Interlude 1

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Un grand coup sur l’épaule le fit chanceler.

Il se retourna lentement, posa un regard vide sur le jeune homme responsable de la bousculade, puis détourna la tête et reprit sa route.

Son shift allait bientôt commencer.

Il avançait d’un pas mécanique dans les ruelles étroites du quartier pauvre, les yeux fixés droit devant lui. Cela faisait longtemps qu’il avait cessé de prêter attention à quoi que ce soit : les odeurs d’huiles brûlées, les cris des marchands, les gémissements des conduits usés. Tout cela formait un fond sonore continu, indifférent.

Arrivé à son lieu de travail, il se présenta au responsable du personnel, un homme voûté qui cochait les noms sur un grand registre sans lever les yeux.

— Zone 12-B, dit-il simplement.

L’ouvrier hocha la tête, poussa son chariot rempli de tuyaux rouillés et de bidons de solvants chimiques et il s’enfonça dans le dédale métallique des conduits, où la chaleur et la vapeur formaient un brouillard lourd.

À destination, il répara rapidement le tuyau percé, le dévissa puis colla un nouveau segment, ensuite il enduisit le tout d’un produit poisseux qui se mit à bouillir.

L’odeur âcre lui piqua les yeux, la fumée s’infiltra dans sa gorge, déclenchant une toux grasse qu’il étouffa d’un revers de manche.

Il passa au point suivant. Réparant l’opération, toujours avec ses gestes précis, méthodiques, vidés de toute pensée. Comme un automate au service d’une machine plus grande que lui.

Une sirène retentit non loin.

Il s’arrêta une seconde, sans lever les yeux. Des silhouettes passèrent dans le couloir juste derrière lui, s’enfonçant dans les conduits, puis revinrent quelques minutes plus tard, tirant un chariot où gisait un corps inanimé.

Dans moins d’une heure, quelqu’un d’autre prendrait sa place.

Une goutte d’huile chaude tomba sur sa main, y traça une brûlure fine avant de fumer. Il essuya distraitement la peau brûlée sur son pantalon sale, sans broncher, puis reprit le travail.

La chaleur devenait insupportable. Les conduits vibraient, les murs suintaient, chaque respiration goûtait le métal.

Il se rappela brièvement le réacteur — là où l’on plongeait les cœurs des bêtes dans des cuves chimiques pour en extraire la puissance.

Là-bas c'était pire, la chaleur dans cette zone ferait figure d’une douce brise en comparaison. Il préférait, comme tous les ouvriers, ces couloirs étroits à l’enfer du réacteur, où les cris d’agonie se mêlaient aux sifflements des vapeurs sous pression.

Une nouvelle sirène hurla : l’heure de la pause.

Il s’assit contre la paroi, la tête lourde. Un autre ouvrier lui jeta une ration de pâte grise et un peu d’eau. Il l’avala la pâte sans appétit, puis but l’eau qui laissa un léger goût métallique sur sa langue.

Très vite, il se releva et reprit le travail.

Les heures passèrent, indistinctes. Quand la dernière sirène retentit, il rangea en sortant son chariot à sa place et quitta le secteur.

Dehors, la lumière blafarde des néons se reflétait sur les flaques huileuses.

Avant de partir, il jeta un coup d’œil à la grande affiche fixée au-dessus de la porte. Une femme y souriait, les bras levés vers un ciel bleu impossible, il ne savait pas lire, mais quelqu'un le lui avait déjà lu.

— “Le bonheur se trouve dans le travail accompli.”

À ses pieds, une traînée de sang séché provenant d’un chariot identique au sien.

***

Il ajusta son uniforme devant le miroir ébréché, le torse bombé, un sourire satisfait aux lèvres.

La plupart des gueux de cette ville puaient la sueur et la crasse ; ils n’étaient bons qu’à crever dans les ruelles. Lui, il était différent.

Il avait réussi.

Ses doigts lissèrent le tissu sombre, firent briller l’écusson de la milice cousu sur sa poitrine. Au-dessus, la bande argentée témoignait de son rang : un grade intermédiaire, assez rare pour un homme du bas.

Chaque matin, ce simple trait lui rappelait qu’il avait gravi quelques marches pendant que les autres restaient dans la boue.

Il quitta la caserne, traversa les ruelles métalliques et rejoignit son poste à l’entrée du marché.

Cette affectation l’irritait : il aurait préféré être affecté au centre-ville, là où les immeubles s’élèvent et où l’air sent encore la graisse propre des machines neuves.

Mais il patienterait. Un jour, on le remarquerait, et il monterait.

Il avait de l’ambition.

En marchant, son esprit dériva vers son ancienne vie. Il avait été Récupérateur et il avait été bon, très bon même. Sa synchronisation de force lui donnait un avantage certain, il pouvait défoncer n’importe quel monstre, ou presque, d’un seul coup de poing.

Jusqu’à cet accident où il eut le bras abîmé par une chute de pierres, ses réflexes ont diminué depuis, et son rêve d’être un jour à la tête de la guilde des récupérateurs brisé.

Alors, il avait changé de stratégie : si la force ne suffisait plus, il grimperait autrement.

Par l’uniforme.

Deux conscrits l’attendaient déjà à son arrivée, ses subalternes. Ils se redressèrent aussitôt à sa vue, et ce simple geste fit gonfler sa poitrine d’orgueil. Avoir des gens sous ses ordres — même ces deux minables — c’était déjà un début.

La journée s’étira lentement. Les vendeurs installaient leurs étals, les clients râlaient, les odeurs d’huile et de rations alimentaires avariées flottaient sous la chaleur.

Il scrutait le va-et-vient, savourant le regard inquiet de ceux qui croisaient son uniforme. Certains l’évitaient, ces imbéciles ne savaient pas où était leur intérêt. D’autres, plus avisés, savaient se montrer généreux : une ration supplémentaire, parfois quelques crédits glissés discrètement dans une main gantée leur assuraient sa clémence.

Il aimait ce petit pouvoir, cette dépendance. Il se sentait vivant.

Soudain, un mouvement attira son attention : un jeune homme tentait de se faufiler en se cachant parmi un groupe de commerçants.

Il bondit. En deux pas, sa main s’abattit sur l’épaule du fugitif, l’arrêtant net.

— Hé ! Toi.

Sa voix claqua.

Les deux miliciens derrière lui ricanèrent, dociles. Il adorait ce son.

Le jeune, secoué, n’osa pas lever les yeux dans sa direction, ce qui ne fit que l’inciter à le secouer plus. Pathétique.

Mais en l’interrogeant, le jeune avoua être un coursier pour Soul.

Le nom fit naître un froid dans sa nuque.

Soul.

Le plus généreux de ses “donateurs”. Et, selon ses informations, il était aussi généreux avec certains de ses supérieurs.

Il n’avait aucune envie de les contrarier. Il était encore trop tôt pour se frotter à ces gros poissons.

Il eut un soupir forcé, qu’il aurait bien aimé rendre plus naturel. Il lâcha le garçon, le repoussant avec dédain.

— Qu’il fasse attention, ton Soul. Le marché n’est pas un terrain de jeu.

Le jeune disparut sans demander son reste. Lui resta là un instant, crispé, avant de feindre le détachement.

Puis il lança une plaisanterie à ses hommes :

— Regardez-moi ça… un rat qui sait courir droit !

Les rires forcés suffisent à lui rendre le sourire.

La journée reprit, monotone. Il continua de surveiller, jouant son rôle à la perfection. Il se disait qu’un supérieur pouvait passer à tout moment. Et si on le voyait ainsi, sérieux, vigilant, impeccable dans son uniforme ?

Oui, un jour, il monterait. Il en était sûr.

Car lui, il n’était pas comme les autres.

Il avait de l’ambition.

***

La vue était magnifique. Elle pouvait voir toute la ville depuis sa fenêtre : la lumière se reflétant sur les toits, les voltigeurs majestueux planant dans les airs, et les gens minuscules, en bas, vaquant à leurs occupations.

Elle adorait ce spectacle. Elle pouvait rester des heures collée à la vitre, le front contre le verre.

De toute façon, elle n’avait pas le droit de sortir.

Son papa disait que c’était trop dangereux. Il y avait, paraît-il, des gens méchants, qui voudraient lui faire du mal.

Elle voulut aller le voir dans son bureau — elle adorait jouer là-bas —, mais il lui avait demandé de rester dans sa chambre : il recevait “des gens importants” avait-il dit, “des gens d’en haut” avait-dit sa gouvernante.

Un mouvement en bas attira soudain son attention : un homme se faufilait derrière les gardes, comme pour leur faire une blague.

Les gardes le repérèrent au bout d’un moment, et une course s’engagea.

— Comme j’aimerais jouer avec eux…

Elle soupira, puis se détourna de la fenêtre, prit une sucrerie sur la table et la porta à sa bouche. Elle adorait les friandises que son père lui rapportait. Elle était sûre que tout le monde en ville devait les aimer autant qu’elle.

On frappa doucement à la porte. C’était la gouvernante, c’est l’heure d’aller au lit.

Après le bain, elle enfila son pyjama, s’étendit sur son lit et ferma les yeux.

En pensant au jour où son papa la laisserait enfin aller jouer dehors.

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