La Vénus de Botticelli

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Claudine

Et si la vérité pouvait émerger du mensonge, comme la Vénus de Botticelli entourée par l’écume ? L’image est grotesque, mais l’émerveillement est bien à la hauteur d’une apparition divine en plein Cinquecento.

Le dialogue avec l’Allemand est un tissu de mensonges. Jean ne joue pas très bien la comédie, alors en parlant, il cherche ses mots, et il regarde autour de lui, dans tous les sens, comme un caméléon qui chasse les mouches. En vérité, personne n’a besoin d’y croire : on a accepté de se laisser mener en bateau. Moi, la croisière me plaît particulièrement, parce que ce mensonge me dit quelque chose qui résonne dans ma tête maintenant et que je ne parviens plus à faire taire : même s’il n’est pas certain que c’est lui, Jean veut être mon père. Il veut effacer le soutien-gorge sur la chaise, le lit défait, les soupçons, et ce faisant, il veut rayer de la réalité tout ce qui permet de douter de notre lien à tous les deux. En retournant s’asseoir, il me jette un regard piteux et souriant. Il me dédie son mensonge : il n’y a pas que Jeanne, dans cette histoire.

Quand elle se formule, cette pensée me surprend. N’y a-t-il pas toujours eu qu’elle, dans ma vie ? Les hommes ne sont jamais restés, et même Nicole et Isba, les deux personnes que j’aime le plus au monde, me semblent parfois n’exister qu’en contraste avec elle. Nicole est le contraire de Jeanne, et Isba en est une version un peu différente, plus lumineuse. Et moi, ma place dans ma propre vie n’a jamais été bien claire. Quand Jeanne s’est lancée dans son projet un peu délirant, forcer ses anciens tortionnaires à la juger, il m’avait pourtant semblé clair qu’elle allait être au centre, encore une fois, d’une manière plus évidente encore que le reste du temps. Néanmoins, il est en train de se passer quelque chose : mon regard s’est décentré, je ne la vois plus occuper tout l’espace. Je me pose une question qui ne regarde que moi. Il était temps, peut-être. Je la vois trembler, toute droite sur sa chaise, et je me dis qu’elle n’est plus toute jeune. J’ai envie d’avoir pitié d’elle, mais ça ne veut pas venir, je reste plutôt froide en la regardant. La séance est suspendue, certains sont sortis pour fumer une cigarette ou prendre l’air, Jean se balance d’une jambe sur l’autre, les mains dans les poches, oscillant entre la joie d’avoir enfin fait un choix dans sa vie et la peur de ce qui va suivre. Madeleine est sortie, il ne l’a pas suivie : elle a bien le droit d’être seule un moment, après ce qu’elle vient d’encaisser. Leur relation a-t-elle toujours été aussi claire qu’il veut bien le dire ? A-t-il toujours eu cette honnêteté cruelle avec elle, lui a-t-il toujours laissé entendre avec autant d’évidence qu’il ne pourrait jamais l’aimer comme il avait aimé Jeanne ? Parfois, les mariages se fondent sur autre chose que l’amour. L’entente, l’amitié, l’entraide, pourquoi tout cela n’aurait-il pas sa place dans notre imaginaire romanesque ? C’est beau, aussi, d’être simplement là l’un pour l’autre, sans éprouver de véritable passion. C’est un beau couple, Jean et Madeleine, à leur manière. Ils ont pris soin l’un de l’autre, durant toutes ces années. Est-ce que c’est rompu, pourra-t-elle encore lever les yeux vers lui sans entendre ses paroles et ses regrets ?

André est toujours fossilisé au fond de la pièce, une couche épaisse de calcaire semble l’entourer. Dans quelques milliers d’années, on exhumera sans doute un bloc de pierre à forme humaine, et on se demandera comment cet homme assis s’est ainsi minéralisé. On comparera aux victimes de l’éruption du Vésuve, et on n’aura pas totalement tort : André a bien été englouti sous les cendres incandescentes d’un volcan nommé Jeanne, redoutable entre tous. Il a été immobilisé pour toujours. Je me demande comment se sont passées pour lui ces cinquante ans de secrets et de remords. A-t-il vu le visage de Gilbert dans les yeux froids de sa femme, a-t-il su qu’elle savait, a-t-il nié l’évidence pour ne pas devenir fou ? C’est elle qui est folle, voici comment leur couple a survécu. Les piles de médicaments sur le plan de travail, les moments d’absence de plus en plus longs, le silence. Elle est assise à deux mètres de lui, elle est droite, les mains posées sur ses genoux. Elle sourit. Elle a enfin dit ce qu’elle savait, elle a recommencé à communiquer avec le monde, et peut-être n’est-elle plus vraiment folle, maintenant que sa voix s’est fait entendre de manière claire et forte ? Elle semble soulagée. D’un mouvement léger, furtif, comme pour ne pas se faire prendre, elle tourne la tête et le regarde. Elle l’a tant détesté, depuis cinquante ans ! Il est toujours en voie de pétrification. Elle regarde de nouveau devant elle, et un sourire se met doucement à pétiller sur son visage. Elle n’est plus folle, alors elle peut être ce qu’elle veut. Libre de le quitter, ou de rester à ses côtés. Cette alternative ne s’était jamais complètement présentée à elle, demande-t-on aux folles de faire des choix ? Je la vois dodeliner de la tête, savourer sa réflexion comme une friandise. Elle est libre. Je cherche Isba des yeux, elle est montée avec Sarah. Je vais peut-être sortir aussi quelques minutes, pour prendre l’air. Je regarde de nouveau dans la direction de Thérèse, sa chaise est vide. Elle s’est envolée comme un papillon de nuit, et elle s’est posée sur les genoux de son mari. Aux joues, elle a le rose d’une jeune fille. Il est un fossile stupéfait, et soudain, il éclate en sanglots, comme une cascade. Elle prend sa tête entre ses bras et lui caresse les cheveux. Elle est libre, alors elle a choisi.

Jean hésite à venir me parler, il leur jette un regard et sourit, puis il me fait un signe qui ne veut rien dire. Je m’approche de lui.

— Hé bien…

Il n’a rien à dire, mais il a envie de parler. J’ai envie, moi, de me jeter dans ses bras, mais c’est encore trop tôt. Je ne redeviendrai pas une petite fille qui cherche son papa, c’est autre chose. Il s’éclaircit la voix, puis il me dit :

— Il faudra qu’on discute, tous les deux.

Oui. Il faudra.

Je surprends le regard souriant de Nicole. J'aimerais aller lui parler, mais je n'en ai plus le temps : Sarah et Isba sont revenues, et la séance va reprendre. Thérèse se glisse sur sa chaise comme une adolescente qui a fait le mur. André est un géant fragile qui renifle encore un peu. Jean va s’asseoir, et le lien qu’il a tissé avec moi s’étire comme un élastique, en me tiraillant un peu le cœur. Jeanne est restée assise, aussi digne que possible, Isba tente de lui toucher l’épaule pour la réconforter, mais visiblement, c'est électrique. Il ne manque que Madeleine.

— Elle n’est pas avec vous ?

— Non, on croyait qu’elle était avec vous.

Elle n’est avec personne. Ni dedans, ni dehors. Madeleine a disparu.

On se tourne vers Jean.

— Vous pensez qu’elle est rentrée chez vous ?

Il me jette un regard paniqué. Non, il ne pense pas.

Pourquoi pas ?

— Elle souffre de la hanche, elle ne peut pas marcher plus de quelques centaines de mètres.

— Alors, on devrait facilement la retrouver.

— Aux toilettes ?

Isba intervient.

— J’en reviens, elle n’y était pas, ni autour.

On voit assez loin à la ronde, depuis l’entrée de la muche. Si elle ne peut pas marcher, elle aurait dû être quelque part dans le paysage.

— Le moulin est fermé ?

Sarah ne répond pas immédiatement, on la relance.

— Sarah, est-ce qu'on pourrait aller regarder dans le moulin ?

Sarah lève la tête, elle est pâle.

— Oui, elle est peut-être dans le moulin : quelqu’un a pris la clé. Mais il y a autre chose.

On s’apprêtait à monter d’un seul élan, mais sa voix nous inquiète. Elle panique. Elle fouille les affaires qu’elle a posées sur son bureau de juge, elle se mord la lèvre. Elle a presque oublié qu’on l’attendait, elle lève les yeux et nous aperçoit.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

C’est Isba qui s’impatiente.

— Quelque chose d’autre a disparu.

— Quoi ?

Sarah me regarde avec un petit air piteux. Dans une pochette en face d’elle, il y a le journal de Joseph Leleu. Je comprends immédiatement ce qui manque, et mon sang se glace. Je cours vers l’échelle, je fais aussi vite que je peux pour arriver devant la porte du moulin, mais elle est solidement verrouillée. Madeleine s’est enfermée avec le rasoir.

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