Le rasoir

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L’instruction à charge

Claudine

Le dimanche suivant, c’est Sarah que je retrouve. Plus d’entretiens, je n’en ai plus la force de toute façon. Elle me jette un regard inquiet. Depuis trois nuits, je n’ai pas fermé l’œil, et ça se voit. Devant elle, elle a un grand dossier.

— De votre côté, avez-vous réussi à vous forger une opinion ?

— Pas réellement.

Je sors le calepin sur lequel j’ai pris des notes, mais je sais qu’il ne me servira à rien : je me souviens de tout.

— Déjà, plusieurs personnes lui en voulaient.

Elle me jette un regard en biais qui veut dire : « Ça vous étonne ? », mais elle ne dit rien.

Je n’ai pas envie de lui raconter mon entretien avec Jean. C’était pourtant le seul au cours duquel j’ai appris une véritable information : ma mère avait bien couché avec des allemands. Au moins un, au moins une fois.

— Moi j’ai trouvé quelque chose !

Elle a fait le tour des musées de la région. Je ne sais même pas ce qu’elle cherchait. Elle me tend une photographie mâchouillée.

— Joseph Leleu.

Visage sévère et uniforme. Je l’ai déjà vu, sur une autre photo sur laquelle il tenait un rasoir.

— C’était le chef de la milice qui a libéré Houtwerke.

Ah, c’était lui.

— C’est une sorte de héros local : il menait la résistance depuis 40 dans la région, et en 44 il a organisé la libération de tout le territoire.

Bien, nous savons maintenant à quoi ressemble un héros.

— Et lui, vous l’avez retrouvé ?

— Il est mort il y a 5 ans.

Alors je vois mal ce qu’elle a retrouvé.

Elle sent ma lassitude, et elle aimerait réveiller mon intérêt, mais par ailleurs elle sait que le sujet est grave et qu’elle ne peut pas avoir l’air d’une gamine passionnée d’histoire et enthousiasmée par sa découverte.

— En fait, j’ai trouvé deux choses.

Il y a un sac maladroitement recroquevillé à côté d’elle. Elle a trouvé quelque chose de concret, on jurerait à la voir qu’il s’agit d’un petit coffre rempli de pistoles.

— Tout d’abord, j’ai retrouvé sa famille. Ils habitaient à Bailleul, j’ai expliqué que je faisais une thèse en histoire.

Quelque chose me dit qu’elle ne ment pas, et que cette histoire l’a convaincue de s’inscrire en doctorat.

— Il y avait sa fille et ses petits-enfants. L’entretien a surtout ressemblé à un discours d’éloges, je crois qu’ils ont assisté à tellement de remises de médailles et de cérémonies de commémoration qu’ils ne parviennent plus à penser autrement. Mais j’avais remarqué qu’un de ses petits-fils avait un regard étrange, en même temps dur et pensif. Ils m’ont raconté ses actions pendant l’occupation, c’était un petit spectacle choral dans lequel certains couplets étaient entonnés à l’unisson, tandis que parfois des voix solistes s’élevaient pour apporter un détail ou contester une date. Seul le garçon que j’avais remarqué ne participait pas. Au bout d’un moment, il est sorti de la maison. J’ai cherché très vite une excuse pour m’éclipser, et j’ai fait semblant d’aller à ma voiture. Quand la porte s’est refermée, je l’ai cherché autour de moi. Je l’ai trouvé assis contre le mur, sur le côté de la maison. Quand il m’a vue, il s’est énervé. C’était normal. Alors je me suis assise à côté de lui, et je lui ai tout dit. Que je ne faisais pas seulement une thèse sur cette période, mais que j’aidais aussi une femme à obtenir justice. Une femme tondue en 44, à Houtwerke. Il m’a regardée autrement, avec un peu plus d’attention, et il m’a dit « Revenez demain à 14h, je serai seul à la maison ».

Je voudrais m’endormir en écoutant Sarah me parler. Je voudrais être une enfant pour qui les histoires sont des câlins que les adultes prodiguent quand vient la nuit. Elle me jette un regard inquiet, j’essaie de me reprendre. Elle poursuit son récit.

— Quand je suis revenue le lendemain, il m’a directement fait monter dans sa chambre. J’avais l’impression que le reste de la maison n’était pas totalement chez lui, et que dans le salon il se serait senti obligé de poursuivre l’éloge de son grand-père. Je me suis assise sur son lit, un lit d’enfant encore, alors qui avait au moins 17 ans. Il a cherché quelque chose dans son étagère puis s’est assis sur sa chaise de bureau en posant sa trouvaille sur ses genoux. Il a pris sa respiration avant de parler. « J’étais très proche de mon grand-père, mais pas parce que c’était un héros ou un libérateur. » Il a jeté sur moi un regard de provocation. « Vous pouvez comprendre ça, vous ? » « Si ce n’était pas le cas, je ne serais pas ici. ». Il m’a souri. Je me suis demandé s’il allait me raconter les anecdotes de son enfance avec son gentil papy, la pêche sur l’étang, le jardinage… Mais il ne s’est pas attardé sur tout ça, je pense qu’il avait surtout besoin de marquer sa différence avec sa famille avant de commencer l’entretien. Nous n’allions pas faire une cérémonie d’hommages. Ça me convenait plutôt bien. « Ma grand-mère ne parlait que de ça, des médailles qu’il avait reçues, des plaques commémoratives… On aurait dit qu’elle avait épousé le Général de Gaule, je crois que dans son esprit, c’était tout comme. Je n’ai jamais réussi à avoir un vrai lien avec elle, parce qu’elle était entièrement dans le passé. Lui, quand quelqu’un lui parlait de cette époque, il haussait les épaules. Je me disais que c’était de la modestie, et ça me plaisait. ». Dans la petite chambre, je remarque une photographie, celle d’un homme de 60 ans environ au regard perdu dans une diagonale rêveuse. Il voit où se posent mes yeux, et m’explique juste : « C’est lui qui m’a appris la photographie. ». Le maître et le modèle. Il y avait beaucoup d’amour dans cette image, et une volonté d’éviter la pose, de saisir sur le vif. Le jeune homme me laisse le temps de regarder comme il faut, avec patience, avant de reprendre : « Quand il est mort, non seulement je l’ai perdu, mais j’ai perdu son souvenir, parce qu’il est devenu uniquement le héros de la résistance. La maison de ma grand-mère s’est vidée de toute chaleur humaine, en un instant. C’est là que j’ai réalisé combien il apportait de douceur dans leur couple, et combien elle était froide. Le salon est devenu un musée, mais pas un musée sur lui : juste sur le héros construit autour de lui, l’uniforme de Général de Gaule que ma grand-mère lui avait tricoté pendant toutes ces années pour faire oublier que c’était aussi un mec normal. » Je sentais combien le mec normal était un terme chargé d’amour. « J’ai eu l’impression de le perdre deux fois. Et dès qu’on parle de lui en famille, je le perds encore un peu. » Je comprenais mieux son regard lorsque j’étais venue pour la première fois. Il me scrute, se demande si je mérite qu’il continue ou si je vais lui demander de participer au tressage de laurier collectif. Je soutiens son regard, je suis juste là pour la vérité. Je ne vais pas lui rendre son gentil papy, mais je refuserai avec lui de l’enfermer dans un sarcophage. Il semble rassuré, et reprend : « L’an dernier, ma grand-mère est morte. » J’hésite à présenter des condoléances. Il m’en dissuade d’un petit geste de la main. « On a vidé sa maison. C’était un calvaire, il n’y avait que des articles de presse sur mon grand-père, des photos en uniforme, des médailles. J’avais envie de vomir. Et puis j’ai trouvé quelque chose dans la table de chevet. Quelque chose que j’ai pris sans le dire à personne. » Il soutient mon regard, mais je sens qu’il considère son geste comme un véritable sacrilège. « Si je le leur avais donné, ils l’auraient intégré dans le mausolée, et auraient brodé une légende autour. » Il me tend le sachet posé sur ses genoux. Je le déplie. C’est un journal écrit à la main, celui de Joseph Leleu.

Le récit et le présent se rejoignent, Sarah me tend le journal. C’est un petit cahier couvert d’une écriture soignée, une écriture « certificat d’études ». Je n’ose pas l’ouvrir.

— Je l’ai lu.

Je caresse les pages, j’aimerais que le contenu affleure doucement.

— Il l’a écrit de 1980 à 1990. Il y parle de son jardin, des abeilles, de l’association où il était bénévole, de ses petits enfants.

Un bon papy gâteau. Tout émouvant que cela puisse être, je ne vois pas l’intérêt en ce qui nous concerne.

— Il y a une page, je vous ai mis un petit papier pour la retrouver.

Je feuillette, je retrouve le papier, et l’encre violette à l’écriture penchée me parle de ma mère, et des autres.

« J’ai encore rêvé de cette femme. La tondue de Robert Capa, toujours elle. Pourtant, j’en ai vu des tondues, mais leurs visages ont disparu, et c’est celle-là qui revient tout le temps. C’est sûrement à cause de la cérémonie de samedi. À chaque fois qu’une cérémonie approche, je me dis qu’on va me parler de ça, me demander si je regrette. J’ai la réponse toute prête, mais personne ne me demande jamais. Je me rappelle encore à quel point j’aimais ça, quand la foule m’acclamait pendant que je passais la lame du rasoir. J’avais vu tellement de morts, à l’époque ce geste-là me semblait clément, je me disais que c’était presque drôle. Au lieu de tuer, je tondais. Ces femmes qui m’avaient regardé avec des yeux transparents durant toute la guerre, je les effaçais. Pourtant, même si j’ai tué des centaines de boches, et parfois cruellement, c’est cette femme-là qui revient toujours dans mes cauchemars. La tondue de Chartres. »

Je pense à l’adolescent qui lit ces mots de son grand-père, entre le récit d’une partie de pêche et les projets de vacances en caravane.

— Joseph Leleu était connu pour ça, aussi. Normalement, ce n’étaient pas les combattants qui tondaient les femmes, mais les habitants, souvent le coiffeur. Lui, on le surnommait le barbier, parce qu’il tenait à faire ça lui-même.

Je repense au plaisir de punir, à la cruauté. Est-ce que j’ai déjà été grisée par l’idée de faire souffrir ? Sarah attend que j’aie fini mes réflexions, car elle a encore un objet à me montrer.

— Le petit-fils m’a donné quelque chose de la collection de souvenirs de son grand-père.

Elle hésite à le mettre dans ma main, alors elle le tend juste devant elle pour que je regarde. La lame du rasoir brille comme une médaille.

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