Premier chef d'accusation : la délation
Claudine
Voilà une semaine que je ne suis pas venue à Houtwerke. J’ai essayé de me reposer, mais j’ai la sensation, depuis quelques jours, de creuser toujours un peu plus dans ma fatigue sans parvenir à la combler. Il faut dire que je dors mal, entre les cauchemars, les paroles de Jean qui tournent dans ma tête, et l’aura de ma mère qui a le don de me polluer même à distance, je me tourne et me retourne dans mon lit. C’est de nouveau Nicole qui conduit, mais c’est Isba qui passera chercher Jeanne chez elle. Nous aurions pu partir toutes ensemble, cependant nous avons tenu, avec ma fille, à prendre un peu de distance pendant que nous menions l’instruction chacune de notre côté ; pour faire les choses bien, pour ne pas nous retrouver chaque soir au téléphone à tout nous raconter, pour essayer d’être avocates pour du vrai, même si nous savons toutes les deux qu’il ne s’agit que d’une mise en scène.
Dans la voiture, Nicole ne parle pas beaucoup, et moi, je somnole. Nous avons mis une cassette de Julien Clerc, sa voix m’évoque un violon qui grince parfois, mais laisse s’envoler aussi de jolies notes. Je voudrais m’endormir dans cette voiture qui s’enfonce dans le brouillard, je pense à Louis Aragon qui attendait le vaguemestre pendant la guerre, camion de buée, mélancolique amour qui suit l’avenue et, capitaine au long court, quitte pour les nuées les terres remuées. Je quitte la route, je m’envole. Je m’endors.
Nicole me réveille quand elle est garée devant le musée. Sarah nous attend, Isba et Jeanne doivent encore arriver. À quelques mètres, Jean et Madeleine attendent sagement, comme des enfants convoqués chez la directrice. Une voiture se gare, c’est celle d’André et Thérèse. Le malaise enfle, nous ne savons même pas sur quel ton nous saluer. Nous sursautons au moindre bruit, et soudain, nous voyons une voiture zigzaguer sur le chemin. Manifestement, Jeanne est au volant. La voiture se gare en faisant crisser ses pneus. Elle a frôlé celle d’André, qui a retenu son souffle un instant. Ma mère n’a jamais d’accident, et c’est l’un de ses mystères. Le monde retient son souffle autour d’elle quand elle conduit, chacun redouble de vigilance, et finalement toutes et tous s’en sortent indemnes, la confortant dans l’idée qu’elle conduit très bien.
L’heure est venue de descendre dans la muche. Alors, j'ai envie de reculer. Brusquement, je trouve cette comédie ridicule.
Sarah a disposé les chaises en demi-cercle, en réservant trois places qui font face aux autres : la mienne, celle d’Isba et la sienne. Un peu à l’écart, un pupitre destiné à Jeanne, l’accusée. À droite, un ordinateur pour Nicole. C’est entre le procès et le débat. Les photographies de l’exposition ont été poussées, le musée est fermé, soi-disant pour travaux, pendant quelques semaines. J'ignore comment elle justifie cela auprès de ses employeurs.
Quand tout le monde est assis, elle prend la parole. Je m’étonne qu’elle n’ait pas dégotté de marteau ni de robe d'hermine pour jouer encore mieux son rôle. Elle déclare d’une voix solennelle :
— Nous sommes réunis aujourd’hui pour examiner la culpabilité de Mme Jeanne Maes, ici présente, dans les chefs d’accusation suivants : délation auprès des autorités allemandes d’un groupe de résistants du village et intelligence avec l’ennemi.
Nous savons ce que signifie l’intelligence, elle n’entre pas dans les détails.
— Il convient de noter ici que le procès se tient à la demande de l’accusée, et qu’une peine a déjà été purgée : le 6 septembre 1944, Mme Maes a été tondue en place publique.
Un murmure parcourt le groupe, comme si l’information n’en finissait pas de les surprendre, alors que toutes et tous étaient présents ce fameux jour.
— Nous allons tout d’abord examiner le premier chef d’accusation, et tenter de répondre à la question suivante : Mme Maes a-t-elle indiqué aux occupants allemands la cachette d’un groupe de résistants, causant ainsi leur arrestation et leur exécution ?
Bien, commençons par cela, il nous restera bien le temps ensuite d’aborder l’autre question, moins grave, mais plus lourde de conséquences, plus simple, mais aussi plus fuyante. Sarah se tourne vers moi :
— La parole est à l’accusation.
La parole est à moi, donc. Mais je n’en veux pas, de la parole ! Je rêve tant de silence, l’accusation ne peut-elle pas se faire en silence, comme elle se fait depuis cinquante ans ? Je dois parler, je me lève :
— Nous allons examiner ici les éléments qui ont conduit à condamner Mme Maes pour collaboration active avec l’occupant allemand.
Quels sont exactement ces éléments ? Ils me semblent si ténus…
— Tout d’abord, j’aimerais entendre Mme Madeleine Degrycke.
Madeleine s’avance, la tête baissée. Elle évite le regard de Jeanne.
— Madeleine, avez-vous des raisons de penser que Jeanne ait une responsabilité dans l’arrestation du groupe de résistants ?
— Pas réellement.
Alors, elle lève les yeux vers moi. Est-elle obligée de poursuivre ? Elle l’est, elle le sait. Je la condamne à dire le fond de sa pensée.
— Tout ce que je sais, c’est qu’elle a entraîné Albin loin du lieu de l’arrestation, le jour où celle-ci devait avoir lieu.
— Pourquoi aurait-elle fait cela, à votre avis ?
— Je ne sais pas.
Elle tente de glisser un regard vers Jeanne, mais son regard refuse et revient au centre.
— Je crois qu’elle était proche d’Albin à une époque. Ainsi, elle a peut-être voulu le protéger.
— En disant cela, vous sous-entendez qu’elle était au courant de l’arrestation.
— C’est une possibilité, oui.
Il faut du courage à cette femme pour clarifier sa pensée. Cependant, elle redoute désormais ce que Jeanne va répondre. Celle-ci est silencieuse, renfrognée. Isba demande la parole.
— Madeleine, vous êtes partie du principe qu’il y avait un lien entre la discussion de Jeanne avec Albin et l’arrestation des autres résistants. Convenez-vous qu’il peut s’agir d’une coïncidence ?
— Oui, mais…
Elle peine à s’exprimer. Je l’encourage du regard. Les accusations doivent être complètes, ne pas se dissimuler sous des sous-entendus.
— Je ne vois pas pourquoi elle aurait tenu ainsi à lui parler précisément ce jour-là.
Isba se tourne vers l’assistance avec l’assurance d’une avocate de téléfilm.
— Ce jour-là, Jeanne était venue trouver Albin pour se porter volontaire pour une mission.
L’assistance lève un sourcil. La coïncidence est toujours là.
— Elle voulait poser une bombe à l’hôtel, quitte à se sacrifier. C’est cette idée qui l’a conduite à interpeler Albin Delattre ce jour-là, et ironiquement, c'est cela qui vous conduit aujourd’hui à imaginer qu’elle ait pu collaborer.
Les quatre témoins me scrutent, je dois répondre et jouer mon rôle d’accusatrice.
— Vous souhaitez donc nous présenter Jeanne comme une figure active de la Résistance.
Je vouvoie ma fille, je parle de ma mère à la troisième personne, ce ne sont pas les seules absurdités de cette situation.
— Pourtant, pendant toute l’occupation, elle n’a jamais joué ce rôle. Pourquoi aurait-elle brusquement voulu se sacrifier ainsi ?
Isba prend le temps, consulte Jeanne du regard, qui fait doucement « non » de la tête. Elle répond :
— Tout d’abord, il est faux de dire qu’elle n’a jamais participé à la Résistance. Pour vous le prouver, je souhaiterais interroger Monsieur Cateau.
Madeleine retourne s’asseoir, André se lève.
— Pouvez-vous nous expliquer ce que vous avez demandé à Jeanne quand vous l’avez embauchée à l’hôtel ?
André est embarrassé, il s’essuie machinalement les mains sur son pantalon.
— À l’époque, c’était encore mon père qui dirigeait l’hôtel.
— Toutefois, c'est vous qui êtes allé trouver Jeanne pour le proposer le poste de femme de chambre. Pour quelle raison vous êtes-vous adressé à elle ?
— Je savais qu’elle vivait seule avec son père, j’ai pensé que cela lui plairait de gagner un peu d’indépendance.
— A-t-elle accepté immédiatement ?
— Non. Et je vois où vous voulez en venir.
Moi, je ne vois pas, et je découvre les informations qu’Isba a récoltées de son côté.
— Effectivement, je lui ai demandé de fournir des renseignements à la Résistance.
— Donc elle a été engagée à l’hôtel en tant qu’indicatrice de la Résistance, c’est bien cela ?
— Oui, mais elle a très vite cessé de jouer ce rôle.
— Et vous ?
Son visage se tord. Il cherche machinalement le regard de sa femme, comme s’il avait oublié qu’elle ne lui apportait plus de réconfort depuis des dizaines d’années. Il aimerait ne pas raconter le coup de feu tiré dans la tête de son père, sur la place du village.
— J’ai pris mes distances avec le groupe de mon frère, à la suite de la mort de notre père.
Une affaire de famille, et dans cette famille, un survivant qui porte l’infamie de ne pas être un martyr.
— Pourtant, vous reprochez à Jeanne d’avoir fait ce que vous-mêmes avez fait.
— Je ne le lui reproche pas, je ne fais que constater.
Il respire bruyamment.
— En 43, j’ai revu brièvement mon frère. Il ne passait jamais chez nous, mais il a voulu voir notre mère avant une action de sabotage où il risquait de laisser sa peau. Nous n’avons pas beaucoup parlé, mais je lui ai demandé s’il était content des services de Jeanne. Il m’a dit qu’elle avait complètement cessé de donner des informations à Albin. À vrai dire…
Il jette un regard à Jeanne.
— À vrai dire, elle ne lui avait pas donné d’information depuis celle qui a conduit à la mort de mon père.
Cela ressemble à un reproche. Isba l’entend et ne peut le laisser planer.
— Néanmoins, l’information était juste, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Et si les allemands ont tué votre père, c’était précisément parce qu’ils ne connaissaient pas les véritables coupables.
— En effet.
Un partout, balle au centre. André retourne s’asseoir. Isba reprend :
— Nous avons donc démontré que Jeanne a intégré l’hôtel en tant qu’indicatrice de la Résistance.
— Cela ne nous dit pas pourquoi elle n’a plus joué ce rôle après seulement quelques semaines.
Je relève juste les contradictions. Isba en prend note, et demande à Jeanne de se lever.
— Pour quelle raison avez-vous arrêté de donner des informations à la Résistance ?
— À cause d’Albin Delattre.
Le héros du village, LE résistant, celui dont on montre le profil gravé aux enfants le jour du 8 mai.
Jeanne sait cela, elle sait qu’il est difficile d’attaquer une icône. Et puis, rien n’est totalement clair, ce serait plus simple s’il l’avait violée ou frappée.
— Je ne supportais plus les avances qu’il me faisait.
— Pouvez-vous être plus précise ?
J’ai l’impression que Jeanne regarde Jean quand elle répond, que c’est à lui qu’elle parle.
— Il essayait de me toucher, de m’embrasser, ou il faisait des sous-entendus. Je n’étais pas à l’aise en sa présence.
— Dans ce cas, pourquoi lui avoir proposé de poser une bombe pour lui ?
Elle me regarde, surprise par mon intervention. Elle n’a pas l’habitude que je remette sa Sainte Parole en doute. Je jurerais qu’elle hésite, et cela me semble surnaturel : je ne l’avais encore jamais vue hésiter.
— Je voulais être utile à la Résistance avant la fin de la guerre.
Je doute. Cela doit se voir à mon visage, je ne parviens pas à avaler ça. Je connais les rancunes tenaces de ma mère, et sa fierté. Ainsi, il aurait fallu bien plus qu’une guerre mondiale pour la conduire à retourner voir quelqu’un qu’elle déteste. Isba interroge encore une fois Jeanne du regard, Jeanne dit non. Isba l’attire à l’écart, elles discutent à voix basse. Non, non, encore non. Jeanne ne la laissera rien dire de plus. Et moi, j’aimerais savoir à quoi sert ce procès bidon, si nous ne pouvons même pas espérer entendre toute la vérité. Jeanne veut être innocente, mais pas tout dire, pas se dévoiler entièrement. Je m’apprête à le faire remarquer, quand une voix fragile s’élève :
— Je souhaiterais témoigner, si vous le permettez.
C’est Thérèse. Tout le monde se fige. Isba est toujours penchée vers Jeanne, elle lève les yeux. André ne bouge pas. C’est une immobilité profonde, celle d’un animal empaillé. André serait bien incapable de remuer, de s’opposer à ce qu’il voit arriver. Moi, j'invite Thérèse à se lever, elle prend place devant l’audience. Sa voix devient brusquement forte et mélodieuse, comme si elle avait gardé son timbre de jeune fille dans un coffret pour le ressortir aujourd’hui, intact et cristallin.

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