Second chef d'accusation : la collaboration horizontale

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Isba

Le coup porté par Thérèse est décisif. Plus personne ne peut sérieusement croire que Jeanne ait été une agente des allemands, quand le plus gros soupçon qui pesait sur elle a été balayé. André n’a pas bougé, Thérèse est retournée s’asseoir. Chacun évite le regard des autres, les témoins ressemblent à un groupe d’enfants qui vient d’être puni et serre les fesse en regardant le tableau.

Il nous reste tout de même un point important à démontrer : Jeanne a été tondue également pour collaboration horizontale, crime de guerre pour l’époque et que nous allons devoir juger aujourd’hui.

Je pourrais facilement remporter cette partie : des entretiens que j’ai eus avec ma grand-mère, j’ai tiré, sinon la preuve, du moins la conviction profonde qu’elle n’a jamais couché avec un Allemand. Je peux expliquer tous les faisceaux de circonstances qui ont laissé croire à certains, et notamment à Jean, qu’elle l’avait fait. Tout serait si simple, si Jeanne m’y autorisait. Mais non, hors de question que je révèle tout ce qu’elle m’a confié, la tentative de suicide, le désespoir et le malentendu. Je dois me débrouiller autrement.

Après la révélation de Thérèse, nous avons suspendu l’audience pendant quelques minutes. Nous sommes sortis respirer l’air frais du dehors, sauf André qui a préféré rester enterré. Une question plane entre nous, qu’allons-nous faire de ce que nous avons appris ? La délation en temps de guerre était considérée comme une trahison, mais le délai de prescription est largement passé. Il reste la condamnation publique, l’opprobre. Nous sommes toutes un peu mal à l’aise avec cette idée. Et puis nous avons promis le secret aux participants…

Alors que Sarah parle de cela avec ma mère, je me suis éloignée du groupe pour prendre ma grand-mère à part. J’avais déjà essayé, pendant les débats, de la convaincre de me laisser utiliser les informations dont je disposais. Je m’étais vu opposer une fin de non-recevoir. J’ai peu d’espoir de la faire changer d’avis, Jeanne est une tête de mule, mais je veux au moins comprendre.

— Pourquoi tu ne veux pas ?

Elle secoue la tête. Elle est bavarde quand ça l’arrange, là elle ne dira rien. J’ai un soupçon.

— Tu en pinces toujours pour lui ?

Elle lève un regard choqué, puis murmure que ce n’est pas ça. Je peux chercher encore. De toute façon, elle ne fait pas trop attention à moi, elle regarde Claudine qui regarde Jean. Elle surprend le sourire qui s’échange. Elle se crispe. Je comprends mieux.

— Tu ne veux pas que maman apprenne qui est son père, c’est ça ?

Elle lève les yeux vers moi, l’air scandalisé, mais elle ne me contredit pas non plus. Puis elle marmonne :

— Elle n’a pas de père, c’est moi qui l’ai élevée toute seule.

— Et tu n’as pas envie qu’il prenne une place maintenant.

Elle hausse les épaules, elle émet une sorte de sifflement ironique, du type « comme s’il en était capable ! ». De fait, ils se regardent, tous les deux, et ils se sourient. Je vois tout à fait ce qui la dérange : sa petite fille de cinquante ans est en train de quitter le nid. De sortir de son emprise. J’aimerais bien la rassurer, mais ce qu’elle redoute est bel est bien en train de se produire. J’essaie de la raisonner, je ne sais pas par quel élan d’optimisme, je crois pouvoir lui faire entendre, tout de même, qu’elle n’a pas le droit d’empêcher un père et sa fille de se retrouver.

— Qu’est-ce que ça change pour toi ?

Elle se durcit à vue d’œil. Si je ne trouve pas le moyen de l’adoucir, elle va se transformer en nain de jardin grimaçant.

— C’est pathétique, comme il cherche son affection !

Un peu. C’est un homme un peu pathétique, qui ne semble pas avoir vécu une vie très heureuse. Mais elle l’a aimé, elle s’en souvient sans doute.

Je suis sûre qu’elle s’en souvient bien. Que sa dureté de pierre est un mur bien solide érigé entre elle et lui, surtout pour la retenir de se jeter dans ses bras. A-t-elle aimé de nouveau, depuis lui ? Elle hausse les épaules, comme pour répondre à la question que je n’ai pas formulée à voix haute. Fichue tête de mule. Elle me jette un regard qui veut dire : « Tu es mon avocate, tu diras ce que je t’autorise à dire ». Et, pendant un instant, je ressens une bouffée monstrueuse de colère, je sens que je pourrais la gifler, la vieille salope, pour l’empêcher de gâcher tout encore une fois. Moi, je m’en fiche d’avoir un grand-père. Celui-là, un autre ou aucun, c’est pareil. Mais voir ma mère sourire, d’un petit sourire timide qui n’ose pas vraiment croire au bonheur, ça me remplit d’espoir, et je réalise combien l’amour suppose de vouloir le bonheur de l’autre. Je veux voir ma mère heureuse. Je veux que son foulard tombe et laisse la place à une chevelure nouvelle, de petites bouclettes fragiles qui annoncent la guérison, comme des bourgeons sucrés. Mais si l’on respecte la forme d’un procès, je n’ai pas le droit de m’opposer à la volonté de celle que je défends. Pas encore. Nous descendons dans la muche, et nous reprenons les débats.

— Nous allons maintenant examiner le second chef d’accusation. Mme Jeanne Maes a été accusée d’avoir des relations intimes avec les occupants Allemands pendant la guerre.

Sarah tente d’avoir une posture d’autorité, et dans cette petite salle elle y parvient presque. Si seulement sa voix n’était pas si fluette… Elle force, essaie d’avoir l’air sévère, joue sur les silences et regarde attentivement les uns et les autres avant de reprendre.

— Ce qu’on a appelé la collaboration horizontale était considéré comme une trahison en temps de guerre. Notre tribunal vise à de déterminer autant si Mme Maes s'en est rendue coupable, que si la punition choisie à l’époque, à savoir la tonsure intégrale en place publique, était justifiée au vu des circonstances.

Comment peut-on voir vraiment les circonstances aujourd’hui, cinquante ans plus tard, quand on a oublié la colère et les humiliations d’un peuple occupé pendant cinq ans ? Tout le monde tremble sous cette question. On appelle Madeleine à la barre. C’est ma mère qui l’interroge, et je sens bien que toutes deux préféreraient éviter cet entretien.

— Madeleine, vous m’avez confié que vous étiez très proche de Jeanne quand vous étiez jeunes. Pouvez-vous le confirmer ?

Madeleine confirme.

— Quand avez-vous commencé à vous éloigner d’elle ?

— En 42, lorsqu'elle a été recrutée pour travailler à l’hôtel.

— Sauriez-vous expliquer ce qui vous a amenée à prendre de la distance, à cette époque ?

Madeleine parcourt la salle d’un regard inquiet. Elle n’est pas encore certaine de comprendre ce qui s’est passé. Elles étaient très amies, puis un peu moins, puis plus du tout… N’avons-nous pas toutes déjà vécu cela ? Est-il nécessaire de l’expliquer ?

— Elle a changé, à cette époque.

— Et ce n’était pas votre cas ?

Elle baisse la tête.

— Si, bien sûr, d’une certaine façon, mais j’avais de plus en plus de mal à communiquer avec elle.

Le visage fermé de Jeanne, assise à côté de moi, lui donne raison.

— Elle était très malheureuse suite à sa rupture avec Jean, mais elle refusait d’en parler. Ainsi, l'hôtel, c’était un peu…

Elle cherche ses mots, avale sa salive.

— C’était une sorte de défi qu’elle nous lançait. Elle savait bien que ça l’éloignerait de nous, mais je crois qu’elle souffrait trop pour rester dans notre groupe.

— Pensez-vous qu’elle était toujours amoureuse de Jean ?

Madeleine semble surprise par la question, comme si elle ne se l’était pas posée elle-même quotidiennement à cette époque. Elle avait guetté les soupirs amoureux, elle ressentait uniquement de la colère chez celle qui avait été son amie. Peut-être, si elle l’avait sentie plus vulnérable, plus authentiquement malheureuse, aurait-elle renoncé à prendre sa place. Les sentiments qu’elle sentait naitre en elle à l’égard de Jean, elle les aurait enfouis bien profond et n’y aurait pas touché. Elle n’avait rien à se reprocher : Jeanne s’était murée, et on ne peut pas faire de peine à un mur.

— Je pense qu’elle était surtout en colère contre lui, et sa colère s’est étendue à nous tous.

— Par nous tous, vous voulez dire votre groupe d’amis ?

— Au-delà, tous les habitants du village. Elle avait l’air de détester tout le monde.

Je vois où elle veut en venir. Claudine aussi, elle continue.

— Et que savez-vous de son rapport avec les Allemands ?

— Rien.

L’honnêteté la force à admettre. Elle regarde Jean, elle aimerait qu’il l’aide, mais il est silencieux.

— De toute façon, on ne pouvait rien savoir.

La voix de Madeleine se fait très basse, elle murmure, elle s’éteint. Ma mère reprend dans un souffle presque aussi léger :

— Mais il y avait des rumeurs.

Madeleine regarde droit devant elle, comme une hypnotisée de Charcot.

— Oui.

— Avez-vous cru à ces rumeurs ?

— Je ne sais pas.

Ses yeux sont-ils humides, ou est-ce la lumière vacillante du néon qui m’en donne l’illusion ? Elle retourne s’asseoir. J’interroge encore une fois ma grand-mère du regard. Débrouille-toi, me répondent les yeux noisette. Débrouille-toi, mais sans rien dire. Je viens me placer derrière le pupitre et, quand je prends la parole, je réalise combien les deux voix qui s’exprimaient auparavant étaient fluettes. La mienne résonne dans le souterrain :

— En somme, on reproche à Jeanne quelque chose dont personne n’a été témoin, qui se serait passé dans le secret de cet hôtel, sans jamais nuire à quiconque. On lui reproche d’être susceptible d’avoir couché avec des Allemands, et donc d’avoir fauté dans l’intimité, sans doute sous l’effet de la solitude et de la douleur.

Jeanne n’aime pas ce que je dis. Je m’en fous. Je continue.

— Supposons. Supposons qu’elle ait fait ce qui lui est reproché. Elle a 17 ans, elle vient d’être abandonnée par le garçon qu’elle aimait. Elle est trop malheureuse pour se confier, pour s’épancher, alors elle s’enferme dans sa tristesse.

Supposons que Jeanne ait un cœur. Nous allons parler d’amour, en supposant que cela existe. Tout le monde fait un effort d’imagination.

— Il se trouve qu’elle a accepté, pour aider la Résistance, un travail à l’hôtel dans lequel logent les Allemands. Il semble clair qu’elle ne les appréciait pas, les témoignages là-dessus concordent ; mais pour autant, étaient-ils tous détestables ? Parmi ceux qui étaient logés à l’hôtel, il y avait des pauvres types mobilisés dans une guerre qu’ils n’avaient pas choisie. Et si elle avait trouvé du réconfort dans les bras de l’un d’entre eux, pouvez-vous me dire en quoi elle aurait nuit aux autres, à ceux du village ?

Les visages rayonnent de tolérance, et j’ai envie d’abandonner toute diplomatie pour leur cracher au visage qu’en réalité, même si Jeanne a fait des partouzes arrosées au champagne avec tous les officiers du régiment, même si elle a joué les petites catins, joui des braquemarts prussiens au garde-à-vous devant elle, même si elle a écarté les jambes en riant et en emmerdant tout haut les puritains du coin, rien de cela ne les regarde. La pitié que leur inspire la souffrance, l’amour déçu, ils peuvent se la garder, la vérité, c'est que ce n’est pas leur affaire. Je ne dis rien de tout cela, et je sens qu’ils sont convaincus par mon discours pathétique. Ils me dégoutent.

Ma mère prend la parole :

— Je tiens à rappeler que les personnes ici-présentes ne sont pas celles qui ont décidé de la punition de Jeanne. Nous ne pouvons pas juger aujourd’hui de la sévérité des peines infligées aux collaborationnistes lors de l’épuration ; nous pouvons en revanche élucider cette question : Jeanne était-elle coupable ou innocente de ce dont on l’accusait alors ?

Bien joué. Je viens de dire plus ou moins explicitement que je la pensais coupable.

— Pour parler de culpabilité, encore faut-il admettre qu’il s’agisse d’une faute.

— Encore une fois, ce qui n’est pas une faute aujourd’hui en était une autrefois, et c’est à cette lumière-là qu’il faut concevoir les choses.

Je n’ai jamais vu ma mère aussi combative.

— Devons-nous nécessairement adopter les critères de jugement de l’époque ? Dans ce cas, nous pourrions également condamner, au nom de critères de jugement encore un peu plus ancien, ceux qui ont caché des juifs, au motif qu’il était interdit de les secourir.

— La comparaison n’est pas totalement juste, car il y a eu, entre l’occupation et notre époque, un changement radical de régime, tandis que la période de la Libération s’inscrit dans la continuité de notre époque.

Je sens que Sarah a envie d’intervenir, mais qu’elle s’amuse également à rester spectatrice de notre débat. L’épuration appartient-elle à notre système judiciaire, ou doit-elle être considérée comme une exception ? Ses yeux pétillent lorsqu’elle reprend la parole.

— Nous avons en réalité deux choses à juger : la première est la question de savoir si Jeanne Maes a effectivement entretenu des relations avec les occupants, et la seconde est celle de la perspective juridique qu’il convient d’adopter à ce sujet.

Je me dois d’objecter :

— Et si la question était posée à l’envers ? Si notre perspective actuelle ne nous autorise pas à juger les relations intimes de Jeanne, alors il est inutile de répondre à la première question.

Des têtes opinent. Et, peut-être pourrions-nous rentrer chez nous ? Jeanne lève la main.

— J’aimerais parler.

Nous l’invitons à se placer derrière le pupitre. Quand elle s’exprime, sa voix semble fragile, et cela m’inquiète.

— Tout d’abord, je souhaiterais vous dire que cela ne vous regarde pas de savoir si j’ai couché ou non avec des Allemands.

Ses mains tremblent, elle les cache derrière son dos.

— Mais si j’ai voulu réunir ce procès, c’était pour obtenir justice, et faire démontrer mon innocence. J’ai voulu qu’on constate que non seulement la punition était effroyablement excessive, mais qu’en plus, elle était injustifiée.

Elle lève la tête.

— Jamais je n’ai couché avec un Allemand, je le jure.

Puis, elle retourne s’asseoir à petits pas. Tout le monde se tait, et je sens que le doute plane encore. Il y a quelques instants, la question était de savoir si cela nous regardait ou non. Maintenant, à nouveau, on se permet de juger : avait-elle l’air sincère ? Aurait-elle pu dire autre chose ? J’échange un regard avec elle. Elle est presque douce, je sens qu’elle m’a offert ce serment d’innocence parce qu’elle a accepté que se nouent les liens qui doivent se nouer. Que Claudine ose regarder Jean avec confiance. Tant pis, elle lâche prise, est-ce une preuve d’amour ? La douceur n’a duré qu’un instant, elle se raidit de nouveau.

Nous faisons une pause, juste quelques minutes, le temps de souffler et de réaliser que rien n'a progressé. Quelle idée avons-nous eue, aussi, de régler ces vieux comptes en public ? Alors que je m'apprête à reprendre ma place, je surprends Nicole penchée sur Jean. Il la regarde et opine du chef. Elle pose une main sur son épaule. Subornation de témoin ? La greffière retourne s'asseoir à son bureau, sa mission est accomplie et elle guette désormais ma mère qui, à son tour, reprend sa place.

Après toutes ces années à la côtoyer, je ne sais toujours pas réellement ce que je pense de Nicole. Elle est la famille que ma mère a choisi, tandis que j'ai été imposée par les liens du sang. Suis-je jalouse ? J'aurais voulu être choisie. Quand l'amertume me laisse un peu de répit pour réfléchir posément, je suis forcée d'admettre que c'est un bon choix. Nicole est le meilleur soutien que ma mère puisse espérer. Une solidité à toute épreuve. Oui, l'amour existe peut-être, il est fait d'attention patiente et d'éclats de rire hystériques entre quinquagénaires. Et l'amour nous laisse parfois sur le bord de la route, fait de nous des spectateurs impuissants. Je sens que Nicole est parvenue à faire ce à quoi j'ai échoué : elle va donner un père à Claudine. C'est ça que j'ai surpris, dans cet échange furtif avec Jean : un adoubement, un passage de relais. Personne d'autre ne sait, pour l'instant, et surtout pas celle vers qui converge notre amour. Elle paraît si lasse, soudain ! Elle soupire. Elle aimerait visiblement croire à la fidélité de Jeanne et à ce qu'elle implique, mais elle ne peut pas. Elle croise le regard de Madeleine, et semble s’excuser. Puis elle annonce :

— J’appelle Jean Degrycke à témoigner.

Jeanne blêmit, elle sait déjà ce qu’il va dire, et qu’ensuite il sera impossible pour tous de la croire sans qu’elle ne me laisse raconter ce que je n’ai pas le droit de dire. Elle voit le malentendu s’approcher lentement, à petits pas de grand-père, et elle sais qu'elle n’a pas les moyens de l’arrêter.

Il paraît hésiter un peu, regarde Jeanne, Madeleine, Claudine, Nicole, prend sa respiration et commence à parler.

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