Thérèse
L’instruction à charge
Claudine
La femme-silence est une ombre noueuse. Elle longe les murs, elle regarde autour d’elle comme si elle craignait qu’on l’attrape avec un grand filet à papillons. Elle ne sourit pas, ne propose pas de café, elle pose sur le sol de grands pieds maladroits qui ignorent où la mener, parce qu’elle a perdu l’habitude d’inviter quelqu’un chez elle. Elle est une longue douleur tendue, ses yeux se perdent dans des cernes mauves. Pourtant, elle reste vive et alerte, comme un fantôme tout droit sorti d’une nouvelle de Maupassant. Un fantôme à l’ancienne, une ancienne douleur qui s’est cristallisée et que l’on peut désormais presque toucher. Je la suis dans sa grande maison où aucune pièce ne semble faite pour elle. Elle hésite, regarde autour d’elle, je finis par la guider doucement : la cuisine, oui, ce sera très bien. Elle s’assied du bout des fesses sur une chaise en bois, elle est très droite. Je l’imite, et nous devenons deux chiennes de faïence. Je crois qu’en sortant d’ici je serai moi-même devenue femme-silence, j’aurai attrapé la maladie qui fait fermer la bouche, baisser les yeux, longer les murs.
Au téléphone, Thérèse m’avait paru différente, quasiment vivante. Sa voix était enthousiaste : oui, elle participerait volontiers à la préparation du procès. Et puis là, je me demande soudain si c’est bien à elle que j’ai parlé ce jour-là ; mais la maison est déserte. Sur le plan de travail de la cuisine, des boîtes de médicaments s’empilent. Thérèse n’est pas totalement muette sans raison, elle cultive son mutisme à coups de petites pilules qui la font disparaître graduellement de la réalité. Je dois la faire revenir, la saisir à deux mains pour l’empêcher de s’échapper. Je décide d’être directe.
— Que pensez-vous de Jeanne ?
Pas d’introduction, à peine un bonjour, trop peur de ne pas en avoir le temps. Elle me répond simplement :
— Je l’aime bien.
C’est la troisième personne qui commence par me dire du bien de ma mère, mais curieusement, cette fois, j’ai envie de la croire. J’attends qu’elle développe.
— C’est une femme courageuse, entière. Elle n’a pas mérité ce qui lui est arrivé.
— Si vous pensez cela, pourquoi n’avez-vous rien fait pour l’empêcher ?
— C’est compliqué.
J’ai tout mon temps. Je jette un œil à la cuisine. Froide et fonctionnelle, on sent que de l’argent a été investi pour compenser le manque d’amour dans ce couple. Car le problème est là, si mon intuition est bonne : Thérèse n’est pas une femme qui se tait, elle est une femme qui ne parle pas à son mari. Et son hostilité ne s’étend pas à toute l’humanité : elle admet immédiatement apprécier Jeanne, cette même Jeanne que tous aiment tant détester.
— Quand les combattants des FFI sont arrivés au village, il y avait une sorte d’effervescence. On pendait des petits drapeaux français à toutes les fenêtres, on essayait d’oublier tout ce qu’on avait accepté pendant quatre ans. Il y avait un peu de rage aussi, mais peu d’exutoires à celle-ci. Chez nous, les occupants ne s’étaient pas affichés dans les lieux publics au bras de jolies femmes, le maire avait su conserver une distance respectueuse, et seul Roger Maes, le père de Jeanne, avait tenté sans succès de se rapprocher d’eux.
Mon grand-père, donc.
— Pouvez-vous me parler de lui ?
Elle fait la grimace.
— Ce n’était pas quelqu’un de très intéressant. Il buvait beaucoup depuis que sa femme était partie, et je pense qu’il se vengeait sur Jeanne.
— Comment se vengeait-il, à votre avis ?
— Je ne sais pas.
Son regard se brise. Si je cerne bien cette femme, je crois pouvoir dire qu’elle ne ment pas : si elle dit qu’elle ne sait pas, c’est qu’elle ne sait pas. Pourtant, je devine qu’elle a une idée précise de ce qu’un homme peut faire subir à sa fille. Elle surprend mon regard, et semble étonnée. Elle ne doit pas avoir l’habitude qu’on la comprenne.
— Vous pensez donc qu’il n’y avait pas de collaborateurs à Houtwerke ?
Cela paraît naïf.
— Ce n’est pas ce que je veux dire, mais il n’y avait personne contre qui retourner toute la colère accumulée.
— Sauf Jeanne.
— Les rumeurs n’auraient pas été suffisantes, on en parlait en ville, mais personne n’en était certain.
Pourtant, le fait est là : le 6 septembre 1944, Jeanne Maes a été tirée de chez elle par des miliciens qui l’ont conduite en place publique pour la tondre.
— Qu’est-ce qui a poussé les combattants des FFI à s’en prendre précisément à Jeanne, à votre avis ?
— Il y a eu deux choses. Tout d’abord, ils ont reçu une lettre de délation. Albin me l’a dit, quand j’ai cherché à savoir pourquoi il s’en prenait à Jeanne. Il serrait les dents, il semblait particulièrement en vouloir. Je lui ai fait remarquer que personne n’avait aucune preuve, il a haussé les épaules. Il avait une autre raison, un autre soupçon bien plus grave. Il était certain que Jeanne avait dénoncé les résistants de la muche.
Elle dit cela, et elle se tait. J’hésite à la relancer, elle regarde devant elle en silence. L’entretien est-il terminé ? Cette absurdité serait presque en cohérence avec son attitude générale. Brusquement, elle recommence à parler :
— Et vous ne le pensez pas ?
Elle détourne la tête. Elle va parler, elle m’a fait venir pour ne rien laisser caché.
— Après avoir parlé avec Albin, je suis allée à l’hôtel pour parler à André. Nous étions mariés depuis un an, et à cette époque nous étions heureux.
C’est étrange qu’elle précise cela. Elle semble elle-même encore étonnée d’avoir connu le bonheur pendant ces quelques mois.
— Je ne l’ai pas trouvé, mais je suis tombée sur un papier que l’officier allemand avait laissé dans la corbeille avant de partir.
Et si elle ne disait plus rien ? Si elle se taisait pour toujours, si le temps s’arrêtait dans cette cuisine ? Elle paraît peiner à rassembler ses idées, elle fait des digressions.
— Vous saviez que Jeanne était enceinte ?
J’acquiesce, elle me regarde et comprend, elle veut s’excuser à voix basse. J’en profite pour lui demander :
— Savez-vous de qui était ce bébé, si elle n’a pas couché avec les Allemands ?
Je dis ce bébé, je pourrais dire « moi ». Savez-vous, femme fantomatique, dépressive et sans doute un peu folle, qui est mon père ? Elle hésite à me répondre. Jeanne avait-elle un petit ami ?
— Bien sûr. Ils étaient séparés, mais j’ai toujours été certaine qu’ils s’étaient retrouvés peu avant la Libération.
Elle hésite un peu puis elle me murmure avec une douceur qui me glace :
— D’ailleurs, vous lui ressemblez.

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