Jean

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L’instruction à charge

Claudine

Pour accéder à Jean, je dois ruser, car même si je n’ai rien promis à Madeleine, je ne m’imagine pas sonner à sa porte et demander tranquillement à voir son mari. Je dois dépasser des obstacles d’une autre nature, aussi. Je ne suis pas idiote, j’ai compris. Voir Jean en tête-à-tête, c’est peut-être percer un mystère qui aurait pu rester mystérieux. D’où vient cette manie de vouloir percer les mystères ? Il faudrait savoir s’en défaire. Accepter de hausser les épaules, de voir passer un homme dans la rue sans savoir s’il aurait pu, si les choses s’étaient passées autrement, être un visage familier parmi les familiers, être celui qui me rassure, quand ma mère me rend folle, qui me dit « tu sais qu’elle est ainsi, mais qu’elle t’aime beaucoup ». J’hésite un peu, l’hypothèse Jean me plaît assez, mais je préfère sûrement qu’elle ne reste qu’une hypothèse. Je pourrai repenser plus tard à cet homme qui a failli être mon père, qui paraissait gentil d’ailleurs, je pourrais fantasmer de belles retrouvailles. En m’envoyant le voir, ma mère sait très bien ce que je vais espérer. Pourquoi l’accepte-t-elle, elle qui a toujours voulu régner en maître sur moi ?

Comme toujours, quand je suis en proie aux doutes, je parle à Nicole, et tout s’éclaire — ou presque.

— Si tu n’es pas prête à laisser un père entrer dans ta vie, tu n’y es pas obligée.

— Mais si c’est lui ?

Elle hausse les épaules.

— C’est lui, ce n’est pas lui, la paternité c’est plus compliqué que ça. Ce sera lui avant tout si vous le décidez tous les deux. Toi, que décides-tu ?

— Que ça va trop vite.

Elle éclate de rire.

— Cinquante ans, tu trouves que ça va trop vite ?

— Je m’étais faite à l’idée de ne jamais savoir. Et puis…

Elle sait se taire quand j’ai besoin de temps pour dérouler mes idées. Celle-ci est tordue comme un fil barbelé, je dois tirer dessus et ça fait mal.

— Et puis je ne serai jamais certaine.

Il y a cette accusation qui plane sur ma mère, et rebondit sur moi : la collaboration horizontale. Même si Jeanne et Jean se sont aimés, qu’est-ce qui me dit qu’elle ne m’a pas conçue avec un autre homme ? Un allemand de passage, reparti dans la Ruhr, vieillissant devant ses Schnitzel, avec un air résigné d’inspecteur Derrick et une odeur de pipe froide autour de lui. Si je m’entiche de Jean, sans jamais savoir vraiment le fond des choses ?

— Est-ce que c’est si important ?

Selon moi, oui, mais Nicole semble en douter.

— Imagine un instant : tu rencontres Jean, et tu reconnais en lui le père que tu as toujours rêvé d’avoir.

Je frémis. C’est bien ça, le scénario qui tourne dans ma tête. Je me sens nouille.

— Est-ce que ce n’est pas suffisant ?

En ce qui me concerne, peut-être. J’ai parfois pensé, dans mon adolescence, que j’allais rencontrer un jour une personne à même de tenir le rôle du père que je n’ai jamais eu. À vrai dire, je me suis déjà fait la réflexion que Nicole était le père qui m’avait manqué. C’est ridicule, je sais. Qu’est-ce que j’attends d’un père, au juste ? Qu’il m’aime, qu’il soit là pour moi, et qu’il ne soit pas ma mère. Je n’ai pas besoin qu’on m’emmène pêcher ou qu’on ajuste ma robe pour le bal. Je ne veux être la petite princesse de personne. Mais être aimée avec douceur, sans pression, est-ce qu’un père peut faire ça ?

Mon problème, en vérité, ce n’est pas que je ne puisse pas apprécier quelqu’un sans être certaine d’être sa fille ; c’est plutôt l’inverse, je suis pratiquement certaine que lui, s’il a des doutes sur notre lien, ne me donnera pas l’amour et l’attention dont j’ai tant besoin. Le rencontrer sans être sûre de rien, c’est prendre le risque de m’amouracher et d’être rejetée, merci, vous êtes très gentille, mais j’attendrai le test ADN.

— Qu’est-ce qui te dit qu’il va te plaire, comme père ?

Quelque chose me dit. Un regard un peu brisé, une douceur.

Il va falloir affronter cela.

Je vais devoir me glisser chez ce vieux couple qui ronronne, et tirer Jean de son sommeil, souviens-toi de Jeanne, celle qui est encore dans tes cauchemars, veux-tu que je la fasse revivre ? Mais l’option de les laisser finir leur vie tranquilles n’est même pas sur la table : le procès doit avoir lieu. Autant que Jeanne revienne tout d’abord par mon intermédiaire, tout doucement, avant que Jean ne doive l’affronter dans toute sa violence.

Alors j’attends tout simplement que Madeleine sorte faire les courses, et je frappe à la porte. Jean est surpris, il n’attendait personne. Et puis quand il me voit, je sais qu’il m’attendait tout de même un peu, parce qu’il a un air résigné assez bonhomme, puisqu’il le faut, entrez. J’entre.

En l’absence de Madeleine, la maison est différente, moins chaleureuse mais aussi plus légère, plus naturelle. Jean trifouille dans les placards pour me proposer des petits gâteaux, il ne sait jamais où ils sont rangés. Il s’excuse en souriant : Madeleine les cache car elle sait qu’il a des problèmes de cholestérol. C’est mignon et un peu gênant, il ressemble à un bébé monstrueusement grand qui cherche à voler des sucettes. Je lui dis que ce n’est pas grave, le café est toujours sur un coin de la cuisinière, il peut simplement m’en verser une tasse. Il prend place devant moi, et me regarde avec un sourire crispé. Est-ce qu’il m’examine en se demandant si je lui ressemble ? Je ne vois rien, dans son visage, qui évoque le mien. Je ne ressemble qu’à ma mère, physiquement du moins. C’est dans le dialogue que nous allons chercher des points communs et tenter de les attraper au vol comme des preuves ténues de notre parenté. Il choisit de briser le silence en murmurant d’une voix souriante :

— Vous lui ressemblez beaucoup.

Et voilà. Voldemor est dans la pièce, on ne peut plus éviter de penser à elle. Autant commencer pour de bon l’interrogatoire.

— Est-ce vrai que vous avez eu une relation avec elle ?

Il baisse les yeux vers un sourire étrangement épanoui, il examine ses souvenirs avec tendresse.

— Nous étions très amoureux, quand nous avions quinze ans. C’était mon premier amour. Ça ne s’oublie pas.

Surtout quand ça se termine par une tonsure en place publique. L’amertume de ma pensée me surprend. Je me force à sourire.

— Combien de temps cette histoire a-t-elle duré ?

— Deux ans, nous avons rompu en 42. Et puis…

Il hésite, me regarde. D’après Thérèse, ils se sont retrouvés après la rupture, et seules ces retrouvailles pourraient faire de lui mon père. Son regard en suspension me confirme à moitié cette information secrète. Ils se sont retrouvés, en 44. Il est retombé dans son ancienne passion, qui sans doute n’était pas encore éteinte. Et il s’est bien gardé d’en informer sa fiancée, devenue depuis sa femme.

— Et qu’avez-vous pensé, lorsqu’elle a été accusée à la Libération ?

Il baisse la tête.

— Vous savez, votre mère était une femme très libre. C’est d’ailleurs ce que je n’ai pas pu accepter, j’ai peut-être eu tort.

Libre, on sait ce que ça signifie. Mais ça ne suffit pas à expliquer ce dont elle a été accusée.

— Pensez-vous qu’elle ait collaboré avec les allemands ?

— Non !

C’est une exclamation, et contrairement à Madeleine elle ne sous-entend pas des doutes voués à devenir des soupçons insidieux. Cela dit, j’attends le « mais »….

— Cependant…

Presque pareil. Elle n’a pas collaboré, cependant… Je sais que l’attaque la plus lourde est désormais permise.

— Cependant, elle était impulsive, et elle a pu agir sous le coup de la colère.

De quelle colère parle-t-il ? Il semble partir du principe que je connais déjà leur histoire, leurs disputes, et que je comblerai toute seule les trous de son récit.

— Croyez-vous qu’elle aurait pu livrer les résistants de la muche ?

— Ça me paraît impossible.

Pas de « mais », pas de « cependant »…

— Si je comprends bien, vous ne pensez pas qu’elle ait collaboré activement, mais juste qu’elle a pu s’égarer avec un soldat allemand, sous le coup d’une émotion ?

J’ai bien reformulé, et il est mal à l’aise. Je devine qu’il a des raisons de penser cela, et je m’inquiète. C’est de moi qu’on parle, somme toute, du moment où j’ai été conçue, balancée dans ce monde que je n’avais pas réellement demandé.

— Je ne pense pas que Jeanne était le genre de fille à chercher des avantages auprès des Allemands. Elle ne les aimait pas beaucoup. Mais elle avait l’esprit de contradiction, elle n'appréciait pas qu’on lui dise ce qu’elle devait faire.

Je laisse le silence s’installer pendant quelques secondes, puis je baisse la voix pour lui dire :

— Jean, j’ai besoin de savoir.

Il comprend. Il préférait ne pas savoir. Il prend une inspiration, il se jette à l’eau.

— Je l’ai surprise, avec un allemand.

Je souhaiterais qu’il s’arrête sur cette révélation, mais maintenant il a besoin de parler.

— J’étais venu la voir pour lui dire que je l’aimais. J’avais finalement pris une décision, après deux ans d’hésitation : même si elle avait des défauts, même si souvent elle me rendait fou avec ses réactions, je ne parvenais pas à l’oublier.

Je connais les défauts dont il parle. Ma mère n’a jamais plus reformé un véritable couple : il y a eu quelques hommes de passage, mais impossible d’installer une routine, un bonheur tranquille ; c’était contraire à sa nature. Jean a encore besoin de parler, même si moi j’aimerais peut-être désormais qu’il se taise.

— Je n’ai jamais aimé personne comme je l’ai aimée.

L’accouchement de cette phrase a été laborieux. Il a fallu l’extraire lentement, et maintenant qu’elle est sortie, il la regarde avec horreur. A-t-il vraiment dit cela ? Il sait ce que cela signifie pour lui, pour Madeleine. Il commence à trembler comme un homme passé à côté de sa vie, et moi j’aimerais l’aider, mais j'ignore ce que je pourrais dire pour cela.

— Quand je suis entré dans la chambre, à l’hôtel dans lequel elle travaillait, je l’ai trouvée étrange, elle semblait cacher quelque chose. Puis j’ai vu le lit défait, le soutien-gorge posé sur une chaise. Un instant auparavant, j’avais vu un officier allemand sortir de la chambre.

La scène de vaudeville se déroule devant mes yeux. C’est tellement vulgaire, pour une grande histoire d’amour.

— Jusque-là, je n’avais jamais voulu croire ce qu’on m’avait dit sur elle, j’étais certain que c'étaient seulement des médisances, parce que je pensais qu’avant tout, elle m’aimait.

La douleur renaît, comme une très vieille blessure. Je suis paralysée. J’étais venue avec en tête la question de mes origines, mais ce que je contemple, c'est autre chose, c’est le désespoir d’un homme toujours amoureux, après cinquante ans. Pleure-t-il ? Je peine à y croire, mais c’est bien une larme qui roule sur sa joue. Qu’est-ce que je peux faire, moi, pour ça ? Ma mère m’a fait pleurer si souvent, est-ce que c’étaient les mêmes larmes, ce besoin d’être aimé qui hurle dans le silence comme un nouveau-né ? Est-ce que je partage la douleur de l’amant abandonné, qui ne peut pas s’empêcher d'espérer encore, malgré tous ses efforts ? La voix de Jean est cassée, se fendille comme une roche lorsqu’il reprend, le souffle court :

— J’y ai souvent repensé, durant toutes ces années, et j’ai réalisé que j’aurais pu lui pardonner.

Il attrape mon regard, il corrige.

— J’aurais dû lui pardonner.

Mais entre la scène de l’hôtel et ces réflexions, il y a eu la complicité avec l’indicible : peut-on pardonner celle qu’on a laissé tondre ? L’immobilité ce jour-là, debout sur la place du village, elle résonnera pour toujours. Elle a cloué ses pieds au sol, verrouillé sa bouche. Comment se jette-t-on au cou d’une personne qu’on a aimée, quand on a vécu ce moment de honte sans réagir ? Jean a conscience aujourd’hui que les contes de fée ne disent pas tout des rapports humains. Un prince courageux se serait levé contre la foule, aurait pris la jeune fille dans ses bras et aurait clamé son amour pour la protéger contre le rasoir. Il n’avait rien fait. À ses côtés se tenait Madeleine, qui l’aimait d’un amour simple et franc. Et, quand Jeanne avait été déshabillée devant la foule — elle avait été mise presque nue, dans un élan sauvage qui le dégoutait — il avait bien vu que son ventre était rond. C’était encore léger, mais pour lui, c'était évident : elle portait un bébé qui était peut-être le sien, mais peut-être pas.

— C’est ma faute, si elle s’est jetée dans le lit de cet allemand. Je l’avais repoussée, alors qu’elle revenait vers moi. J’ai toujours eu du mal à prendre la bonne décision au bon moment, j’ai toujours un temps de retard.

Problème de timing assez fâcheux. La déclaration d’amour en face d’un lit défait par un autre, l’élan du prince sauveur une fois la princesse disparue en Belgique…

J’ai envie de lui parler du bébé qu’il a deviné. De mettre des mots sur ce que nous savons tous les deux. Peut-être, peut-être pas. Dans le silence qui s’impose, il me regarde et sourit légèrement. Je sens qu’il aimerait me dire qu’on s’en fiche, après tout, de ce lit défait et de cet allemand, me dire qu’il a compris depuis qu’il m’a vue que j’étais bien la fille qu’il attendait. Pourtant, je sens aussi que son foutu problème de timing va encore l’empêcher de saisir cet instant.

— Vous avez eu des enfants avec Madeleine ?

— Non.

Il hésite un peu, puis il ajoute :

— Ça n’aurait pas été honnête.

Ensuite, il s’éteint. Il est trop tard, il est passé à côté de trop de choses, et moi, je n’ai pas la force de lui tendre les bras et de faire le travail pour deux. Nous resterons sur ce silence, et gâcherons sans doute cette chance comme il a gâché les précédentes.

J’aimerais lui dire combien il m’a manqué, dans ces soirées adolescentes passées en tête-à-tête avec ma mère. Combien j’ai souffert d’être tout pour ma mère, et de ne pas être grand-chose pour moi-même. Tant pis, il est sûrement trop tard, et je me demande finalement si Madeleine n’avait pas raison de m’interdire de lui parler.

Je me glisse hors de cette maison, je marche quelques mètres et je m’assieds sous un porche, sur une pierre. Je pleure. Ça m'indiffère, en réalité, de savoir pourquoi ma mère a été tondue en 44. Je voudrais savoir pourquoi moi je m’égratigne contre la vie depuis toujours, pourquoi je n’ai aucune protection alors qu’elle a survécu à ce moment d’horreur. Maintenant que j’ai parlé avec tous ceux qui étaient présents et ont laissé faire, je me pose une autre question : est-ce que je n’ai pas, déjà, ressenti une colère tellement noire qu’elle aurait pu me jeter dans une foule en colère, me faire serrer les poings en regardant l’injustice se brandir, me faire hurler avec la meute ? Est-ce que j’aurais pu être à leur place, le 6 septembre 44, et voir Jeanne être traînée dans les rues en ressentant, très profondément en moi, le soulagement de la colère qui s’assouvit ?

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