L'amour 2

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"Je voulais retourner chez moi, mais mon père y était. Il avait invité un officier allemand, dans l’espoir pathétique de s’en faire un allié. Mon père n’était même pas doué pour devenir un collaborateur : l’ennemi ne voulait pas de lui. Rentrer à la maison, supporter le regard entendu du Korporal, deviner la manœuvre grasse de mon père pour m’offrir comme un pain de viande, non merci. Partir marcher, battre la campagne, mais il y avait les chemins creux où Jean et moi avions échangé nos premiers baisers. La boue y collerait à mes pieds comme la salissure du plaisir, je m’enfoncerais dans la terre comme dans un corps qui jouit. Je voulais mourir, mais rien ne s’offrait à moi, on ne meurt pas sans une lame, ou un cachet. S’il me trouvait morte, les veines tranchées ? Lui seul saurait, à tout jamais. Est-ce qu’il se marierait tout de même ? Et ils vivraient dans l’ombre têtue de Jeanne, celle que tout le monde l’avait vu aimer, celle qui était faite pour lui. L’idée me grisait. Je mettrais, dans mon geste, toute la haine qu’il m’inspirait désormais, son corps de grand clown nu, son sexe ridicule, ses poils sur la poitrine, Ah ! Je découperai mon propre corps pour qu’il le voie une dernière fois, et pour toujours, Jeanne était trop belle pour moi, trop forte, trop libre, je n’ai pas su la garder. Ci-gît Jeanne, la fière, la rebelle, et il déposera sur ma tombe des œillets rouges, j’aime les œillets, lui-seul le sait, mais comment le sait-il ? Il sait tout de moi, bien sûr. Il m’aimera toujours, et toi, l’autre femme que je ne veux pas concevoir, jamais il ne pourra toucher ton corps sans penser au mien, au plaisir que je lui ai donné et à la lame qui m’a ensuite tailladée par votre faute."

C’est une boule de colère qui quitte l’appartement de Jean, ce soir de 1943. C’est la même boule de colère qui froisse ses souvenirs pour les jeter au coin de la pièce.

"À l’hôtel, il y avait des lames de rasoir. Des baignoires profondes où me plonger pour mourir. Une ambiance de fin de siècle, des odeurs suintantes et une propreté suspecte. C’était parfait, il me suffisait de trouver un coin tranquille dans le bâtiment.

En entrant, j’ai vu André devant la porte. Il avait pris la place de son père, il dirigeait mollement l’hôtel et ne participait plus du tout à la Résistance. Il avait grossi, et maintenant qu’il n’était plus un bel homme — il l’avait été pendant deux petites années, avait pris l’habitude d’être beau, et cela le rendrait à tout jamais ridicule dans son corps de petit notable poussif — il avait épousé Thérèse. Un joli couple, vraiment ! Je n’étais pas allée au mariage, hors de question de revoir cette peste qui n’avait pas cessé ses commérages. Je savais ce qu’on disait de moi, je m’en moquais. Tout le monde reverrait sa copie quand on épongerait mon sang sur la baignoire de l’hôtel.

— Tu travailles aujourd’hui ?

André jetait un œil au registre.

— Ça te dérange ?

— Non, mais ça ne te dispensera pas de venir demain.

Pathétique patron. Même pas crédible dans son autorité.

Il n’avait plus aucun courage, aucune lueur dans le regard. Voir son papa exécuté en place publique l’avait irrévocablement refroidi. Pauvre type. Moi non plus, je n’avais plus de rapport avec la Résistance, mais c’était autre chose. Parce que Albin, à force de me voir apporter des nouvelles toutes les semaines, avait eu furieusement envie d’en avoir avec moi, des rapports. Il avait sans doute appris que j’avais rompu avec Jean, ou alors il s’en moquait ; il se montrait de plus en plus entreprenant. Il plaisantait avec les yeux, avec les mains, et me piégeait dans des questions sans issues : de quoi as-tu peur ? De toi, imbécile. Ça, je ne pouvais pas le dire. Je répondais : De rien, j’ai peur de rien. J’avais peur de ses sous-entendus vulgaires, de sa bouche qui semblait de plus en plus humide, de son regard de bœuf. Plutôt crever que de lui dire : j’ai peur de toi. Le soir, je fais des cauchemars dans lesquels tu es dix fois plus grand et plus fort qu’en réalité, et brusquement je suis sale entre les jambes, j’ai mal, je suis nue et marquée par les traces de tes mains partout sur moi. Tu me fais vomir, et plus tu poses tes mains sur moi, plus mon propre corps me dégoûte. Je n’ai rien dit, mais j’ai cessé de venir le retrouver. De toute façon, je n’avais rien à indiquer, et la dernière fois que j’avais fourni une information, ça avait mené à une catastrophe. Le père d’André… Quand je faisais des cauchemars, parfois j’étais nue sur la place du village, avec un sac sur la tête. Je courais partout, et brusquement quelqu’un levait le sac. C’était Albin, et il sortait de nulle part un immense fusil pour me tuer. Autour, il y avait Thérèse, André, Jean et Madeleine. Madeleine. Ses cheveux roux de sainte-nitouche qui frisottaient autour de sa tête. Qui regardait le spectacle, presque serrée contre Jean. Je me suis figée. J’étais toujours dans l’entrée de l’hôtel, sous le regard pathétique d’André, qui devait lui aussi avoir vu passer mille fois cette scène d’exécution sur la place du village. Je me suis retournée vers lui et j’ai affronté son regard.

— C’est Madeleine ?

Il m’a regardé sans comprendre, avec ses gros yeux de crapaud.

— La fiancée de Jean, c’est Madeleine ?

Il me fallait la dernière morsure pour enfoncer la lame. Je savais que la lame ferait mal, il fallait m’anesthésier avec une douleur plus grande encore. Sa réponse a été parfaite en ce sens :

— Oui, c’est elle.

À partir de là, je savais que je n’aurais plus mal. Je pouvais bien me charcuter, découper des lambeaux de peau, écrire leur malédiction sur mon bras à l’aide d’un scalpel, je ne sentirais plus rien."

C’était un joli couple, Madeleine et Jean, serrés l’un contre l’autre dans la muche. Elle le regardait avec prévenance, qu’il n’aille pas se prendre les pieds dans un câble, il lui rendait sa tendresse par de petits gestes. Quand il avait reconnu Jeanne, il avait voulu partir, et avait lâché la main de sa femme. Cinquante ans de tendresse pourraient-ils s’évanouir en un instant ? Je comprenais mieux le visage angoissé de Madeleine. Jeanne savait bien, en réapparaissant, qu’elle allait provoquer une petite explosion au sein de ce vieux couple. En 43, elle ne demandait encore qu’à mourir, mais dans l’espoir que sa mort fasse des victimes collatérales. Désormais, elle demande à être jugée, mais c’est surtout, je le soupçonne, pour revenir au centre de l’attention, se venger de ceux qui ont osé construire leur vie sans elle.

"J’ai fait couler un bain, dans une chambre déserte tout au bout de l’étage. Il n’y avait personne, comme si tout le monde avait compris qu’il fallait me laisser seule pour que je fasse ce que j’avais à faire. J’ai disposé sagement de petites lames de rasoir qui brillaient comme des bijoux. Pourquoi plusieurs ? Au cas où, je n’avais jamais fait cela. Je me suis déshabillée, mon corps pétri par Jean, encore chaud de son étreinte, entre mes cuisses je sentais glisser ce qui restait de lui. Je me suis regardée dans la glace, j’ai redressé le buste et je me suis trouvée belle. Pas jolie, belle. Un corps bien à moi, qui n’appartenait plus à personne. J’ai défait mes cheveux, ma coiffure était élégante mais je préférais encore voir mes mèches folles onduler sur mes épaules. Je ressemblais à un tableau flamand, j’avais une chair tendre et prête à être coupée. Je me suis glissée dans la baignoire, et la chaleur m’a donné envie, pendant un instant, de m’endormir et de laisser couler des larmes. Et puis j’ai tourné la tête vers les petites lames, toutes fines. J’ai saisi la première entre deux doigts, et j’ai eu peur. Alors j’ai mobilisé des images.

Les regards mièvres de Madeleines, ses yeux de midinette pas bien tirée de l’enfance. J’ai brusquement enfoncé la lame.

La douleur m’a fait sursauter. Madeleine dans les bras de Jean, Madeleine vêtue de blanc, ses cheveux ridicules battant l’air autour d’elle. Douleur contre douleur. J’ai tracé un trait perpendiculaire à mes veines.

Madeleine qui demandait : « Et tu ne le revois plus ? ». La baignoire s’est teintée de rouge. Madeleine qui attendait son tour, le soir de la ducasse, dans la muche. Qui guettait le moment où je lui laisserais la place. Madeleine, restée ma seule amie depuis que j’avais claqué la porte au nez de Thérèse. Gentille, compatissante, comment vas-tu faire maintenant, Jeanne ? Madeleine qui riait en coiffant mes cheveux, comme ils sont faciles à tresser, les miens sont secs comme du foin ! Madeleine qui a commencé à mettre de l’ombre à paupières en cachette de ses parents, qui de toute façon ne voient rien. Et moi, est-ce que je vois tout ? J’ai vu Madeleine se déguiser chaque jour en amie fidèle, et j’ai cru à son petit manège, à son innocence de pauvre petite fille. À chaque fois que le nom « Madeleine » se prononçait dans ma tête, la lame traçait un trait sur mes poignets. Madeleine. Madeleine. Madeleine. Je me suis évanouie."

Je ne me suis jamais suicidée, mais l’idée me poursuit depuis que j’ai commencé d'avoir des idées — treize ou quatorze ans, je dirais. Je regarde autour de moi, et je fais mentalement la liste de tout ce qui pourrait me tuer. Les lames tranchantes, les fenêtres en hauteur, les cordes, les cachets. Ce petit jeu m’apaise. C’est presque doux, je cherche une porte de sortie à cette existence, et le fait d’en trouver me calme. Parfois, j’imagine l’instant où ma conscience s’éteint, et je le vois comme un petit orgasme, un moment d’angoisse libératrice. Je crois que je ne me tuerai jamais vraiment, cela gâcherait le plaisir d’imaginer.

Visiblement, Jeanne non plus n’a pas réussi à mourir. Nous n’en serions pas là…

"Je me suis réveillée dans un lit frais. J’étais toujours nue, mais le drap était remonté jusqu’à mon cou. Quelqu’un s’agitait à côté.

J’ai essayé de voir de qui il s’agissait, j’apercevais un dos courbé sur la baignoire, et j’étais trop faible pour me lever. Ce dos n’était pas celui d’André, il était bien plus svelte que lui. Que faisait-il ?

— Ah, vous êtes réveillée.

C’était un allemand. Un « petite mademoiselle », un regard lubrique en uniforme. J’ai senti le drap se resserrer autour de moi.

— Ne vous en faites pas, j’ai tout nettoyé.

Il brandissait une grande éponge. C’était évident, pourtant je ne comprenais rien. Il s’assit sur le lit, près de mes pieds.

— Vous avez eu de la chance. Les autres sont tous sortis, mais moi je n’ai pas voulu. Si j’y étais allé avec eux, vous seriez morte.

La sortie au bordel. J’avais survécu parce qu’un boche n’avait pas eu envie de sa dose hebdomadaire de putain. Qu'est-ce qui me disait qu’il n’allait pas rattraper sur moi ce qu’il avait manqué ? Il avait un regard parfaitement innocent. Il parlait bien français.

— Ne vous en faites pas, je ne dirai rien.

— Merci.

Il était très jeune, blond, plutôt beau mais avec quelque chose de trop mélancolique qui allait mal avec son statut de soldat. J’avais envie de nouer une conversation avec lui, pour ne pas être uniquement une pauvre fille aux veines tranchées.

— Vous parlez bien français.

— J’ai vécu en France quand j’étais jeune. Avant…

Il a fait un geste méprisant pour désigner son uniforme.

— … tout ça.

Il avait l’air d’avoir vingt ans. Que voulait-il dire, en parlant de l’époque où il était jeune ?

— Et vous êtes ici depuis combien de temps ?

— Deux mois.

Je ne savais plus que dire. Le silence s’est imposé doucement, et il l’a rompu avec son accent qui, curieusement, ne me semblait plus aussi rugueux.

— Au moins, j’aurai servi à quelque chose, pendant mon séjour en France.

J’ai eu envie d’être tranchante. Comme une lame de rasoir qui sectionne une veine, comme la douleur.

— Qui vous dit que j’avais besoin de vous ?

— Vous alliez mourir.

— Et alors ?

Il m’a regardée fixement.

— Alors la mort, ce n’est pas bien.

Je ne sais pas, encore aujourd’hui, si sa réponse terriblement pauvre venait d’un manque de vocabulaire ou de l’expression d’une évidence philosophique.

— Pourtant, vous tuez des gens.

Il a fait la grimace. Je revoyais le père d’André qui tournait comme un cochon ligoté.

— Je n’ai pas tiré, ce jour-là.

Il pensait à la même chose que moi.

— Vous n’allez pas me dire que vous n’avez jamais tiré.

— Si.

J’ai scruté son visage pour voir s’il mentait.

— Je tire toujours à côté, je rate ma cible.

Et, brusquement, il a souri comme un gamin et ajouté :

— Comme vous, en fait.

J’ai eu envie de répliquer, mais il s’est levé comme un ressort.

— Vous voulez que je vous laisse seule ?

J’ai acquiescé, toujours un peu sonnée. Il est sorti d’un pas guilleret.

J’ai regardé mes poignets, il avait fait des bandages serrés sur lesquels perçait une large tache rouge. Est-ce que j’avais fait exprès de me rater, comme il faisait exprès de tirer en l’air ? De quel droit ce petit boche se permettait-il de faire de telles hypothèses ? Je sentais bien que j’avais perdu du sang, que j’étais faible. S’il n’était pas arrivé pour tout gâcher, on aurait organisé de magnifiques funérailles. Je l’ai brusquement détesté, alors que j’entendais ses pas s’éloigner. J’avais envie de lui crier de revenir pour lui dire la vérité, qu’il n’avait pas le droit de décider pour moi, ni de me forcer à vivre si je n’y voyais plus d’intérêt. Qu’il me remette immédiatement dans ma baignoire et me laisse baigner dans mon sang. Pauvre larbin, si heureux d’avoir nettoyé ! J’ai commencé à sortir du lit, toujours nue. Mes vêtements étaient sur la chaise, bien pliés. Pauvre larbin. Il parlait à quelqu’un dans le couloir. Quelqu’un qui me cherchait. Une voix que je ne pouvais confondre avec aucune autre. Mon cœur se serra brusquement jusqu’à me faire mal. Aucune voix au monde ne faisait vibrer les basses comme celle de Jean, aucune voix ne savait se glisser comme la sienne sous ma peau, réchauffer mon sang et m’étourdir.

Prise de panique, j’ai retrouvé un peu de force et je me suis levée à toute vitesse pour enfiler ma robe, et passer au-dessus un gilet qui couvrirait les bandages. Il a ouvert la porte à l’instant précis où j’avais fini. Ma colère s’était diluée dans la baignoire, était passée du rouge au rose, ma peau s’était ramollie dans l’eau chaude. Je peinais à me tenir debout, et encore plus à ne pas me jeter dans ses bras. Il m’a regardée avec stupeur, comme surpris par les mots qu’il était venu me dire.

— Jeanne…

C’était le ton qui convenait. Celui des remords, du retour de l’amour. Cela me suffisait presque pour me ruer sur lui, l’embrasser encore, et reprendre avec lui ce que nous avions commencé quelques heures plus tôt. J’ai tout de même voulu déguster ses mots.

— Je suis venu m’excuser, Jeanne. Je t’aime. Il n’y a que toi, si tu veux de moi il n’y a que toi.

Je me suis avancée pour me jeter dans ses bras. À peu de chose près, l’histoire était finie : j’avais retrouvé mon prince, il allait m’épouser, et la méchante fée était renvoyée dans ses pénates. Madeleine n’existait plus, il n’y avait plus que nous deux. Mais, alors qu’il me regardait m’avancer vers lui, son regard a glissé vers la chaise, et il a vu mon soutien-gorge qui y était encore posé. Le temps que le soupçon fasse son chemin, j’étais déjà blottie contre lui. Pendant que je vivais la fin heureuse de mon histoire, ses yeux inspectaient la pièce. Le soutien-gorge sur la chaise, mais également le lit défait. Pendant que je fondais de bonheur, pendant que je savourais la disparition totale de Madeleine dans le Je t’aime vibrant qu’il m’avait adressé, de son côté il repensait à tout ce qu’il avait vu. Le soutien-gorge. Le lit défait. Le jeune allemand qui lui avait dit où me trouver. Il s’est brusquement détourné de moi. Il est parti en courant, sans même prendre le temps de fermer la porte."

Je vois l’histoire se refermer dans le visage de ma grand-mère. Ainsi se scelle un destin. Jeanne aurait pu être la petite femme de Jean, et fonder avec lui une famille installée à Houtwerke dont j’aurais peut-être été l’une des petites filles. Ce n’est pas ce qui s’est passé. La fatalité m’écrase. Le malentendu est si mince, je ne me résous pas à ce qu’il gagne et écrase tout le reste. Jeanne, elle, s’y est résolue.

"J’étais devenue pour toujours la pute à boches. Hors de question d’avouer ce qui s’était passé, et qu’on m’avait trouvée vidée de mon sang, que l’étalon prussien s’était contenté de nettoyer la baignoire, parce qu’il n’avait pas envie d’aller au bordel ce jour-là. Hors de question de me sauver, de me réhabiliter, d’admettre ma douleur profonde. J’ai relevé la tête, et j’ai appris, trois mois plus tard, que Jean avait épousé Madeleine. C’est à peu près à la même période que j’ai appris une autre nouvelle qui aurait pu être importante pour nous deux, mais ne l’a été que pour moi. Tant pis pour Jean."

Peut-être qu’en réalité ma grand-mère a réussi son coup, ce jour-là : elle a tranché quelque chose de solide, elle a tué quelque chose de vivant, et elle a endormi pour toujours son amour pour Jean. Un suicide réussi.

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