Les résistants
L’instruction à décharge
Isba
"On était en août. Une atmosphère étrange étouffait notre petite ville, et sans doute la France tout entière : Paris avait été libéré, un peu partout les troupes alliées grignotaient le pays, et nous vivions encore sous le joug des occupants. Une ambiance de fin de règne : on ne les craignait plus autant qu’autrefois, alors qu’ils étaient encore aussi dangereux. Mon père ne cherchait plus à s’en faire des amis, il commençait même à les insulter dans leur dos. Ils habitaient encore vaguement l’hôtel, mais disparaissaient progressivement comme des ombres. Nous savions qu’un jour, nous ne trouverions plus leurs affaires jetées au sol, qu’il n’y aurait plus que le vide et notre honte de les avoir laissés le remplir. Je travaillais sans entrain, et André ne trouvait rien à redire : nous flottions dans une indifférence qui annonçait des moments de grande excitation, nous étions indifférents au présent, car l’avenir s’annonçait avec fracas."
J’ai l’impression que Jeanne a commencé à parler avant même que j’aie le temps de m’asseoir.
"Les Allemands m’exaspéraient chaque jour davantage. Celui qui m’avait sauvée me regardait parfois d’un air entendu, et je l’ignorais avec dédain. Cela ne suffisait pas à effacer sa présence, le souvenir de la chambre aux draps blancs, du sang dans la baignoire. Le sang, justement, c’était ce qui me tracassait. Pas celui de mes veines, celui-là avait coulé avec force, il était bien rouge et vivace, il avait été nettoyé. Un autre sang se faisait attendre, celui qui poissait chaque mois entre mes jambes. Le temps avait passé, c’était trop long pour n’être rien."
En l’entendant, je me dis qu’il y a pire que d’être la fille d’un notable alcoolique dans une petite ville des Flandres. Il y a pire que d’être vue par toutes et tous comme une pute à boches, pire que d’être trahie par ses amies et abandonnée par son amour. Il y a la vie qui s’impose malgré tout, les premiers soubresauts qui percutent l’intérieur du ventre, le secret qui ne pourra pas être gardé longtemps.
"Jean. Comment t’avouer, mon amour, que cet enfant est le tien ? Il faudrait remonter à trop de choses, réécrire l’histoire depuis sa première majuscule, pour que tu me fasses confiance. C’est trop de peine, et j’y renonce : pour tout expliquer, il faudrait dire ma fragilité, mon désespoir. Alors je ferai un pas de plus dans mon costume de petite putain, j’arborerai un ventre rond et tout le monde le regardera en hochant la tête. La preuve de ma faute s’affichera sous leurs yeux ravis. J’imaginais déjà le regard gourmand de Madeleine, la réprobation douloureuse de Thérèse. Si seulement il était possible d’y échapper…"
Il y a deux ans, je suis tombée enceinte. Je n’en ai parlé à personne, même pas à ma mère ; j’ai été tentée de venir dormir chez elle et de lui avouer ça au petit matin, et puis j’ai appris qu’elle avait un cancer, et je me suis dit que c’était déjà bien suffisant. Et puis, mon petit problème à moi pouvait être réglé très vite : j’ai pris rendez-vous au planning familial, on m’a orientée vers une clinique. Voilà, rien de grave. Une sensation d’aspiration dans mon ventre pendant quelques jours, par la suite mon énergie est revenue. Non, ce n’est pas rien du tout, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Je sais que je suis une fille courageuse et assez peu sentimentale, mais en me réveillant toute vide j’ai eu le cœur serré. J’ai pensé à toutes ces femmes qui avaient dû faire face à cette petite angoisse, mais pas dans une clinique où on pouvait prendre soin d’elles. Ces femmes qui avaient vu s’approcher des aiguilles à tricoter sans savoir si elles ne risquaient pas de se noyer dans leur propre sang. Alors j’ai dit merci à Mme Veil, et je me suis relevée.
Pour Jeanne, il est sans doute impossible de trouver ce genre de solution. Le village est petit, y a-t-il une faiseuse d’anges ? Que dira-t-elle, face à la jeune fille au sujet de laquelle courent des rumeurs ? Je cherche moi aussi, quand ma grand-mère raconte, comment elle pourrait s’en sortir.
"L’idée m’est venue en voyant de loin Albin qui se sortait de sa ferme. M’ouvrir les veines n’était plus envisageable, mais je pouvais encore utiliser d’autres armes contre moi-même. Il y en avait tant, dans le village, des fusils prêts à tirer ! L’atmosphère était celle qui précède le bouquet final d’un feu d’artifice, on retenait son souffle en pensant qu’une dernière explosion allait enflammer le ciel d’un instant à l’autre. J’ai couru pour rattraper Albin.
— Qu’est-ce que tu me veux, toi ?
Je lui avais posé tant de lapins ces dernières années qu’il avait fini par comprendre que je ne voulais plus être son indicatrice. Avait-il trouvé une autre femme à tripoter ? Plus de lubricité dans son regard, un peu de mépris qui me piqua au vif.
— Je veux participer à une action.
Il a éclaté de rire. Je m’y attendais, je ne me suis pas démontée.
— Rien que ça ? Et tu crois qu’on a le temps de s’occuper de toi sur le terrain ?
J’ai attrapé son regard, et j’ai parlé très vite.
— Écoute, c’est très simple. Ce que je veux, c’est être une bombe humaine. Vous me posez où vous voulez, j’explose et je tue le maximum de boches en même temps. Je peux faire péter l’hôtel, si tu veux. Comme j’accepte de mourir, je ne peux pas échouer.
Il a cessé de rire.
— Tu plaisantes ?
— Absolument pas. C’est une occasion en or pour vous.
Je ne voulais pas qu’il prenne le temps de mesurer ce que signifiait ma proposition. Je voulais être la courageuse qui se sacrifie, et surtout pas la désespérée qui se suicide. Heureusement qu’il n’était pas malin.
— Pourquoi tu ferais ça ?
Pour me tuer, triple imbécile. Et pour tuer du même coup le bébé de Jean, dont personne ne connaîtra jamais l’existence. Impossible de dire la vérité à Albin, il n’aurait pas accepté d’être utilisé.
— Ça fait deux ans que je nettoie derrière les boches à l’hôtel. Je les déteste, et ça me rend malade de penser qu’ils vont repartir chez eux sans une égratignure.
Il hésitait encore à me croire.
— Tu te souviens qu’ils ont tué ton père ?
Il se souvenait.
— Si tu me laisses faire, ça sera un carnage. Je placerai la bombe au centre de l’hôtel, et elle tuera un maximum de soldats.
— Et toi aussi.
— Il faut savoir se sacrifier, non ?
Il a acquiescé. Il a souvent pensé à cette idée de sacrifice, mais davantage en imaginant prendre des risques et les assumer qu’en planifiant une véritable opération kamikaze.
— Pourquoi tu ne pourrais pas poser la bombe et ressortir ?
— Je pourrais, mais quelqu’un risquerait de la désamorcer. Ce que je te propose, c’est que tu me donnes en même temps de quoi faire sauter l'hôtel et de quoi protéger la bombe. Un révolver, par exemple. Je me pose dans une pièce avec la bombe, et si quelqu’un entre, je le descends."
Elle commence à parler comme un cow-boy. Je l’imagine improviser un peu, car elle n’avait pas tout prévu. Connaissait-elle au juste le fonctionnement des explosifs, leur taille, leur petite notice ? La bande d’Albin avait-elle seulement le matériel requis ? Est-ce que c’était douloureux, d’être déchiquetée par une bombe ?
"Il semblait tenté par ma proposition, mais je voyais bien qu’il n’avait aucune idée de sa faisabilité.
— On doit demander à Gilbert. Suis-moi.
J’ai mis mes pas dans les siens jusqu’au moulin. Je me souvenais de la muche, de la soirée de fête que nous y avions passée, de ce souterrain dans lequel j’étais entrée heureuse, accompagnée de Jean, et dont j’étais ressortie seule et délaissée. Les ailes du moulin tournaient lentement, nous arrivions en silence en haut de la colline, et soudain il s’est immobilisé. Il a posé sa main sur ma bouche et m’a collée contre le bâtiment. J’ai pensé : « Vraiment ? Ici ? ». Ce n’était pas le moment pour me violer, mais j’ai vu dans son regard que ce n’était pas son intention. Il fixait l’entrée du sous-terrain. Il s’était figé comme un lapin de garenne, les oreilles rabattues, les souffle court. La dalle était grande ouverte."
Le lapin de garenne a flairé le chasseur. Je me souviens des noms des résistants dans la muche. Les jeunes hommes cueillis comme des roses au fond de leur trou. Je connais déjà la fin de l’histoire, et j’ai l’impression d’être dans Retour vers le Futur, de regarder ma grand-mère qui, elle, découvre avec horreur ce qui est en train de se passer sous ses yeux.
"À pas de loup, nous avons contourné le moulin pour nous cacher derrière. Nous avons vu sortir les soldats. Gilbert et les autres étaient au bout de leurs fusils. Dix garçons arrêtés en une minute, la planque avait été trahie. Gilbert ne semblait plus si grand, soudain, les mains croisées derrière sa nuque. Les allemands criaient ces mots avec lesquels nous n’avions pas fini d’associer la langue de Goethe : Schnell, Raus ! J’ai reconnu le soldat qui m’avait sortie de la baignoire, il regardait le sol. Il n’avait pas eu à tirer, mais il avait participé à l’arrestation . Il savait donc bien que le sort qui attendait les jeunes résistants était bien pire qu’une balle dans la nuque. Nous avons écouté en silence les bruits de botte qui s’éloignaient, puis j’ai tourné la tête vers Albin et j’ai surpris son regard fixé sur moi, qui cherchait à comprendre quelque chose. Comme il n’était pas malin, l’idée peinait à se frayer un chemin dans sa cervelle. Il savait juste que la scène que nous vivions n’était pas normale, qu’il n’était pas normal qu’il soit caché derrière le moulin avec moi pendant que ses amis étaient arrêtés. Il savait bien qu’il n’y avait pas dix résistants à Houtwerke, mais onze, et qu’il était attendu lui aussi à la réunion qui avait lieu ce jour-là. Pourquoi n’était-il pas avec les autres, trottinant piteusement, les mains derrière la tête ? Il cherchait à comprendre le paradoxe en me regardant avec obstination. J’étais l’élément perturbateur de la grande scène finale de l’arrestation. Le grain de sable dans la machine. Je l’avais retardé, j’étais venue le chercher alors que je ne lui adressais plus la parole depuis deux ans, pourquoi précisément aujourd’hui ? Une chose devenait évidente pour lui : sans moi, il aurait été fait prisonnier lui-aussi, torturé et fusillé. Il aurait pu me remercier, mais c’était autre chose qui le traversait. Un soupçon.
— Tu savais ?
J’aurais pu répondre à sa question, mais à quoi bon ? Je voyais déjà le malentendu enfler comme une pustule, j’entendais combien mes dénégations sonneraient faux.
— Tu m’as retenu avec cette histoire stupide de bombe. Pourquoi ?"
Oui, Albin, pourquoi aurait-elle fait ça ? Pourquoi t’aurait-elle protégé, toi, est-ce que tu t’imagines que tu comptes pour elle, avec tes mains poisseuses et ta grande bouche humide ? Je reconnais ces hommes qui agressent, harcèlent, puis se croient irrésistibles. C’est absurde, bien sûr, mais ça existe : ça s’appelle l’égo.
"Il a encore cherché à articuler des accusations, mais elles sont restées coincées. Moi, je ne connais pas d’autre attitude, dans un cas comme celui-là, que la dignité. J’ai redressé la tête et je l’ai regardé avec défi.
— C’était toi…
Il avait fait sa déduction, rien n’aurait pu le faire changer d’avis. Je n’ai pas nié.
Il est parti en courant, et je ne l’ai plus revu avant ce jour dont je n’ai pas envie de parler."
Il faudra bien le raconter pourtant, n’est-ce pas ? Tous les éléments sont en place pour une belle tragédie, c’est l’heure de la Libération, Jeanne va enfin payer pour tout ce qu’elle n’a pas fait.

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