvenait pas à accepter : il allait mourir parce qu’une information avait filtré de son hôtel. Quelque part dans la foule, j’ai croisé le regard d’André. Je n’y étais pour rien dans ce qui arrivait à son père, j’avais simplement fait ce que lui et ses amis m’avaient demandé, pourtant il m’a fusillée du regard. Drôle d’expression. Les fusils des allemands étaient bien réels, et quand ils ont tiré, le sang a jailli brutalement, comme du gaz qui s’échappe d’une bouteille. Ils lui ont tiré dans la tête.
Le sang gicle. Je revois le maire, André Cateau. Je l’imagine à 17 ans, regardant son père dont la tête explose. La grand place de Houtwerke, où on cherche à se serrer les uns contre les autres. Ils étaient sans doute tous là, rassemblés sous la pluie.
J’ai levé les yeux, j’ai croisé le regard de Jean. J’ai éprouvé le désir brutal de me jeter dans ses bras, alors j’ai redressé la tête. Plus rien ne nous rassemblait, je n’étais plus amoureuse de lui, son regard doux n’était plus celui qui me réconfortait.
Nous étions une centaine sur la place. Le silence a résonné autour de nous, les deux coups de feu n’en finissaient pas de claquer. Jean s’est approché d’André, qui tremblait comme une feuille. J’ai cherché Madeleine du regard, elle était avec Thérèse, et il était hors de question que je m’approche d’elle. Je suis donc restée toute seule sur la place, à regarder la foule se disperser sans bruit, à regarder la tache de sang sur le sol s’étaler lentement puis se figer.

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