Témoignage de Jean

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"J’avais quinze ans quand je suis tombé amoureux de Jeanne. C’est comme si j’avais encore quinze ans aujourd’hui, j’ai l’impression de sentir encore le poids de mes cheveux sur ma tête, mon corps qui se tenait droit, et mon cœur de jeune homme. Elle avait déjà une sacrée réputation, dans le village, à cause de ce que sa mère avait fait."

Il se tourne vers Sarah, explique patiemment. L’instituteur, la voiture du percepteur qui zigzaguait sur la petite route, la honte.

"On m’a beaucoup déconseillé de m’enticher d’elle, et je crois que ça a augmenté l’attrait qu’elle exerçait sur moi. Elle était certes belle, mais pas uniquement : elle était aussi vive comme une flamme. Avec elle, on ne savait jamais à quoi s’attendre : on pouvait grimper au sommet du bonheur ou être giflé par des douches froides, son rire glaçant quand elle se murait dans l’ironie, ses petites phrases blessantes que je ne parviens même plus à me remettre en mémoire… Toutefois, j’avais vu autre chose en elle, une fêlure minuscule à laquelle je m’accrochais. J’avais envie d’être le seul à la connaître vraiment, son compagnon de toute une vie, capable d’encaisser ses sautes d’humeur et de l’aimer toujours."

Il va parler longtemps, comme un homme ivre qui s’accroche au comptoir.

"Je l’aimais, et j’avais peur d’elle. Elle brûlait d'un désir de liberté que je ne me sentais pas capable d'assouvir. Avant tout, je la voulais toute à moi, j'avais peur qu'elle ne disparaisse un jour brusquement, comme un courant d'air. La liberté, est-ce que ce n'est pas aussi cette possibilité de s'évanouir dans la nature, en abandonnant ceux qui ne vivent que par vous ? Je voulais lui dire que je n'étais pas comme son père, et qu'elle n'avait pas besoin de ruer dans les barrières pour m'empêcher de l'enfermer, et en même temps, j'avais envie qu'elle soit plus docile, plus fiable. Elle était en colère contre les hommes, alors que le seul homme qu'elle ait vraiment connu, c'était moi ; j'en étais blessé. Elle voulait partir pour étudier à l'École normale, devenir institutrice. Quand je lui demandais ce que notre relation deviendrait à ce moment-là, elle haussait les épaules. Je l'aurais quittée cent fois si elle n'avait pas réparé cette blessure presque systématiquement dans les minutes qui suivaient : après m'avoir giflé par son indifférence, elle se blottissait contre moi et quelque chose tremblait en elle. Je sentais qu’elle avait peur de me perdre, mais avant tout peur de se perdre elle-même. Le mariage, à l'époque, c'était une sorte de soumission totale de la femme envers l'homme. On ne questionnait pas ça, c'était normal. Peut-être aurais-je dû avoir moins d'attentes envers elle, me contenter de savoir qu'elle m'aimait.

Il y a eu cette ducasse qu’on a organisée dans la muche. Ce moment de fête sous la terre, loin des yeux des adultes. C’est là qu’elle a réellement commencé à me faire peur. C’était quelque chose de viscéral, irrationnel, alors encore aujourd’hui, j'essaie de comprendre ce qui m’a traversé. Je crois que j'ai vu une sorcière, quand elle est arrivée sous la lune, devant le moulin. J'ai perdu la tête devant elle, j'ai eu envie de devenir un animal et de fuir à travers les blés. J'ai eu peur. Nous devions descendre sous terre, et elle était luisante comme une luciole, dans sa robe bleue. En m'enfonçant dans le souterrain, j'ai eu la sensation de quitter la civilisation pour devenir une bête sauvage, suivant docilement l'enchanteresse qui l'avait domestiquée. Les autres étaient en trop, les lumières me gênaient, je voulais tout détruire pour n'être plus que la face masculine d’un couple incandescent. J'avais dix-sept ans, et sans doute était-ce le désir qui me rendait fou ; je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il y avait également quelque chose de magique et de terrifiant. J'étais électrique quand je dansais avec elle, mon corps grésillait et me faisait mal. Par ailleurs, elle savait ce qu'elle provoquait, ses yeux ne lâchaient pas les miens et me défiaient : elle me tenait en laisse. Et puis nous avons entendu du bruit, nous nous sommes figés, quelqu'un entrait dans la muche. Nous avons tous cru que nous allions mourir, et j'ai eu brutalement l'envie farouche de me jeter sur les fusils pour sentir la brûlure des balles me déchiqueter et apaiser ma tension. C'étaient juste les gars du village, les résistants qui se rassemblaient là. Le frère d’André, Gilbert, qui nous regardait de haut parce qu'on avait quelques années de moins que lui. Il y avait aussi Albin."

Il se tait. Albin, c’est l’absent, le tout juste mort. Il a vécu une longue vie, il a été honoré dans les mémoires, mais, ce soir, il redevient le jeune homme qui se glisse entre Jeanne et Jean pour les séparer.

"Je n’ai pas supporté de la voir danser avec lui. Traitez-moi de con, de jaloux, je l’ai mérité, mais la voir tourner dans ses bras m’a coupé le souffle. Et j’ai réalisé que je ne pouvais pas souffrir ainsi chaque jour de ma vie, à chaque fois qu’elle le déciderait. Qu’il fallait que je rompe l’enchantement avant de devenir son chien, parce que j’avais tant envie de la suivre partout que je sentais que je ne serais bientôt plus que cela, une ombre qui suit, qui souffre, qui s’enflamme et se déchire en la regardant danser. Je suis sorti de la muche, l’air frais m’a mordu, mais je me suis senti libre. J’ai couru comme un gosse, je suis tombé, je me suis égratigné le genou et j’ai ri. Je me suis lavé de mon amour pour elle, et c’était merveilleux, pendant quelques minutes, de ne plus rien ressentir. J’ai remarqué combien la lune était belle, je ne l’avais pas bien vue alors qu’elle était seulement l’astre qui éclairait la robe bleue de Jeanne. Je me suis renforcé dans cette liberté grisante, je suis rentré chez moi et je me suis couché. Seul, heureux, libre. Et elle est arrivée."

Jeanne a un mouvement pour baisser la tête, puis elle la redresse. Elle est arrivée dans la chambre de Jean, c’est vrai. Animée d’un désir profond, prête à faire l’amour sans se soucier du lendemain. Courageuse.

"Elle était venue en courant, elle haletait légèrement. Elle était silencieuse, debout devant moi. Je me suis approché et je l'ai prise dans mes bras, c'était comme un réflexe. Elle a fondu doucement, sa tête s'est faite légère, et j'ai oublié que j'étais libre. J'ai compté mentalement les secondes de bonheur où elle s'abandonnait doucement contre mon torse. Deux, trois, quatre, elle a redressé la tête. Ses yeux ont aimanté les miens, puis elle m'a embrassé. Plus fort que jamais, un baiser intrusif, qui prenait possession de moi, qui me faisait l'amour avec une sorte de brutalité qui m'a réveillé. Je l'ai repoussée pour la regarder. Elle était sorcière, elle préparait son enchantement, l’œil vif et lucide, elle allumait le brasier et s'en délectait. Je l'ai sentie lointaine, soudain, calculatrice de mes désirs, mais pas unie à moi comme je l'aurais voulu. Alors, j'ai trouvé la force de la repousser, ma main sur sa poitrine l'a éloignée de moi, et ma voix est parvenue à lui dire non, pour la première fois, pour toujours. Non, Jeanne, je ne t'appartiens plus. J'ai peur de toi, et je suis libre. Je veux vivre sans brûler si fort, parce que j'aurais voulu brûler avec toi, mais pas brûler par toi et te voir attiser le feu de loin, le regard froid, le corps absent. Je veux vivre sans toi, parce que en réalité, c'est déjà ce que je fais : tu n'es pas réellement là. Tu m'aimes, mais tu t'aimes avant tout. Tu ne te donnes pas entièrement, mais tu veux me prendre, et moi j'ignore si je peux exister entre tes bras ou si je vais m’y dissoudre et disparaître. Alors, je te quitte, je m'en vais, je redeviens simplement Jean, celui dont le nom se prononce seul, sans son double féminin. Je choisis de t'aimer pour toujours, mais de loin, sans m'offrir à toi, car tu prends trop de moi et tu ne donnes rien. Je te quitte de t'aimer trop, d’être fou de toi me détache, me libère, je préfère te regarder de loin, parce que, de près, tu m'engloutis. Elle a disparu, elle est partie, j'ai soupiré de soulagement. J’étais sauvé."

Il voudrait se taire, c’est beaucoup pour un homme de son âge, ces paroles qui se bousculent hors de sa bouche. Il n’a pas fini, il prend sa respiration et continue.

"Je l’ai aimée encore, tous les jours, à chaque instant, dans les années qui ont suivi."

Il se tourne vers Madeleine, dont les yeux sont figés.

"Je ne t’ai jamais caché, Madeleine, que je l'aimerai toujours. Tu as voulu tout de même essayer de me réparer, de me montrer que l’amour n’est pas toujours un maléfice, et tu y es presque parvenue. Je t’ai laissé glisser ta main dans la mienne, car j’ai senti que tu ne cherchais pas à prendre possession de moi. Toi, tu savais depuis le début que c’était impossible, parce que j’étais déjà possédé. Tu l’as accepté, tu as accepté d’être celle qui me guérit d’une autre. Je t’en remercie."

Elle voudrait qu’il se taise, mais comment l’empêcher de dire tout ce qu’elle a déjà compris ? Cette femme au foulard venue l’interroger, elle a ses yeux, son sourire, quelque chose d’indescriptible, mais de bien ancré.

"Un jour, elle est revenue comme un rêve. J’ai si souvent pensé à elle, seul dans mon lit. Des rêves de fièvre, qui tournaient à l’érotisme cru, dans lequel tous les meubles de ma chambre étaient couverts par nos corps, nos fluides, nos gémissements. Je n’ai pas été surpris de la voir enlever sa robe. C’était normal, c’était elle, c’était moi. J’ai laissé le rêve se poursuivre. Je n’avais jamais fait l’amour, et son corps était exactement celui qui était revenu tant de fois me rendre visite, me tirer du sommeil, m’arracher des spasmes dans la nuit. C’était si simple, je n’ai voulu réfléchir à rien. Je n’ai réfléchi que le matin, en sentant que son corps tiède était toujours blotti contre le mien. Il a fallu que je lui dise, le mariage était déjà fixé, j’avais déjà accepté de guérir avec une autre. Il a bien fallu que je parle. Après tout, on fait toujours des choix dans la vie, et j’avais fait celui de ne plus jamais aimer passionnément. Et cette nuit ? J’avais rêvé, sans doute. Comme un somnambule, j’avais donné corps à mes fantasmes les plus crus. J’avais laissé mes défenses m’abandonner, je m’étais abandonné, mais au petit jour la raison revenait. Elle est partie aussitôt, et j’ai compris, en sentant l’appel d’air créé par son absence, que je ne pourrais jamais plus vivre sans elle."

Il a un pauvre sourire.

"Quand je dis que j’ai compris, ça m’a pris un moment. Deux heures, peut-être. J’ai mesuré patiemment le bonheur qui irriguait mes veines, j’ai compté les battements de mon cœur. J'ai laissé à mes mains le temps de cesser de trembler, mais elles sont restées fébriles. Alors, j'ai compris que j’étais un sombre imbécile, et que j’avais lutté tout ce temps contre moi-même et contre la seule perspective de bonheur qui m’était offerte sur cette terre. Parce que finalement, la souffrance, la peur d’être blessé, la soumission qui se glisse dans l’amour, la sauvagerie qui s’empare de mes membres et le regard dur qui me tient en laisse, finalement c’était mieux que la vie sans elle. Tout était mieux que cela. Alors, je suis parti, je l’ai cherchée chez elle, je l’ai cherchée partout. Je me suis rendu à l’hôtel."

Tout le monde se crispe.

"Quand je suis arrivé, un officier allemand m’a indiqué sa chambre."

Claudine regarde Isba. Isba regarde Claudine. Jeanne regarde le mur. Racontons le malentendu, puisqu'il a décidé de nos vies.

"Et, quand je suis arrivé devant la porte de la chambre, je n’ai pas osé entrer. Je suis resté là, je me suis figé. J’ai décidé de gâcher ma vie, plutôt que d’essayer de la reconquérir."

Surprise dans l’assistance. Même Jeanne a levé la tête, elle est curieuse désormais d’entendre cette histoire qu’elle ne connaît pas.

"Je suis reparti, et j’ai allumé une cigarette, assis dans l’escalier. L’officier allemand qui m’avait indiqué la chambre s’est assis à côté de moi. Nous avons échangé un regard, un mégot, il m’a laissé fumer en silence puis il a attendu que je lui parle. Je lui ai simplement dit que je venais de prendre une décision importante. Il m’a demandé laquelle, je lui ai dit que j’avais eu le choix entre le bonheur et le malheur.

— Et qu’avez-vous choisi ?

— Le malheur.

— Je comprends. Le bonheur, c’est trop difficile.

J’ai acquiescé. Il a tourné la tête vers le couloir, vers la chambre.

— Le bonheur, c’était elle ?

J’ai acquiescé. Il a souri.

— Vous l’aimez ?

Bien sûr, bien sûr.

— Et vous savez qu’elle vous aime aussi ?

Je le savais. Imbécile jusqu’au bout. Suicidaire. L’allemand était étonnamment délicat : il n’a fait aucun commentaire. Il a juste ajouté :

— Vous savez, parmi les camarades, beaucoup ont essayé avec elle.

Il a fait un petit geste qui n’est pas réellement vulgaire, parce qu’il l’a fait maladroitement, comme un enfant qui apprend le français à l’école. J’ai levé la tête. Bien entendu, ils ont essayé. Elle était jeune et ravissante, toujours dans les chambres comme un fantasme coquin et disponible. Il a ajouté :

— Et bien…

Puis, il a fait un petit geste qui voulait dire : rien, Nada.

— Je crois qu’elle ne nous aime pas beaucoup.

Puis il a encore ajouté, après avoir pris une bouffée de cigarette :

— Par contre, je crois que vous, elle vous aime."

Tout le monde se tait. Tout d'abord, parce que plusieurs personnes savent bien que ce qu’elles viennent d’entendre n’est qu’un récit, une histoire, et que cette conversation avec l’allemand n’a jamais eu lieu. D’autre part, parce que Jean vient de mettre fin à l’enquête, la lassitude s’installe : Jeanne est innocente. L’innocence même. Elle n’a ni dénoncé les résistants, ni couché avec les allemands. On en bâillerait, de toute cette innocence. Il ne reste plus qu’à la laver symboliquement de tous les soupçons, et à présenter de plates excuses à celle que l’on a injustement punie. Tout le monde est prêt, alors on peut bien s'octroyer quelques minutes de silence avant de commencer.

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