La fin de l'instruction

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Isba

Nous sommes prêtes. J’ai aspiré tous les souvenirs de ma grand-mère, je me suis saoulée à ses paroles et je sens qu’elle fatigue. C’est la première fois que je la vois fatiguée d’avoir trop parlé. Peut-être qu’elle vieillit… A-t-elle imaginé combien ce serait difficile de fouiller ce passé ? J’en serais surprise. Elle se veut forte avant tout, elle est certaine d’avoir raison, pourquoi la démonstration de son bon droit la fatiguerait-elle ?

Pour ma part, j’ai été surprise et presque déçue d’apprendre combien les accusations qui pesaient sur elle étaient fausses. Si elle avait couché avec les allemands, j’aurais pu appeler les éminents membres de ce tribunal improvisé à s’occuper de leurs fesses, et défendre le droit des femmes à être des putains. Je me délectais d’avance de ce débat moral, et au lieu de cela j’ai maintenant en main les éléments pour démontrer que Jeanne a été la femme d’un seul homme, fidèlement désespérée. Décevant.

Désormais, nous attendons dimanche prochain, date des premiers débats. Nous avons toutes les cartes en main, nous allons confronter les versions, et la vérité éclatera. Je dois avouer que tout cela m’amuse un peu. Ça donne une autre couleur à mes cours de droit, j’ai retrouvé ma motivation originale et dorénavant je ne suis jamais en retard en cours, sauf le lundi, le jeudi et le vendredi, quand je passe chez Jeanne.

Je n’ai pas parlé avec ma mère depuis le début de l’instruction, nous n’avons pas réellement pris cette décision, mais elle s’est prise malgré nous, par une sorte de pudeur. Si on me demandait, je dirais que je ne suis pas très proche d’elle, plutôt du genre indépendante, mais voilà : depuis trois semaines, je tourne en rond, et j’ai une sorte d’inquiétude sourde qui me grignote le ventre. Quand je sais qu’elle n’est pas à l’appartement, je téléphone pour tomber sur Nicole et demander des nouvelles. Ça va, ça va. Les entretiens la secouent un peu, bien sûr. Elle est fatiguée. Fatiguée comment ? Ça va, je te dis. Nicole me remballe gentiment. Moi j’attends de voir de mes propres yeux comment ça va, comment elle a encaissé les entretiens qu’elle a eus. Est-elle arrivée à la même conclusion que moi ? Ce vieux monsieur gentil, c’est mon grand-père. Je me répète ça, et je n’éprouve rien. Rien du tout. Alors je fais des tests, je regarde le cactus sur mon balcon et je me dis très sérieusement : « Ce cactus, c’est mon grand-père ». Voilà, l’émotion est la même, ni plus ni moins. Mais avec ma mère, est-ce que le test du cactus va fonctionner ? J’en doute sérieusement.

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