La tondue

9 minutes de lecture

Nous essayons de forcer l’entrée, mais c’est une immense porte à l’ancienne, en chêne, avec des verrous de fer. Par la fenêtre, on ne voit rien. Les ailes du moulin tournent lentement, et nous avons des images odieuses en tête. Madeleine écrasée sous la meule. Chaque tour nous écrase nous aussi. Nous sommes impuissants.

Faut-il appeler les secours ? Jean pense que oui, enfin non, il ne sait pas. Le téléphone est à l’intérieur. Sarah décide de se rendre au village pour demander de l’aide. Elle est déjà dans sa voiture, quand la porte s’ouvre en grinçant. Madeleine se tient dans l’embrasure, le rasoir dans la main droite. Il n’y a pas de sang dessus, mais nous aurions presque préféré. Elle s’est tondue, des mèches fines volent encore autour d’elle.

Nous avons toutes et tous le souffle coupé par le crâne nu de Madeleine. Elle se tient devant nous, tremblante, vieille comme Hérode. Elle s’érode, s’écroule sur elle-même. Nous ne comprenons pas cette image, et nous la comprenons. Je me tourne vers Jeanne. Son regard est fermé.

— C’était moi, Jeanne.

L’horrible forme humaine a parlé d’une voix éraillée. En l’entendant, en la voyant, je pense aux foules poursuivant les sorcières avec des fourches. Nous aurions pu la tuer, simplement pour ne plus la voir aussi monstrueusement pathétique, pour ne pas entendre sa voix fissurer la pierre de son visage, s’élever vers Jeanne et lui dire ce qu’elle a déjà compris.

— C’était moi.

La deuxième fois, les paroles sont presque apaisantes. Ah, bon, c’était elle. Elle avoue tout, l’histoire peut se terminer. Nous aurions voulu qu’elle se taise, mais elle poursuit :

— Quand j’ai entendu dire que tu couchais avec les Allemands, j’aurais pu te défendre. J’ai baissé la tête, j’ai fait celle qui savait et qui refusait de te juger, la bonne amie qui n’y peut rien si son amie est une putain.

Pour la première fois de sa vie, Jeanne est sans voix. La fureur la tétanise, et autre chose aussi : elle n’a jamais appris à se battre contre des momies, des vieilles femmes tondues, des souffrances écorchées qui s’offrent à ses coups. Merde, elle n’a jamais prié Jésus, ce n’est pas pour s’y mettre aujourd’hui, et cette vieille-là a tout du prophète blessé qui accepte le sacrifice.

— Quand on a appris que les Résistants avaient été dénoncés, j’ai pris un air désolé, j’ai dit « bien sûr, c’est mon amie, mais… », et j’ai laissé les autres finir ma phrase.

Elle aurait pu arrêter de creuser la plaie, mais elle continue.

— Quand Houtwerke a été libérée, j’ai écrit une lettre au chef des FFL. J’ai suggéré qu’une pute à boches avait dénoncé des résistants chez nous.

Elle se tourne vers nous.

— J’ai écrit « pute à boches ». C’était sale, n’est-ce pas ?

C’était sale.

Madeleine relève la tête. Elle n’a pas encore tout dit. Elle qui semblait, un instant auparavant, prête à toute la contrition exigée par la situation, redresse soudain la crête. Claudine s’approche d’elle, inquiète, et pose la main sur son bras. La phrase fuse brusquement, et atteint Jeanne comme une flèche :

— Tu l’as mérité.

Personne ne s’y attendait. Jeanne se retourne en tremblant. Les deux vieilles dames sont deux guerrières sanguinaires prêtes à s’affronter. Madeleine lance un deuxième coup :

— Tu as mérité ce qui t’est arrivé.

Elle serre les dents. Son crâne rasé fait ressortir les os de ses tempes, ses veines bleues, elle est pathétique et terrifiante. Jeanne tente de répondre par un rire qui sonne faux et ne fait qu’encourager Madeleine à être plus précise.

— Tu as mérité d’être tondue.

— C’est toi qui dis ça ?

La riposte arrive. Tout le monde retient son souffle.

— Si tu t’es livrée à cette comédie aujourd’hui, c’est bien pourtant parce que tu sais que c’est toi qui es coupable dans cette histoire, pas moi.

Le silence se tend comme un élastique.

— Tu l’as dit toi-même, c’est toi qui as répandu les rumeurs, et moi, je n’ai jamais trahi personne.

— Tu n’as jamais trahi car tu as toujours été mauvaise.

L’élastique se rompt. Madeleine crache ses mots.

— Tu n’avais pas besoin de t’allier aux Allemands pour nous détruire. Tu l’as toujours fait.

— Vous détruire ?

Jeanne tente de mettre de l’ironie dans sa phrase, mais je sens qu’elle a peur. Je n’avais jamais vu ça.

— Tu détruis tout ce que tu touches. Tu écrases tout le monde sous ton égoïsme. À l’époque, tu me traitais comme une cruche, une pauvre fille sous ton influence. Tu croyais que tout le monde t’admirait, mais en réalité, on n’en pouvait plus, et quand on cherchait à s’éloigner de toi, tu nous rendais coupables jusqu’aux tripes. Tu m’as rendue malade pendant toutes ces années, alors oui, quand je t’ai vue être tondue sur la place publique, j'ai pensé que c’était bien fait.

Madeleine se tait. Elle semble minuscule, sans ses cheveux, et je me demande quelle hauteur ils avaient pour provoquer un tel décalage lorsqu’ils sont partis, comment les quelques centimètres qu’ils lui ajoutaient peuvent-ils manquer à ce point ? Nous nous taisons aussi. Nous connaissons toutes et tous Jeanne, nous savons à quoi nous en tenir.

Quand j’avais 16 ans, ma mère s’est disputée avec elle. Les rancœurs ont brièvement éclaté, et Jeanne a lancé : « Tu n’es pas la fille que j’aurais voulu avoir ». Ma mère est rentrée chez nous, tremblante, mais libérée d’une partie de ses scrupules : elle ne voulait plus la voir, elle se sentait enfin capable de s’éloigner d’elle. Nous n’avons plus entendu parler de Jeanne pendant trois semaines, et j’avais vu ma mère renaître progressivement. Ma grand-mère me manquait, mais je respectais la trêve, le besoin de distance. Je savais aussi que je ne pouvais pas aller chez elle sans lui fournir un nouvel accès à sa fille. J’attendais que la rupture soit consommée pour pouvoir reprendre une relation qui n’impliquerait plus que nous deux ; en attendant, je soutenais ma mère. Puis Jeanne a attrapé la grippe. Je sais, ça semble bête, mais elle avait 40 de fièvre. Elle était seule chez elle, et Claudine ne s’est pas résolue à la laisser ainsi. Elle a ravalé sa colère, et fait taire la voix méchante qui disait « tu n’es pas la fille que j’aurais voulu avoir », et elle a été exactement la fille que Jeanne avait toujours souhaitée, celle qui pardonne, qui s’inquiète, qui vient s’enquérir de sa santé et l’aider à se relever quand elle en a besoin. Ensuite, le lien toxique s’est recréé tout seul. Une semaine plus tard, c’était Noël, et Jeanne est venue chez nous, encore un peu fatiguée par sa maladie. On n’a fait semblant de rien, tout le monde souriait. J’en ai fait des cauchemars terrifiants, nous étions dans un magasin avec ma mère, et un nain maléfique nous prenait en otages et nous torturait. Nous parvenions à nous échapper, et tandis que je sentais le soulagement monter graduellement en moi, je réalisais que Claudine conduisait nos pas dans la direction de la boutique que nous venions de fuir, celle du nain fou. Nous entrions à l’intérieur, et tout paraissait normal, il était là et nous souriait, ma mère semblait ne se souvenir de rien. Moi, j'étais terrorisée, je cherchais à mettre en garde les clients, à leur dire ce que nous venions de vivre, le sourire cruel du nain qui tenait un fer chaud pour nous marquer les bras, la fuite dans les rues de Lille, et personne ne me croyait.

Nous nous sommes résignées à vivre avec elle. Parfois, j’ai l’impression que Jeanne nourrit nos discussions, que Nicole et ma mère aiment finalement s’offusquer de ses saillies cruelles, se les répéter pour réaliser chaque jour combien, décidément, elle est incroyablement dure et égoïste. La discussion sur Jeanne est proposée à chaque repas, juste avant le dessert. Les rôles se répartissent immédiatement selon un mécanisme bien huilé : ma mère soupire, raconte, Nicole s’indigne, ma mère rit un peu, mais elle a un regard de souffrance, et on en conclut que, décidément, Jeanne ne changera jamais. J’ai grandi dans cet ordre du monde, mais de temps en temps, j'ai envie de me révolter contre lui, et de simplement dire à ma grand-mère de me foutre la paix quand elle commence à me saouler de parole. Quand je le fais, en fait, ça marche : Jeanne adore qu’on lui tienne tête. C’est pour ça qu’on s’entend si bien, elle et moi : je n’aurais jamais su être la petite fille d’une grand-mère fragile, dont il aurait fallu que je ménage la sensibilité. Je suis un éléphant dans un magasin de porcelaine, et Jeanne est un énorme baobab contre lequel je peux frotter mon cuir sans risque d’en abîmer l’écorce.

Cela étant dit, je sais que la plupart des gens qu’elle a croisés dans sa vie ont souffert par sa faute. Il y a celles et ceux qui se sont laissés fasciner, l’ont admirée avec démesure et n’ont pas fait le rapprochement entre cette dame magnifique, passionnante et solaire, et la dépression qui s’est emparée d’eux tandis qu’ils la côtoyaient. Il y a celles et ceux qui n’ont fait que la croiser, et en gardent un souvenir vivace. Il y a les perspicaces, qui ont maintenu une distance prudente avec elle, afin de profiter des bons moments tout en s’éloignant lorsque venait l’orage. Et il y a les grands brûlés, qui ont voulu l’aimer et ont cru pouvoir être appréciés d’elle. Je surprends le regard de ma mère sur Madeleine. Je regarde le foulard, est-ce un hasard si elles sont chauves toutes les deux ?

Jeanne a été blessée par le coup porté. Elle se tourne autour d’elle, espérant guérir sa blessure dans nos regards de soutien, notre indignation devant tant d’injustice. Elle est habituée à ce qu’on lui confirme ce qu’elle pense : elle a raison, elle est dans son bon droit. Quand on lui dit le contraire, son décodeur interne brouille le message, et finalement, elle entend ce qu’elle voulait entendre. Là, c’est tout de même un comble : on vient d’admettre face à elle un plan délibéré pour la perdre, la faire tondre, et pourtant elle est encore attaquée ! Elle voudrait s’offusquer, et rire dans un éclat joyeux, parce que c’est vraiment trop ridicule de prétendre encore faire d’elle une coupable, quand on admet l’avoir piégée. Les autres reproches, les a-t-elle seulement entendus ? C’était un blabla incohérent.

Elle n’a jamais étouffé personne : étouffer, c’est saisir un oreiller pour le placer contre un visage et empêcher de respirer. Elle peut être très terre à terre, quand elle veut. Jamais elle n’a entravé la respiration de qui que ce soit, voyons ! Allez lui expliquer que ce n’est qu’une image, allez lui dire qu’on peut étouffer sans un contact, sans oreiller et sans violence, simplement en imposant sa présence envahissante. Vous avez déjà vu des yeux qui refusent de comprendre ? Jeanne sait se faire plus bête qu’elle n’est. Brusquement, elle devient l’innocence aux yeux noisette. Le bon sens près de chez vous. Maintenant, après ce qu’a dit Madeleine, il n’y aurait rien de plus simple que de tout balayer d’un geste de la main. D’autant que Jeanne a une certaine facilité pour diagnostiquer la sénilité chez les autres. Mais, voilà, elle guette les réactions de Claudine.

Pourquoi se met-elle brusquement à accorder de l’importance à ce que pensent les autres ? Je sens que ce qu’elle a entendu l’a tout de même fragilisée. Elle voudrait se souvenir qu’elle est ce que Madeleine n’a jamais été : une maman, qui peut compter sur l’amour sans faille de son enfant. Seulement, dans les yeux de Claudine, elle voit sans doute pour la toute première fois le mal qu’elle lui a fait : jamais elle n’y avait été sensible, car jamais elle n’avait eu le cœur ouvert par une plaie béante, une véritable blessure d’égo.

Moi, j’assiste à ça de l’extérieur. Elle ne pense même pas à se tourner vers moi, elle est entièrement dirigée vers sa fille, elle quémande son attention avec une urgence pathétique. Et Claudine lève juste les yeux vers elle. C’est tellement neutre, tellement blanc, le visage de ma mère n’exprime rien, et cela dit précisément ce que Jeanne redoute d’entendre : je n’ai rien à ajouter à ce qui a été dit. Jeanne insiste, regarde plus longtemps, attend l’air de contrition, l’hésitation qu’elle pourrait creuser. Claudine reste ferme sur ses appuis. Elle prend à son compte ce que Madeleine a dit. Elle confirme. Et moi, je comprends ce qui est en train de se jouer. Elle sait bien que sa mère va mourir, parce que Jeanne n’a jamais vécu que par ses certitudes. Elle sait bien qu’elle lui retire sa béquille, son oxygène. Elle sait qu’elle la tue en ne la rassurant pas. Un instant, imperceptiblement, elle tremble, mais elle tient bon. Jeanne se fige. Et elle reste debout, comme une façade quand un immeuble s’écroule sur lui-même de l’intérieur.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Swala ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0