Le témoignage de Thérèse

12 minutes de lecture

"Quand nous étions adolescentes, j’étais effrayée par la liberté qu’affichait Jeanne. Elle était belle, insouciante, elle rejetait les conventions de notre époque. Je crois que j’avais surtout peur pour elle, et envie de la protéger, parce que je savais combien une jeune fille peut être vulnérable quand personne ne la protège. J’étais sans doute coincée, comme on dit. J’avais été coincée, empêchée de réagir, et j'ignore s’il est possible de se défaire un jour de cette odeur sur la peau, dans les draps. J’avais appris à rendre mon propre corps transparent et froid pour empêcher que ne revienne le monstre chassé par Monsieur Bailleux. Cependant, je ne dis pas cela pour m’excuser, j’étais sans doute dure avec Jeanne et je le reconnais. Je la voyais jouer avec un feu dont j’avais été calcinée malgré moi, alors je voulais lui dire d’arrêter tant qu’il en était encore temps, mais j’aurais certainement dû comprendre que sa vie n’était pas la mienne. Elle et moi, c’était le jour et la nuit. Elle le jour, moi la nuit. Et puis, ça ne me regardait pas, si elle voulait embrasser un garçon sans être fiancée. Je faisais des efforts pour ne rien dire, mais elle m’entendait penser.

Pour ma part, ne me sentais pas capable d’aimer. J’avais l’impression d’être une allumette déjà brûlée, bonne à jeter. Mon propre corps me faisait vomir, alors celui d’un homme ? Ainsi, je savais que les images ne m’abandonneraient pas, et que tout homme qui me toucherait serait en même temps lui-même et l’autre, celui de l’enfance, le monstre du placard. Permettre à quelqu’un de me toucher, ce serait permettre à la main de se poser de nouveau sur moi, au souffle de m’effleurer. Ce serait autoriser l’odeur à imprégner ma peau, mes draps. Alors, je préférais vivre seule, et j’ai envisagé un moment d’entrer dans les ordres. Tout a changé le jour où les Allemands nous ont réunis sur la place du village.

Depuis déjà un moment, Jeanne ne m’adressait plus la parole. J' avais aussi cessé de faire des pas vers elle, car j’avais compris qu’elle ne ferait plus jamais autre chose que me repousser. De plus, elle avait entendu parler des rumeurs qui circulaient sur elle et les Allemands, et elle s’était mis en tête que c’était moi qui les propageais. Je ne peux pas lui en vouloir, je n’ai jamais su montrer mon affection ou mon soutien. C’est une forme de dissociation, voyez-vous ? Quand je veux être douce, je suis cassante. Je me vois être cassante, je vois la raideur de mes gestes et la dureté de ma voix comme si j’étais à l’extérieur, mais je ne peux rien à faire. Mon cerveau envoie le message : « sois gentille », et mon corps fait autre chose. Je comprends que Jeanne ait pu croire que je la jugeais, mais ce qui est ironique, c'est qu’en réalité, je commençais juste à me rassurer, à me dire qu’elle avait peut-être raison de prendre la vie comme un jeu, et d’oser l’amour. Ainsi, j'avais accepté de la regarder de l’extérieur et de me dire juste : « elle est ainsi », sans me comparer.

Bien sûr, je n’ai jamais rien dit, jamais raconté mes peurs et les odeurs qui me suivaient partout, alors comment aurait-elle deviné ? Elle a cru que j’avais raconté des choses sur elle. Par ailleurs, je les avais entendues, ces choses, et j’avais été surprise. Je savais combien Jeanne aimait Jean, et je savais qu’elle n'appréciait pas les Allemands. Sa liberté, ce n’était pas celle de la jeune fille qui multiplie les conquêtes : elle voyait simplement le cœur et le corps dans une sorte de cohérence naturelle. Je n'ignore pas combien les gens peuvent médire, et je ne les ai pas crus. J’en ai tant entendues moi-même, des insinuations sournoises !

Quand Monsieur Bailleux avait compris ce qui m’arrivait, il avait parlé à ma voisine. Elle savait, tout le monde savait. Il parlait à voix basse, mais je tendais l’oreille depuis le couloir. « Comment avez-vous pu le laisser faire ça à cette gamine ? ». J’entendais la voix indifférente lui répondre : « Bah, vous savez, je pensais qu’elle aimait ça. ». Comment croire les voix, ce que perçoivent les oreilles des murs, ce que supposent les voisines et ce qu’elles imaginent ? J’ai haussé les épaules quand la boulangère m’a parlé de Jeanne. Je n’ai pas osé la défendre, et j’aurais dû. Je me suis simplement refermée comme un coquillage, pour ne pas laisser passer les rumeurs. Je me suis agrippée à mon rocher et j’ai attendu que passe la marée. Mais, Jeanne, que pouvait-elle savoir de mes convictions intimes ? Ainsi, elle s’est éloignée de moi, et de toute façon, je crois qu’elle voulait s’éloigner de tous après sa rupture, rester seule avec sa douleur. Je comprends ça aussi.

Le jour où les Allemands nous ont rassemblés sur la place du village, j’ai immédiatement retrouvé Madeleine dans la foule, avec ses grands cheveux roux. Elle était à côté de Jean, et André était là aussi. Tout le monde était angoissé, personne ne comprenait ce qui se passait. Nous avons regardé l’homme qui gigotait avec son sac sur la tête, et André est devenu livide. C’est horrible de penser qu’il a reconnu le gilet de son père, les fesses de son père dans son pantalon noir, les chaussures qu’il rangeait chaque jour dans l’entrée, et qu’il était le seul à pouvoir reconstituer le puzzle et voir, dans cet homme sans tête qui semblait danser comme un pantin, l’honorable père de famille qu’il connaissait. Moi, je ne regardais plus l’homme, je regardais André. L’angoisse qui le creusait. Je m’y voyais comme dans un miroir. Je ne me sentais plus seule, pour la première fois de ma vie. Alors, j'ai eu envie de l’embrasser, là, devant tout le monde. Et, pendant que les coups de feu résonnaient, moi, je prenais la décision de devenir sa femme, et je sentais me submerger le soulagement de ne plus être seule.

Je voudrais m’arrêter là, à ce stade de mon récit, à ce moment où je me suis sentie appartenir au monde des vivants. Tout le monde était tétanisé par la violence qui se déroulait sous nos yeux, et moi, j'étais émerveillée. J’ai espéré, comprenez-vous. J’ai voulu croire qu’on peut se comprendre sans se parler, que la douleur peur rapprocher et permettre de communier ensemble.

Nous avons quitté la place à petits pas, en laissant le cadavre sanglant sur le sol. Il ne nous appartenait pas, nous n’envisagions même pas de nous pencher vers lui pour le redresser : nous étions vivants. Moi, je me promettais de prendre soin d’André désormais, de le guider dans les angoisses que je connaissais depuis toujours. Il est difficile de marcher dans les angoisses quand on les découvre pour la première fois, on frémit au moindre pas, on menace de vaciller, on prend les ombres pour des géants. Moi qui n’avais jamais connu de cœur serein ou d’esprit clair, je pourrais le guider. Prends ma main, mon amour, marche sans réfléchir ni regarder les ronces qui t’attrapent les chevilles. Elles ne disparaitront jamais, fais-moi confiance. Ce sont tes ronces, tu apprendras à les connaître et à adapter tes pas à leurs ondoiements.

Ainsi, je crois que l’existence venait de perdre du sens pour André, et d’en gagner pour moi. On se demande parfois pourquoi il n’est pas devenu résistant, comme son frère. C’était à cause des ronces, moi, je le savais bien. Comment marcher droit, comment prendre des décisions fortes, quand rien n’est stable sous vos pieds ? Et moi, comment aurais-je pu intervenir face au bourreau, l’empêcher de brandir son ignoble rasoir ? Entre lui et moi, il n’y avait pas plus d’une dizaine de mètres, mais avez-vous déjà parcouru dix mètres d’angoisse ? Mes pieds n’ont pas bougé, ou en tout cas ils ne m'ont pas menée où il aurait fallu.

Ainsi, nous sommes déjà sur la place du village, mais pas encore devant le rasoir et le crâne nu de Jeanne. Nous sommes à ce moment d’avant, où je me suis unie à André. Je me suis rapprochée de lui tout doucement, et il a fini par s’en apercevoir. Un soir d’automne, il s’est penché vers moi et m’a embrassée. Alors, je n’ai pas eu honte d’être embrassée par un garçon, car je savais qu’il était mon mari. Un peu plus tard, nous avons franchi le seuil de l’église ensemble, Jean et Madeleine étaient là et nous souriaient. Jeanne avait disparu de l’image, elle était terrée dans sa colère, et l’incompréhension entre nous avait creusé un ravin.

Est arrivée la fin de la guerre. André était impatient de voir partir les boches, il se frottait les mains en écoutant la radio. On n’avait pas vu son frère, Gilbert, depuis la mort de leur père. À l’enterrement, il formait un petit groupe avec ses amis, et nous, nous étions en face du cercueil. C’était difficile de se parler, il y avait une sorte de défiance.

En 44, Gilbert était passé à la maison pour nous féliciter pour notre mariage. Il n’était pas venu à la cérémonie, on ne le voyait presque plus depuis qu’il avait ouvert un garage automobile à la sortie de la ville. En le voyant arriver, André était devenu nerveux. Il avait tenté de lui donner une accolade chaleureuse, mais c’était maladroit. Gilbert m’avait embrassée sur la joue, j’avais souri, et rien n’était naturel.

Nous avions mangé dans le silence, puis j’étais sortie pour faire la vaisselle, et j’avais entendu le ton monter. Gilbert avait bu. Je percevais seulement des bribes, des « Mais enfin, regarde-toi ! » et des « Je ne te permets pas ! ». Puis la porte s’était claquée, j’étais revenue dans la salle à manger et je m’étais assise sur les genoux d’André, qui avait blotti sa tête entre mes bras. Je savais qu’il souffrait de ne pas avoir eu un destin héroïque, et je ne l’en aimais que davantage. Nous ne sommes pas toutes faites pour aimer des héros, moi, je voulais mon homme fragile, blessé, je voulais lui murmurer tout bas que tout irait bien, et que je le comprenais.

C’est la dernière fois que nous avons vu Gilbert. Une semaine plus tard, nous avons appris que les Allemands avaient arrêté toute la bande dans la muche. J’ai retrouvé dans le regard d’André cet instant précis où je l’avais aimé pour la première fois, devant le spectacle pitoyable de son père qui s’agitait sur la place du village. Les dix résistants ont été fusillés, ils avaient probablement été torturés auparavant, mais pour le simple plaisir de les faire souffrir, car les Allemands ne cherchaient même plus à démanteler les réseaux de résistance : ils avaient déjà perdu. Ils ont simplement profité quelques jours d’avoir chez eux, ficelés sur des chaises, de jeunes garçons rebelles qui les regardaient avec fureur. Ils ont joui de la souffrance qu’ils pouvaient infliger à leurs corps pourtant solides, des cris aigus qu’ils leur faisaient pousser, qui parfois ressemblaient à des exclamations de fillettes terrifiées, ou de porcelets que l’on mène à l’abattoir. Avant de les tuer, ils les avaient entendus hurler, avaient fait disparaître la colère de leurs yeux pour ne plus y laisser que la souffrance et la hâte que tout cela s’achève. Ensuite, ils ont attaché à des poteaux d’exécution dix corps disloqués, impatients d’en finir, sectionnés par endroits et épluchés jusqu’aux nerfs pour, dans un geste de grâce, mettre fin à leurs souffrances d’un coup unanime d’une vingtaine de fusils.

Puis est venu le jour où les combattants des FFI ont chassé les occupants allemands. Un matin, nous avons retrouvé l’hôtel vide, comme un grand courant d’air poussiéreux. Une rumeur s’est élevée dans la rue, les drapeaux ont fleuri, c’était terminé. Je crois que nous voulions toutes et tous, ce matin-là, croire que la guerre avait été simplement effacée, et que le monde était revenu à la normale.

Qui parmi nous l’avait vraiment connue, la normale ? La vie sans guerre, sans peur, sans restrictions ? Il y avait eu la première guerre, et nos parents avaient à peine eu le temps de monter des monuments aux morts qu’ils envoyaient déjà leurs enfants combattre. Ce n’était pas la même guerre, les soldats sont revenus vite en 40. Nous avons appris à vivre avec la défaite, à composer avec elle. Ce que nous devions apprendre désormais, ce matin de 1944, c’était à vivre dans la victoire. C’était nouveau, nous n’avions pas connu cette sensation de fierté, de liberté. Il y avait une sorte de rage dans les cris de joie, comme pour effacer ces quatre années où nous avions baissé la tête. Quand je parcourais le village, j’entendais comme la rumeur d’un fauve qui se réveille. Chacun guettait l’occasion de dépenser l’énergie folle qui nous parcourait soudain. Brandir des drapeaux, crier, faire l’amour. Rire à gorge déployée des ridicules qui avaient cru à la défaite, cette vaste farce qu’on nous avait jouée pendant quatre ans. Jamais nous n’avions perdu la guerre, nous étions des victorieux qui avaient sommeillé quelques années. J’étais surprise de ce que j’entendais, de ce que je ressentais en parcourant les rues. J’avais peur aussi, sans savoir pourquoi. Je pressentais que la joie n’allait pas suffire à nous calmer, qu’il allait falloir autre chose. Je ne pensais pas directement à Jeanne, c’était une inquiétude diffuse. Des cris ont retenti, mort aux boches, mort aux collabos, de qui parlaient-ils ? Un jeune homme est monté sur une estrade et nous a annoncé la mort du père de Jeanne. Au début, j’ai cru qu’il avait été tué par la foule, mais il avait eu un accident de voiture. Le jeune homme était hilare, ivre d’une mort dont il ne pouvait même pas s’attribuer la responsabilité. J’ai pensé que l’accident était sans doute bien tombé, parce qu’il était l’un des seuls notables à s’être réellement compromis pendant l’occupation. Il n’avait échappé à personne qu’il buvait depuis le départ de sa femme, et faisait de longues escapades en voiture, zigzaguant sur les petites routes, testant les limites de ses réflexes sous l’effet de l’alcool. Sa mort ce jour-là n’était pas un suicide. En revanche, il avait sans doute augmenté les doses, appuyé sur l’accélérateur, défié les virages glissants et les platanes du bord de la route.

Et puis j’ai vu arriver Jeanne aux bras des miliciens. Elle avait la tête baissée, elle portait sa robe bleue. J’eus le cœur serré : elle s’était faite belle pour sortir fêter la victoire. Le jeune homme a crié qu’elle était une pute à boches. J’ai cherché André, pour lui dire qu’il fallait intervenir, défendre notre amie. Je ne le trouvais pas, je paniquais et je me cognais contre les passants. Je suis tombée sur Albin.

— Il faut les empêcher de faire ça !

Je tendais le doigt vers l’estrade où ils avaient déjà arraché la robe de Jeanne. Albin a haussé les épaules. Il voulait partir, je l’ai retenu.

— Tu sais qu’elle n’a jamais couché avec les allemands.

— Déjà, je n’en sais rien. On a reçu une lettre qui disait le contraire. Et puis il n’y a pas que ça, la lettre disait aussi autre chose.

Il cherchait à se dégager, je tenais son poignet et je ne voulais pas le lâcher.

— Il y a quoi ?

Il s’est planté devant moi.

— C’est elle qui a dénoncé les copains. C’est à cause de cette salope que 10 gars sont morts.

J’ai lâché son poignet sous le coup de l’émotion, il en a profité pour se dégager.

J’ai senti l’angoisse me clouer au sol. C’était comme un vortex qui m’aspirait, les cris tourbillonnaient autour de moi, j’ai réussi à tourner la tête vers Jeanne et je l’ai vue presque nue, une croix gammée sur le torse. Son ventre était arrondi. J’ai voulu crier, rien ne venait, j’étais enfermée. J’ai vu le rasoir, et j’ai réussi à courir jusqu’à l’hôtel. Je voulais André, j’avais besoin de lui. Je voulais qu’on rassemble nos angoisses pour être plus forts, et nous élever contre les bourreaux. Je ne le trouvais pas, j’ai cherché dans tout l’hôtel. J’avais du mal à respirer, à marcher, ma poitrine était en feu, mais j’avançais encore. Les chambres étaient encore remplies de l’énergie masculine et malsaine des occupants. Les lits n’avaient pas été faits, les corbeilles à papier débordaient. Je criais, j’étais parvenue à aller jusque là, mais j'ignorais comment je pourrais aller plus loin, et Jeanne était tondue en bas. J’ai donné un coup de pied dans la corbeille, et les papiers ont volé. Et j’ai vu la petite boulette soigneusement froissée que je n’aurais jamais dû voir. Celle qui a mis fin à tout, à l’espoir, à l’amour…"

Thérèse tend un morceau de papier qu’elle a gardé avec elle. On lit difficilement, l’encre a pâli. C’est un plan du village griffonné à la hâte, on voit le moulin, et l’emplacement de l’entrée de la muche. La date et l’heure auxquelles cueillir les résistants. L'écriture se reconnaît facilement, son auteur s'est recroquevillé au fond de la salle. L'analyse graphologique ne sera pas necessaire, le doute n'est pas permis : c’est l’écriture d’André.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Swala ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0