L'amour 1
L’instruction à décharge
Isba
J’ai l’impression de passer mes après-midi dans la cuisine de Jeanne, à boire son café. Je m’enfonce dans l’opacité de l’air saturé d’odeurs, je deviens un animal de compagnie parmi les autres, une plante verte qui pourrit dans son pot. Jeanne oublie ma présence et parle, je suis sa sténographe, elle remet à plat sa mémoire et la lisse comme un tissu du plat de la main.
"Je savais que Jean passait toujours devant la poste avant de rentrer chez lui. Je l’avais vu plusieurs fois, il allait tout d’abord voir son père, lui remettait l’argent qu’il avait gagné pendant sa journée, et repartait d’un pas rapide. Quand il faisait froid, il remontait le col de sa veste en frissonnant. Je l’attendais, j’avais laissé monter en moi l’impatience d’une confrontation réelle, et pourquoi pas, j’osais y rêver, de retrouvailles. Il était déjà rentré dans le bureau de poste, la pluie tombait sur les vitres et je suivais des yeux, de loin, le chemin parcouru par les gouttes. Je m’attachais à l’une d’elles, je la regardais stagner un moment, pensant de tout son poids d’eau sur la surface lisse qui l’entraînait doucement, puis s’étirer, descendre, être stoppée par des irrégularités, se dissoudre et finalement s’étaler sur le cadre de la fenêtre. Jean ne sortait pas. Peut-être avait-il vu que j’étais là. Peut-être refusait-il cette confrontation, ce moment dont il savait, comme moi, combien il serait important pour nous deux. Peut-être sortirait-il dans un instant, une seconde, maintenant. Il me regarderait et comprendrait sans que j’aie besoin de parler combien il avait été vain et orgueilleux en me repoussant. Je regardai une nouvelle goutte. Si Jean n’était pas sorti lorsqu’elle arriverait en bas, je partirais. Ou encore à la prochaine.
Nous étions séparés depuis presque deux ans. Cela faisait deux ans qu’il ne m’inspirait plus que de l’indifférence. Une indifférence profonde, poisseuse, obsessionnelle. Je ne pensais pas à lui tout le temps, toute la journée. Il était absent de toutes mes pensées. Puis un jour, brusquement, j’ai décidé de laisser se rompre mes réserves. Je me suis réveillée un matin, et il me fallait Jean. Je voulais ses bras, ses muscles fragiles, ses yeux doux. En posant le pied hors de mon lit, j’ai été aspirée dans une sorte de vortex : le vide créé en moi par l’absence de Jean me donnait la nausée. Je me suis habillée, j’ai mis la robe bleue de Josèphe, pour repartir exactement du point où tout s’était arrêté, et je suis allée l’attendre à l’angle de la rue de Wattignies. J’ai ri de mes anciennes réticences : pourquoi aurait-il été rabaissant de me battre pour avoir ce que je voulais ? Ce n’était pas une faiblesse, de revenir à lui, c’était une affirmation de ma volonté. J’avais 19 ans, et je savais que je voulais ce qu’il y avait de meilleur au monde. Le meilleur homme, le plus beau, celui dont les bras formaient l’étreinte la plus complète, c’était Jean. Je venais récupérer ce qui m’appartenait, et plus rien ne se mettrait entre lui et moi. J’étais certaine, d’ailleurs, qu’il m’attendait. Pauvre Jean, deux années de regret avaient suffi à le punir pour son orgueil. J’avais du courage pour nous deux. Il apparut soudain, et une colonne sifflante se forma dans mon ventre.
Encore un peu, et la colonne m’aurait immobilisée pour de bon, et je n’aurais pas su traverser la rue pour l’aborder. Mes pas étaient hésitants. Il ne m’a pas vue venir, j’ai posé la main sur son épaule et il s’est retourné. Je savais que j’étais belle, j’avais coiffé mes cheveux pour faire ressortir mes yeux, et j’avais laissé quelques mèches se promener, parce que j’étais libre. Il est resté bouche bée, et j’ai bu son regard comme une liqueur.
— On peut parler quelque part ?
Il m’a emmenée dans sa chambre. Là où ses mains s’étaient posées sur moi pour la toute dernière fois. Je me suis assise sur le lit, à distance. Nous avons échangé quelques banalités. Mon cœur battait, et je savais que le sien aussi."
Mon cœur bat aussi, très étrangement, quand ma grand-mère redevient une jeune fille qui entre dans la chambre d’un garçon. J'ignore ce que la pudeur la contraindra à taire, mais elle a oublié que j’étais là et qu’elle me parlait. C’est comme une forme de folie douce qui se saisit d’elle, elle n’a plus un corps de vieille femme, elle est redevenue un mélange d’énergie sexuelle et d’innocence. Elle ne mettra aucun filtre dans son récit, et même moi, l’impudique parmi les impudiques, j’ai parfois envie de détourner les yeux. Je me retiens, pour lui rendre hommage : la femme qu’elle est toujours mérite d’être regardée lorsqu’elle se livre ainsi, parce que c’est beau de se livrer sans crainte. Je crois qu’elle ne peut le faire qu’avec moi, alors j’écoute sans juger.
"Personne ne m’a jamais appris l’amour. Je connaissais mon corps, et les endroits précis que le désir faisait vibrer. Je ne savais rien des hommes, je ne faisais que deviner des formes, des muscles, je faisais semblant de comprendre des plaisanteries scabreuses qui me terrorisaient. J’étais venue pour une raison précise, et je ne voulais pas devenir la vieille connaissance avec laquelle on échange quelques nouvelles. Je ne voulais pas être en bons termes avec lui. J’étais venue pour être sa femme. Je me suis levée, je me suis placée devant lui, et j’ai défait ma robe pour la laisser tomber à mes pieds. Il n’a rien dit, il me regardait en reculant un peu. Je portais encore un jupon et un soutien-gorge. J’ai fait glisser le jupon par terre en tentant d’onduler des hanches. J’ai dégrafé le soutien-gorge. J’ai retiré ma culotte, et je me suis approchée de lui. Il était assis sur le lit, il a cessé de reculer. Mon ventre s’est collé contre son visage, il a passé ses bras autour de ma taille et a serré sa joue contre mon pubis. J'ignorais où j’allais, où je nous conduisais, mais je savais que nous ne pourrions plus reculer. Je me suis assise sur ses genoux et j’ai déboutonné sa chemise. Ma peau a touché la sienne, et en quelque sortes c’est à cet instant que nous nous sommes unis. Ce qui a suivi n’était rien, ses lèvres qui retrouvaient les miennes puis descendaient le long de mon cou, mon dos qui se cambrait sous ses caresses, le plaisir qui est venu avant même qu’il n’enlève son pantalon, mais le désir qui persistait et nous a offert une seconde chance, celle que nous attendions, une chance d’être nus, sur le lit, unis jusqu’à hurler d’amour."
A-t-elle dit cela, ou est-ce que j’ai traduit ses silences ? Je l’entends qui parle encore à voix basse, et qui chante une chanson triste.
"Jean, je n’ai jamais cessé de t’aimer. Ma flamme sombre, mon saule pleureur, mon mystère battant. Dans tes bras, la vie reprend son sens, tout est de nouveau ce qu’il doit être, et tu ronronnes contre moi, tu respires mes cheveux, et tu me caresses, et je voudrais rire de bonheur."
Elle ne dit rien, pourtant, et il y a une larme au coin de son œil.
"Je n’ai pas parlé, pour ne pas dire tout ce qui faisait déborder mon cœur. Je voulais qu’il se déclare avant moi, qu’il me dise à quel point il avait regretté chaque jour de m’avoir quittée, jusqu’à ce que j’aie enfin le courage de réparer son erreur. Le silence a duré longtemps, mais je ne voulais pas le rompre. J’en avais déjà fait bien assez.
Quand il a parlé, sa voix se frayait un chemin dans un malaise si épais que j’ai senti ma peau se refroidir.
— Jeanne…
Il apprivoisait de nouveau ce nom qu’il avait perdu si longtemps.
— Mon amour…
Je me suis serrée contre lui. Merci, mon amour, d’avoir réparé mon erreur, d’être revenue pour sauver de l’oubli mon pauvre cœur endormi. J’attendais.
— Je dois te dire quelque chose.
Je n’avais pas envie qu’il me dise quelque chose. J’avais envie qu’il me déclare, qu’il me roucoule, qu’il me chante quelque chose. C’était simple, pourtant. Je t’aime, j’ai été bête, pardonne-moi.
— Je n’aurais pas dû faire ce que nous avons fait aujourd’hui.
Il était encore nu, ma tête sur son épaule, nos corps moites de « ce que nous avions fait »."
Périphrase à la noix. Ils n’avaient pas fait un gâteau. Ils avaient fait l’amour, uni leurs corps, baisé sauvagement. Ils avaient franchi le gué, quitté l’enfance, ils n’étaient plus des amoureux, ils étaient des amants. Et ils étaient capables, à ce qu’il me semble, de parler sans détours.
C’est aussi l’avis de Jeanne.
"J’ai demandé :
— Pourquoi ça ?
Il était oppressé par la réponse qu’il allait devoir me donner.
Je me suis redressée.
— Tu regrettes ?
Il n’a pas répondu.
— C’est MAINTENANT que tu regrettes ?
Il a baissé les yeux. J’ai saisi un drap pour me couvrir. Je ne voulais plus qu’il me voie nue. Je me suis rhabillée aussi vite que possible. Culotte, jupon, soutien-gorge, robe, chemin inverse. Ensuite, je l’ai toisé, debout, toute habillée, je l’ai regardé comme un mollusque ridicule, nu et entortillé dans ses regrets.
— Quand je t’ai vu si belle, je n’ai pas pu… mais j’aurais dû…
— Pourquoi ?
Il m’avait un peu calmée avec son compliment. Je me suis rassise sur le lit et j’ai saisi sa main.
— Jean, pourquoi refuser d’être heureux ? Tu vois pourtant que c’est ce qui s’offre à nous, pourquoi être toujours aussi borné ?
— Je suis fiancé."
Photo. Instant figé. Une jeune fille tout habillée, assise sur un lit, le visage déformé par la stupeur, un peu de colère peut-être. Dans le lit, un homme livide, qui s’entortille dans son malaise. L’image a été prise juste avant la chute. C'est comme si on voyait déjà les corps se fissurer, prêts à éclater comme des porcelaines. Puis le choc, l’impact. La porte qui claque. Les talons sur les pavés. La brûlure entre les jambes, le souvenir de son corps déjà absent, la volupté devenue une salissure entre les cuisses. Salaud.

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